vendredi 16 septembre 2022

Trouver ses formes scéniques. Entre liberté artistique et rigueur technique.

Fiou ! C'était intense mon absence. Imagine ! En quelques mois, j'ai connu la guerre des AMHE empiristes contre historiques, savouré celle de la Destreza or not Destreza, la preuve que mes confrères Maîtres d'Armes ont parfois du mal à comprendre notre discrédit en escrime artistique, la naissance de la première rencontre fédérale régionale d'escrime artistique… le silence de l'été et paf soudain la rentrée.
Bon ben on va y retourner hein.
Baron de Sigognac, vacances addict

Bonjour à tous, ici le Baron de Sigognac pour vous desservir. 

Avant tout, je voulais revenir légèrement sur notre vision et l'importance que nous accordons à l'historique dans nos premières ébauches chorégraphiques. Le Capitaine m'épargnant cette peine grâce à son article Du traité à la scène : mettre en scène l'escrime historique , rentrons plutôt dans le vif de notre sujet.   

Aujourd'hui, parlons d'art, parlons de scène, parlons de forme. 


Crédit : Hulki Okan Tabak, Unsplash


Et par forme, j'entends ce qui touche à votre posture, expressions faciales, positions dans l'espace qui enrichissent le simple signe que représente votre défensive ou offensive. Bref, ce qui va rendre votre "tête, flanc, tierce" différent de celui de votre voisin et, si vous faites bien les choses, soutenir votre histoire, votre personnage. Un travail important qui se mène en amont de celui d'enrichir techniquement nos chorégraphies voire conjointement. 


Nous pouvons classer ses formes en deux catégories : celles qu'on nous impose et celles qu'on nous impose pas. 


Un chorégraphe décidera davantage, à priori, des formes scéniques qu'un simple cascadeur ou, pour viser large, simple "exécutant". Ce même s'il est souhaitable que le dit exécutant ne soit pas qu'un yes man et le chorégraphe, un tyran sourd, mais je m'avance de trop.

Sur la partie imposée, l'exigence sera avant tout technique. La décision étant prise par d'autres, il nous incombe de la mettre en œuvre par une phase d'entrainement et de répétitions que nous appellerons consolidation. 

En revanche, en absence de demandes scéniques suffisamment précises, ce sera aux escrimeurs, eux même, de trouver des formes adéquates. Je dis "des". Il existe, à mon sens, autant de formes pertinentes que de joueur, si ce n'est plus, pour une même situation. Le propre de l'art ( ceci est important ). Sauf que cela pousse à prendre des décisions, ce qui, sans méthode et pratique régulière, n'est jamais évident. 


La principale conséquence est de de décaler la phase de consolidation, au profit d'une autre dédiée à la recherche de formes scéniques.  
Et rechercher c'est comme tout, ça s'apprend !


Crédit : Hulki Okan Tabak, Unsplash



Attardons nous donc quelques instants.

Rechercher ses formes : entre principes et liberté de pratique.


Préférences personnelles contre attendus naturels : les principes et choix directeurs de nos recherches


Copieur, déjà, tu ne seras pas !

D'abord, le principal écueil à éviter est celui de copier . En fonction de notre formation, nous avons appris de façons explicites ou non des schémas de créations. La première erreur serait de les reproduire sans recul. Alors, certes nos enseignants, modèles ont pu établir leur réputation, carrière autour de ceux-ci, sauf que eux c'est pas nous. Ils savent (du moins, je l'espère) intellectuellement, mais aussi émotionnellement, pourquoi ils agissent de telles manières. 
En soi, s'inspirer de ce qui fonctionne est intelligent, mais le reproduire tel quel ne vous aidera pas davantage à trouver des formes pertinentes que de tenter au hasard. Parce qu'il vous en manquera l'esprit qui anime ceux dont vous voulez copier l'image. Au mieux nous arriverions à être les bons élèves de... pour un artiste, qui par essence a une volonté émancipatrice, c'est un peu chaud. Et ça ne fera pas de vous de meilleures exécutants.  

Après, si vous ne pratiquez qu'en loisir, cet écueil n'en est pas un. Il offre même des avantages en terme de tranquillité d'esprit. En revanche ne vous attendez pas à faire autre chose que de "l'industrie". Tout aussi qualitative soit-elle. D'où mon appel à commencer votre réflexion le plus tôt possible. 

Ceci étant dit, deux catégories de recherches scéniques s'offrent à nous : celle où l'histoire est déterminée et celle où elle ne l'est pas. 



Crédit : Ahmad Odeh, Unsplash



Dans la première, nous allons pouvoir rechercher tout de suite nos formes en ayant en tête des balises précises : mon personnages est un artiste, je suis agressif etc... Certes, cela ne vous donnera pas une solution pré-faite, mais un cadre qui facilitera votre imagination. Une voie à suivre que vous pourrez agrémenter des manières de faire de ceux qui vous inspirent ou de nouvelles en fonctions de ce que vous ressentez. 

Dans la seconde, plus rare, nous cherchons sans connaitre les tenants et aboutissants de l'histoire : Exercices, travail préparatoire en attente du scénario, page blanche, etc... La principale conséquence est d'élargir le champs des possibles jusqu'à en devenir totalement ingérable. Ce qui va nous forcer à intervenir et trouver nous-même notre propre cadre : réduire volontairement cette océan d'incertitude en prenant nous-même des décisions, quitte à en changer plus tard parce que manque de bol on se voyait artiste et par la grâce du scénario en retard nous finîmes bandit. 

Une gymnastique mentale que nous avions commencé à explorer avec Osez créer ! L'art de décider.

Cette hypothèse étant la plus complexe, je vous propose de fonder notre réflexions dessus. Il vous suffira ensuite de considérer les autres comme des situations plus simples et favorables nous dispensant de certaines étapes. Joie.

Alors, nous y voilà, nous avons un combat à monter, nous ignorons l'histoire, mais on désire commencer à s'y pencher. Nous avons mis en place quelques cibles voire quelques enchainements ou non, plus ou moins répartis nos rôles d'offenseurs et défenseurs et le temps de rechercher nos formes scéniques semble venu.   
En l'absence de repère, nous allons en décider plusieurs. Les manières de faires sont nombreuses. Celle que j'utilise souvent repose sur deux axes : nous et les attendus naturels du public.



Crédit : Ahmad Odeh, Unsplash


Nous. 


L'expression "naturelle" de nos corps, ce que nous formons, par exemple, sur une parade de seconde quand nous nous imposons rien est la base de ce nous. A travers diverses répétitions, elle dégagera un panel de formes plus fréquentes que d'autres sur lequel nous intéresser.
La prochaine étape consiste à l'affiner par nos préférences en termes personnage. Ainsi, sur une parade de seconde, si nous aimons jouer les vieux briscards, un changement de garde aura davantage grâce à nos yeux qu'un quart de volte à gauche, plus artiste. Même si à l'origine notre corps proposait les deux à égalité. De quoi réduire le nombre de possibilités. Pour plus de détails je vous renvoie de nouveau à l'excellent Les neuf types de combattants : ma typologie révisée et rationalisée.

Les attendus naturels du public. 

En parallèle et sans être une science exacte, les perceptions "primaires" du public, vis à vis de notre apparence, sont un excellent moyen d'anticiper l'impact de nos postures. En effet, un géant à la musculature imposante semblera moins enclin à jouer les artistes. A contrario, étant moi-même plutôt petit et menu  -- je suis nul aux jeux de hasard depuis ma conception que voulez-vous --  il serait curieux de me voir jouer les brutes. Et le fait que j'ai pu hériter, ado, du doux surnom de Patataure ne change rien à ça. 

Cependant, ce constat peut s'opposer à vos propres ressentis : celle d'un colosse aimant jouer les artistes et dont le corps choisis principalement des postures conformes à cet archétype. De quoi complexifier notre affaire, c'est évident.

En revanche, cette dualité possible entre attentes du public et personnelles, nous permet des choix scéniques plus concrets, à savoir se conformer aux "mythes" des spectateurs et les y conforter ou s'y opposer ; ce à des degrés divers (nuances toussa, toussa)

La dessus, nos préférences personnelles ont une grande influence : si les préjugés des spectateurs s'opposent à mes préférences, je serais enclin à jouer avec et les prendre à contrepied. Que ce soit par le personnages ou le style scénique. 

Toutefois, dans le contexte de notre article, si vous savez ne pas avoir le dernier mot sur le futur scénario, je vous conseillerai de suivre ces attendus naturels. Vous aurez plus de chance de tomber juste et de moins revenir sur votre travail.

Cette précision faite, voyons la chose en pratique, en partie tout du moins.


Crédit : Ahmad Odeh, Unsplash


Guider et se laisser guider : la liberté de décider et d'explorer. 


La recherche de formes scéniques, par essence, ne consiste pas à travailler au plus juste techniquement, mais de trouver des expressions corporelles selon des situations établies. Voyez ça comme un brouillon. Si la sécurité est toujours obligatoire (liberté ne veut pas dire faire n'importe quoi) c'est bien la mise en confiance, l'échange et la fluidité corporelle qui seront nos meilleurs alliés dans cette phase. 

La technique et le travail qu'elle demande viendront après : vous n'allez pas monter sur scène tout de suite, prenez votre temps. Et si vous en avez pas ... bon courage ^^' ou alors... on y reviendra un jour, promis.

Ainsi, comme j'ai pu l'aborder dans  A travers le débutant et l'urgence : l'art de mettre en confiance, je vous conseille, à ce stade, de ne pas user de pied ferme. Profitez du mouvement en essayant de rester fluide quitte à enchainer les préparations de jambes pour un mouvement de bras.

Notez que les répétitions viendront d'elle-même réduire le nombre de préparations nécessaire jusqu'à tendre vers un mouvement de bras pour un mouvement de jambe. Donc, n'ayez pas peur d'exagérer au début pour préserver votre fluidité ou celle de votre partenaire. Cela vous permet en plus de vous synchroniser tranquillement. 

A cet instant, vous allez pouvoir  guider votre exploration en vous posant différents scénarios. La liste qui suit servira d'illustration, mais ne la prenez pas comme exhaustive et dans l'ordre. 

  • Autour des jambes 
    • déplacements linéaires, circulaires, à gauche, à droite, croisés, non croisés... A vous de choisir : plus vous aurez une idée précise, plus vous irez à l'essentiel, mais en cas de doute n'hésitez pas brasser large. (c'est valable pour la suite)


  • Autour des bras et des cibles
    • préparations aux fers, feintes, gardes... 

  • Autour des cibles et des rôles
    • Jouer l'offenseur sur toutes les cibles concernés par notre recherche scénique, le défenseur ( contre-offenseur, avec prudence ), répartir équitablement, à l'avantage de l'un...

    • Vous remarquerez que la recherche de forme scénique peut se faire en parallèle ou conjointement à l'enrichissement technique de nos chorégraphie : la recherche de forme peut nous faire enrichir techniquement notre chorégraphie et l'enrichissement technique peut nous faire trouver des formes Ainsi, si je parle de l'un, sentez bien que l'autre n'est pas loin. 

  • Autour du jeu d'acteur. 
    • Expressions corporelles, faciales, émotions... je suis énervé(e), apeuré(e) etc... 


Crédit : Ahmad Odeh, Unsplash


Gardez juste à l'esprit de partir du plus simple jusqu'au plus ouvert pour ne pas vous perdre. En revanche, vous êtes libre de partir de ce qui vous convient : chaque situation est unique.

 
Quoiqu'il en soit vous devriez obtenir des formes scéniques plus ou moins grossières (attaque simple au ventre en quart de volte, expression de rage ; parade quinte inversé en fente latérale à gauche, expression de surprise ou encore à déterminer...). L'occasion de les filtrer à travers les attendus estimés du publics et la manière dont nous voulons nous y conformer. Puis, avec celles restantes, intéressez-vous à la suite : consolider et peaufiner. 

Consolider les formes, la rigueur technique à l'œuvre.


Identifier, répéter, rationaliser... : le chemin rigoureux de la maitrise technique. 

 

Nous laisserons de côté ce qui touche uniquement le jeu d'acteur pour nous concentrer sur l'escrime. 

Donc, nous avons nos formes, du moins une bonne idée, et savons où aller. Reste que ce n'est pas ça que nous allons montrer au public, nonobstant les changements possibles. De quoi, nous inciter à travailler et peaufiner chaque aspect technique de nos formes, on a pas le choix de toute façons. Un entrainement que nous pousserons jusqu'à obtenir le résultat voulu.
Pour faire simple, nous sommes d'accord qu'à deux à l'heure on arrive à volter, mais qu'à vitesse de représentation et devant un public, il va falloir plus ou moins, mais plus que moins, travailler.

C'est ici que la liste, issue de Construire et reconstruire, l'art d'enrichir ses chorégraphies, prend une autre dimension pratique.

  1. Offensive simple de pied ferme
    • distance d'allongement du bras en se rappelant qu'on est à distance de touche avec le faible pour taille et entaille et qu'en cas de coup d'estoc on est hors de cette distance : la pointe s'arrêtant avant sur un bras allongé, bla bla bla... tu sais. 
  2. Offensive simple sans préparation
    • Départ de pied ferme suivi d'un développement : fente, demi passe, changement de garde, marche, latéral, linéaire, diagonale… 
  3. Offensive simple avec préparation de jambe
    • Faire précéder votre développement de préparation de jambes 
  4. Offensive simple avec préparation de jambe et de bras
    • Rationaliser ses gardes et positions de mains pendant les préparations de jambes
    • Rajouter les préparations au fer
  5. Offensive composée avec préparation de jambe et de bras
    • Intégrer des feintes à nos offensives


Attention, l'idée n'est pas de la suivre à la lettre, loin de là. 


Encore une fois

En revanche, pour chaque forme, vous trouverez un niveau de complexification correspondant à cette liste. Si le plus faible du groupe est capable de travailler en confiance ce degré technique, vous pouvez commencer directement à le faire. En effet, après un certain niveau on ne vas pas décomposer une attaque simple ( le bras allongé, stop, puis les jambes ) pour la réaliser correctement. On la fait ( prédominance du bras ). 


Dans le cas contraire, les étapes précédentes, sans être des plus précises,  vous aideront à déconstruire la forme et son exigence technique pour une version plus simple. Ce jusqu'à ce que vous puissiez revenir dessus grâce au progrès issus de votre, vos séances : le quart de volte sur l'attaque au ventre me semble compliqué en l'état, je fais juste l'attaque simple au ventre en déplacement linaire, puis je reviens progressivement à la forme désirée (travailler le quart de volte à part, rajouter une étape avec un déplacement latéral vous appartenant comme décision). Vous pouvez consulter Pourquoi mettre en scène l'escrime ancienne n'est pas si compliqué. sur ce sujet. 

J'insiste sur le fait que nous ne sommes plus en train de nous interroger sur les formes scéniques à utiliser, mais bien de les acquérir.


Crédit : Léon Liu, Unsplash


Quelques remarques. 

Remarque une : le travail de pied ferme n'est pas à occulter. Même si vous êtes à l'aise techniquement, travailler de pied ferme, permet de se concentrer sur la rigueur des mouvements de bras et de l'équilibre qu'ils imposent. Sur une parade en croix haute froissée / chassée, passer un moment sur du pied ferme permet de vérifier que seuls nos bras agissent : éviter les coups d'épaules, une impulsion du buste etc... des petits défauts techniques qui peuvent à bonne vitesse nous jouer des tours. Donc, je ne saurais trop vous conseiller de faire du pied ferme pour chaque technique, si possible. N'y passez pas forcément beaucoup de temps, mais c'est un plus indéniable pour peaufiner et consolider vos formes. C'est un excellent complément à l'échauffement, en plus.

Remarque deux : la liste se concentre que sur les bras, et la coordination bras-jambe. D'où mes appels à ne pas prendre ça comme exhaustive, mais comme un simple outil ; utile, mais imparfait. Dans votre entrainement n'hésitez pas, par moment, à faire que des jambes. Surtout si vous sentez que c'est là que ça pêche. On appelle pas ça des fondamentaux pour rien ^^.

Remarque trois : vous pouvez toujours revenir en arrière. Ce n'est pas parce que vous consolidez une forme que vous ne pouvez plus en changer. l'histoire change, les formes aussi. La pratique vous donne une meilleure idée, allez-y. L'important c'est de vous lancer. Les idées peuvent venir de suite ou par la pratique. Bref, rien n'est irremplaçable. Après, si vous allez monter sur scène, remettez les changements à plus tard (pas de blague !)


Crédit : Nihal Demirci Erenay, Unsplash


Résumons

Qu'importe que vous connaissiez les tenants et aboutissants de l'histoire que vous allez raconter : rechercher et consolider ses expressions, postures peuvent s'en passer. Au départ en tout cas. 

Les possibilités sont nombreuses. Donc, n'hésitez pas à procéder par étapes. Rechercher vos formes dans un premier temps en laissant agir votre corps, puis en le guidant à travers différentes possibilités, de plus en plus vastes et l'impact que vous estimez obtenir du public. 

A cette fin, misez sur l'aisance, la confiance et la fluidité sans rechercher la justesse technique. Puis, une fois des formes déterminés, consolidez les et affinez les progressivement en mettant l'accent sur la technique sans vous empêcher de revenir en arrière, changer de forme, voire juste la simplifier pour mieux revenir aux résultats souhaités.

Voilà.
C'était le Baron de Sigognac pour vous desservir, je vous donne rendez-vous dans un mois pour un prochain article. Bonne rentrée scénique à tous et portez-vous bien. 




samedi 27 août 2022

Du traité à la scène : mettre en scène l'escrime historique

Il traîne encore dans nos milieux d'escrimeurs de spectacle français une vieille rumeur qui voudrait que cela soit très compliqué voire impossible de mettre en scène une escrime historique et/ou un traité d'escrime. Ou alors cela serait trop dangereux et nécessiterait des adaptations très complexes... J'avoue y avoir moi-même vaguement cru avant d'expérimenter les AMHE et de ne plus du tout y croire. Cette tâche est loin d'être insurmontable et les adaptations sont minimes. En revanche cela va demander un certain travail qui va consister à comprendre l'escrime que l'on veut montrer et non à calquer à une autre arme (un sabre ou une épée longue par exemple) des techniques inventées pour des armes extrêmement légères

Cet article veut donc faire le point sur ce que vous devrez faire pour adapter un traité d'escrime ou une tradition martiale dans un spectacle de combat.

 

Couverture du Der Allten Fechter gründtliche Kunst édité par l'imprimerie de C. Egenolff en 1558 et reprenant le traité d'Andre Paurefeyndt.

Comprendre l'escrime présentée

La première chose à faire est de comprendre l'escrime que l'on veut présenter. Il s'agit de comprendre et d'assimiler les formes de corps, les logiques et les déplacements qui en font l'essence. C'est probablement la partie la plus compliquée, surtout pour des escrimes dont les logiques sont parfois assez éloignées de l'escrime moderne qui sert de base à l'escrime artistique. Ainsi, vous serez assez peu dépaysés si vous faites de l'épée de cour, vous les serez plus en faisant de l'escrime médiévale et peut-être encore plus en pratiquant la Verdadera Destreza (j'avoue personnellement avoir eu énormément de mal à en assimiler la logique et les mouvements, notamment les déplacements qui accompagnent systématiquement les mouvements d'épée).

Pour cela il faut lire les traités, mais cela ne suffit pas, ne travaillez pas seuls et seules, surtout quand des tas de gens compétents ont déjà travaillé sur les mêmes sujets ! N'hésitez pas à regarder des vidéos, prioritairement de groupes d'AMHE qui ont pour seul but de travailler la forme et la technique, vous y mettrez votre style après au besoin. Regardez des vidéos explicatives, des vidéos de techniques et même éventuellement de sparrings (assauts) pour vous aider à comprendre. N'hésitez pas non plus à échanger avec les spécialistes de ces pratiques sur les réseaux sociaux, en général ils sont toutes et tous très heureux de vous faire bénéficier de leurs lumières pour l'amour de l'Art.

Présentation de la dague médiévale selon Fiore dei Liberi par Jeanne Bréard et Gilles Martinez

Une fois que vous vous êtes un peu renseignés pratiquez, testez, regardez à nouveaux, échangez encore au besoin et, SURTOUT, ne retombez pas dans les vieilles techniques habituelles de l'escrime de spectacle à la rapière à lame triangulaire. Vous êtes là pour présenter autre chose et non pour singer à une autre arme une escrime que vous connaissez.



Vidéo de la chaîne "Les arts martiaux français" présentant les techniques d'attaque de de parade à la canne selon Maître Larribeau (il s'agit de canne de défense et non de canne sportive)

Sécuriser la pratique (pointes au visages et clefs)

Il faut tout de même dire quelques mots de la sécurisation des coups. On estime que, si vous vous lancez dans ce genre d'entreprise, vous avez un minimum d'expérience (pas besoin d'être expert non plus) ou vous êtes bien encadrés et que vous êtes capables d'identifier ce qui est dangereux pour vous car vous n'avez pas le niveau pour le faire.

Il n'en reste pas moins que les coups de pointes à la tête restent trop dangereux pour qu'on les fasse, le jeu n'en vaut pas la chandelle. Or les techniques historiques présentant ce genre de coups sont fréquentes, c'est logique en fait puisqu'on veut initialement tuer ou mettre hors de combat et que le visage est une cible fragile. Il faut donc faire attention de bien retravailler vos estocs pour viser la poitrine et non la tête ce qui va parfois amener à modifier légèrement certaines techniques, à lever plus haut les bras et donc, oui, c'est l'un des cas où il est possible que, pour des raisons de sécurité, une technique soit dénaturée.

 

La garde à deux cornes de Fiore dei Liberi (ici présentée dans le Florius de arte luctandi, BNF lat. 11269.) est une technique très sympathique mais presque imprésentable dans un combat de spectacle tant son but est de menacer le visage et le haut du crâne en permanence !

Les clefs de bras sont un des autres cas où il faut évidemment modifier la technique. On les retrouve surtout en escrime médiévale où le corps à corps est partie intégrante de la pratique du combat. Il faut donc utiliser la classique technique du coude retourné, comme au catch par exemple. Il convient cependant d'être très prudent avec les clefs de bras et de bien répéter ces mouvements qui peuvent être dangereux.

Pour le reste des techniques c'est pour moi juste une question de niveau technique. De nombreuses escrimes anciennes proposent des mouvements de contre en un seul temps d'escrime qui sont techniquement difficiles à réaliser en sécurité. Du coup mon conseil est simple : ne le faites pas si vous ne vous sentez pas capables de le faire sans risques ! Et surtout, répétez-le lentement, la répétition appliquée peut tout à fait pallier un niveau plus faible (et vous apprendre le principe pour la suite), aussi, si vous avez du temps devant vous vous pouvez tout à fait l'envisager si vous êtes prêts à travailler patiemment le mouvement. Il en va de même pour le reste et notamment les projections qui va vous demander un petit niveau en cascade, voire une certaine condition physique pour les plus compliquées. Mais là encore rien d'impossible avec de l'entraînement.

La catcheuse Becky Lynch effectuant une fausse clef de bras sur Sasha Banks à la WWE

Sélectionner ses techniques

La dernière tâche va être de sélectionner les techniques que vous voulez mettre en scène dans votre chorégraphie. Vous allez voir des dizaines de techniques plus ou moins intéressantes et/ou spectaculaires et vous n'allez pouvoir en placer que quelques unes dans un combat qui sera forcément assez court.

La différence entre un combat réel et un combat de spectacle est que, dans ce dernier, on peut se faire plaisir et placer plus de techniques. Là où on placerait au mieux une technique complexe en sparring, on peut en placer jusqu'à trois ou quatre dans un combat de spectacle ! Si vous voulez faire un combat réaliste évidemment cela ne sera pas le cas mais tout en gardant une grande crédibilité dans l'approche on peut se permettre d'en placer plus pour faire plaisir au public et se faire plaisir soi-même.

Choisissez donc vos préférées mais pas seulement celles-ci. Faites d'abord attention au type de média par lequel votre combat parviendra au spectateur. Si vous filmez un combat vous pourrez vous permettre de mettre en scène des techniques qui prennent peu d'ampleur et qui seront plus difficilement visibles de loin comme dans un combat présenté sur une scène de théâtre. Dans le cas du spectacle vivant pensez à ce qui sera le plus spectaculaire, préférez les projections aux clefs par exemple si on en vient au corps à corps. De même, pensez que le public verra plus difficilement de subtils changements de positions de mains, surtout si les mains sont emmêlées.

Une dernière chose concernant les techniques : il vous faudra trouver des contres. Les techniques des traités sont faites pour piéger l'adversaire et celui-ci est censé ne pas pouvoir en réchapper, ou du moins avoir du mal à le faire. Or, pour faire durer un peu le combat il faudra bien que l'on en réchappe quelques fois. Certains auteurs présentent des contres aux techniques et même des enchaînements comme Paulus Hector Mair pour l'escrime de Moyen-Âge et de la Renaissance mais ce n'est pas toujours absolument le cas. Il faut faudra parfois les trouver vous-mêmes d'où l'importance de la première étape consistant à bien comprendre l'escrime que vous voulez présenter pour inventer vous-mêmes des échappatoires crédibles.

 

Interprétation d'un enchaînement de dussack de Paulus Hector Mair par Fechkunst.schüle
 

***

Pour conclure je ne peux que vous encourager à adopter cette démarche que j'essaie d'appliquer au mieux dans la construction de mes combats. C'est en fait pour moi un vrai plaisir d'expérimenter de nouvelles escrimes, de nouvelles armes à chaque combat que je monte. Si vous voulez changer d'arme, d'époque, donnez-vous en les moyens. Ce n'est pas excessivement compliqué (notamment grâce à l'abondance de vidéos en ligne) mais cela demande de se casser un peu la tête et de creuser le truc. C'est évidemment plus facile quand vous avez déjà une expérience de plusieurs styles d'escrime, c'est un peu comme les langues, plus on en connait, plus vite on en apprend d'autres car on retrouve parfois certains mécanismes qu'on a déjà vu ailleurs.

jeudi 30 juin 2022

Typologie des scénarios de combat

Bon, on veut représenter un combat dans un spectacle - c'est la raison d'être de notre discipline - mais voilà, on n'est pas au gala des arts martiaux et il semblerait que le public, ce grand dictateur, veille savoir pourquoi les personnages de notre combat se battent. La simple beauté du combat, du fracas des lames (il fallait que je la fasse), ne leur suffit pas et nous devons donc, en plus de la chorégraphie, écrire un scénario qui explique pourquoi l'on se bat. On doit donc raconter une histoire avec nos lames (mais aussi nos corps, nos costumes et, éventuellement, nos voix) et il serait donc bon d'avoir quelques idées sur les types d'histoire à raconter et même ce que ça implique.

Hé oui, parce que le type de scénario prévu pourrait imposer des restrictions sur les mouvements qu'on peut s'autoriser en combat, sur la façon dont les personnages doivent enchaîner ou non les passes d'armes etc. En fait il faudrait même mieux choisir le scénario avant de créer le combat (ne me mentez pas, vous ne le faites pas toujours, je vous vois là dans le fond !), ou du moins choisir un type de scénario en fonction des actions que l'on a envie ou non de voir en combat. Pour vous aidez je vais donc tenter ici d'établir une typologie des types de scénarios de combat les plus courants en les classant du plus encadré (et donc contraignant en terme d'actions) au plus libre.
 
N.B. : Je décris ici certains types de combat mais on peut parfois, au cours d'un scénario passer de l'un à l'autre. Ainsi, par exemple un combat sportif peut se transformer en rixe, ou une rixe devenir un duel etc.

 

Tournois dans un festival - Jacques Callot - 1627

Le combat "sportif" (tournois, Fechtschülen etc.)

Le premier type de scénario de combat, le plus encadré est le combat "pour de faux". En fait il s'agit quand même d'un vrai combat, qui oserait prétendre qu'un match d'escrime aux Jeux Olympique n'est pas un combat ! Simplement il y a des règles, des règles de sécurité d'abord, parce qu'on ne veut pas de mort ou de blessé grave, et parfois aussi des règles d'engagement.

Dans ce scénario les protagonistes utilisent normalement des armes neutralisées. On voit, certes, des entraînements avec de vraies armes dans les films et les séries mais c'est juste stupide d'un point de vue de la crédibilité. Donc restons-en aux armes en bois, aux bâtons, aux fleurets et autres Fechtschwerten (ce qu'on appelle communément "Feder"). Notons que sans protection ça peut faire mal et que, selon le contexte de votre scénario, les protagonistes peuvent retenir leurs coups ou porter des protections voire, dans un scénario impliquant plus de tension, ne pas retenir leurs coups et infliger des blessures sérieuses mais en principe non mortelles à leur adversaire. Le combat de gladiateurs est une exception dans le sens où l'objectif est de blesser l'adversaire à l'aide d'une dague mais surtout pas de le tuer et que des protections spécifiuqes existent pour empêcher cela (je vois renvoie à tout le travail d'Acta Museo sur cela).

Il y a aussi des règles d'engagement. En principe un espace défini et dévolu au combat : une lice, une piste d'escrime etc. Cet espace peut être rigoureusement délimité ou non par un tracé, des barrières, une foule... Néanmoins si l'un des combattants en sort il sa soit perdu, soit perdu un point, soit il est au moins remis dans cet espace. Tout cela implique ainsi une pause dans le combat. 

De même si l'on compte les points il y a aura une pause et une remise en garde à chaque fois. Un principe d'équité joue et veut que la plupart du temps les adversaires soient armés de la même façon, débutent à une distance hors engagement ou alors les lames engagées, en garde etc. De même nulle personne ne doit en principe intervenir durant ce combat et la plupart du temps on trouve au moins un arbitre (et souvent des assesseurs) pour faire respecter les règles du combat, compter les points, organiser le combat etc.

Il en résulte un combat en principe courtois, souvent interrompu mais au final plutôt lisible pour le public puisqu'on explique à chaque fois qui a marqué le point, qui a fait une faute, qui domine, qui subit...

Cette catégorie va regrouper à travers les âges les combats de gladiateurs, les tournois médiévaux, les Fechtschulen (ces compétitions d'escrime organisées par les bourgeois dans les villes de l'espace germanique), les tournois d'escrime au fleuret de toutes époques jusqu'à pourquoi pas, un spectacle de combat d'escrime moderne chorégraphié !

Représentation de tournois en 1515 - atelier d'Albrech Dürer
Collections du Rijksmuseum d'Amsterdam

Le duel (judiciaire, d'honneur...)

Autre type de combat très encadré : le duel. Il s'agit d'un affrontement ritualisé entre deux adversaires en général pour une question d'honneur ou de justice. Sous peine d'être déshonorés voire condamnés les deux duellistes doivent ainsi se conformer à certaines règles qui tendent à instaurer une certaine égalité entre les combattants.

Ceux-ci sont en général deux et si ils sont plus nombreux ils sont forcément en nombre égal. Ils sont armés de la même façon (on pourrait éventuellement envisager des armes désignées par le sort)et toute tricherie est exclue. Dans les duels du XIXe siècle (voir mon article sur le sujet) les armes sont même le plus souvent apportées par les témoins.

De plus des témoins ou des juges sont le plus souvent là pour faire respecter ces règles et s'assurer de l'honorabilité du combat. Il en résulte également un combat fréquemment interrompu. On n'enchaîne pas forcément les phrases d'armes et il y a de fréquentes remises en garde entre celle-ci le temps de vérifier si les duellistes sont encore en état de combattre et si ils souhaitent poursuivre le combat. De même dans certains duels il n'est pas honorable d'attaquer un combattant à terre ou désarmé.

L'enjeu peut néanmoins être mortel, il est en général plus ou moins convenu entre les combattants via leurs témoins, ou fixé par la loi. La règle reste le plus souvent que l'un des duellistes peut à tout moment renoncer et reconnaître ses tors et que l'on ne poursuivra pas le duel si l'un des deux combattants n'est pas en état de le faire. On a donc le paradoxe d'un événement réglé, poli en apparence mais potentiellement mortel ! C'est probablement pour cela que les histoires de duel sont si populaires.

Dans cette catégorie on rangera évidemment les duels d'honneurs du XVI au XXe siècle entre gentilshommes mais également les duels plus populaires à la courte épée (ou au sabre d'abordage) et au pistolet (on les trouve chez les pirates mais aussi ailleurs semblerait-il). Il faut y ajouter les duels d'honneurs entre truands au couteau ou à mains nues. On classera aussi ici les duels judiciaires du Moyen-Âge, les ordalies germaniques ou les duels plus ou moins légendaires entre les champions d'armées de l'Antiquité (on pense au duel entre les Horaces et les Curiaces ou à celui d'Achille contre Hector).

Duel entre James, 4e Duc d' Hamilton et Charles, 4e Duc de Mohun en 1712
artiste inconnu - Wikimedia Commons

La rixe (bagarre de taverne, de rue...)

Lorsque les esprits s'échauffent on en vient parfois aux mains et l'on sort même les armes. C'est là une autre catégorie de combat. La rixe a la caractéristique d'être (en principe) imprévue. Le scénario est celui d'une montée en tension et en violence qui conduit finalement à un affrontement armé. Il faut donc un événement déclencheur : un vol, une tricherie, une attitude malpolie... ou la suspicion de l'une de ces choses qui va déclencher une altercation. L'altercation va monter en intensité et la violence va se déchaîner, soit d'abord à mains nues ou avec des jets de pierres (très fréquents dans nos sources) soit directement avec les armes. Notons qu'entre gentilshommes cela devrait normalement déboucher vers un duel mais certains n'ont pas cette patience (des récits très précis nous l'indiquent).

La rixe peut d'ailleurs parfois ressembler sur certains aspects au duel si les amis des participants s'accordent (tacitement ou non) pour ne pas intervenir. Mais ces mêmes amis peuvent tout à fait se mêler du combat sans souci d'égalité ou d'honorabilité. Dans ces circonstances on attaquera sans problèmes de dos ou par surprise. Les traîtrises ne sont pas exclues dans les rixes voire recommandées (voir l'article sur les trahisons de Godinho par Marc-Olivier Blattlin sur ce blog). D'une manière générale il y a peu de règles dans une rixe et les notions d'égalité et d'honorabilité dépendront énormément des personnages qui se battent (c'est donc un sujet de scénario). Dans le même ordre d'idée les armes seront celles que les protagonistes portent déjà sur eux ou peuvent trouver dans leur environnement. On est donc en principe en tenue civile, sans armure ni casques et sans armes de guerre du type hallebarde ou bouclier. Les armes à privilégier sont donc les épées que l'on peut porter au côté, les dagues, poignards et couteaux et toutes les armes improvisées : gourdins, tabourets, chaises, chopes etc. Notons que l'intervention de gardes peut cependant impliquer l'utilisation d'armures, de hallebardes ou de boucliers...

L'enjeu d'une rixe peut être très variable et selon les insultes qui auront pu être proférées ou la gravité de l'offense ce n'est pas forcément la mort que l'on recherchera. Et surtout on ne voudra pas forcément risquer de mourir si l'on se sent en infériorité ou en difficulté. L'un des combattant ou groupe de combattants pourra donc renoncer si l'envie de combattre n'est plus là et se rendre en reconnaissant sa défaite ou s'enfuir lâchement. Notons que l'un des deux peut même ne pas vouloir le combat.

Bagarre dans une auberge - Frans Greenwood 1733
Collections du Rijksmuseum d'Amsterdam

L'agression

Comme la rixe l'agression n'est pas un événement prévu, du moins par l'une des deux parties. L'un des combattants ou groupe de combattants attaque l'autre pour une raison ou autre (le dépouiller de ses biens précieux, le tuer pour une question de vengeance ou de jalousie). Il n'y a en principe pas de règles même si l'enjeu peut être de vouloir éviter d'avoir un meurtre sur la conscience dans le cadre d'un détrousseur.

Question armes l'agressé n'est en général armé que de ce qu'il porte ordinairement ou peut trouver à portée de main tandis que les agresseurs ont en général pris soin d'être bien armés, du moins suffisamment pour intimider. Les agresseurs sont donc en général plus nombreux et/ou mieux armés, peuvent avoir tendu une embuscade (et ainsi tuer d'emblée un ou plusieurs agressés).

Selon l'enjeu l'agression peut être immédiate ou précédée d'une tentative d'intimidation pour obtenir ce que l'on veut sans combattre. Dans le cas d'une vengeance le ou les agresseurs peuvent également expliquer les motifs de leur agression dans un exercice classique de monologue du méchant (ou du gentil). Les agresseurs vont en général vouloir continuer leur agression jusqu'à obtenir ce qu'ils souhaitaient ou à en être découragés, jugeant ainsi que le jeu n'en vaut pas la chandelle. Le ou les agressés vont plutôt vouloir échapper à l'agression et la fuite peut tout à fait être une option pour eux, ou simplement mettre en fuite les agresseurs sans forcément chercher à les capturer ou les tuer.

Vous l'aurez compris entrent dans cette catégorie les tentatives de vengeance mais surtout tous les scénario impliquant des détrousseurs. On pourrait y ajouter également les opérations de police visant à capturer ou tuer des criminels.

Deux brigands tentent une embuscade dans un bois...
par Les Bretteurs de St Jean & le Club d'Escrime Stéoruellan

La guerre

Plus violente que l'agression, la guerre suppose surtout un autre contexte. Les combattants sont forcément des ennemis désignés de par le camp auquel ils appartiennent et peu de règles s'appliquent à leur affrontement. Il peut y avoir à certaines époque des coutumes voire des conventions légales qui protègent les prisonniers; les blessés ou les civils mais même là leur respect est relatif.

Le combat a le plus souvent un objectif : prendre tel ou tel lieu, tuer/capturer un ennemi important, piller un village pour semer la terreur ou simplement se ravitailler etc. L'affrontement va en principe au moins jusqu'à la mise hors de combat de l'adversaire et souvent jusqu'à sa mort à moins de vouloir le mettre en fuite.

La notion d'égalité des armes est absente et même en principe bannie. Un bon tacticien n'attaquera que si il a un avantage sur son adversaire : en nombre, en armement ou en position (forteresse ou embuscade)... à moins que, désespéré, il ne tente un geste héroïque ! Notons néanmoins
que les combattants, sauf si ils sont surpris au camp, seront normalement armés pour la guerre et porteront leurs armures et armes de guerre. On n'aura donc rarement des combats avec de simples épées mais plutôt des armes d'hast, des boucliers ou des baïonnettes. Aux époques où les armes à feu sont courantes il faudra les gérer quitte à tuer un figurant au début du combat ou à simplement rater ses tirs en raison de la faible fiabilité/précision des armes de l'époque.

Enfin les scénarios de guerre se marient souvent mal (hors affaires d'espionnage) avec des combats individuels et ils se prêtent beaucoup plus aux combats de groupe. À tout le moins il est possible de "ruser" en mettant hors de combat quelques figurants au début de l'affrontement pour terminer sur un affrontement à un contre un.

Paysans se vengeant des soldats dans Les Malheurs de la guerre de Jacques Callot - 1632-1636
dans les collections du Rijksmuseum d'Amsterdam

L'allégorie

La dernière catégorie est celles des combats improbables et non réalistes. On range ici les combats symboliques (Bien contre Mal, Amour/Haine etc. Il s'agit d'ailleurs d'une catégorie assez représentée dans l'escrime artistique et peut-être encore plus lors des compétitions. Elle permet toutes les libertés, y compris de ressusciter les morts, de combattre sans se soucier du réalisme etc.

Pour cela je ne la développerai pas beaucoup plus, c'est en fait à vous de la créer finalement !


 La Dame de Pique, médaille d'or aux championnats du Monde 2016

 ***

Cette typologie essaie d'être exhaustive et de permettre de ranger tous les types de combat. Elle n'est cependant pas parfaite, comme toute réduction de la réalité, et il arrivera probablement que certaines situations rentrent mal dans une catégorie, ou que deux d'entre elles se chevauchent voire se confondent. Ce n'est finalement pas bien grave car l'essentiel est surtout de penser au cadre dans lequel s'inscrit le ce scénario de combat que vous voulez présenter. Plusieurs questions sont à se poser :

- Quelle situation amène au combat et comment la mettre en scène ou la faire comprendre ?

- Quels sont les objectifs des différents combattants (ils peuvent d'ailleurs évoluer) ?

- Quelle forme doit prendre le combat ? Sera-t-il souvent interrompu ? Tous les coups sont-ils permis ?

- Quelles armes (offensives et défensives) sont possibles pour ce combat ?

- Quel rapport de force initial doit être envisagé ?

- Quel événement doit conclure le combat ? Quand doit-il s'arrêter (abandon, blessure, mort, fuite etc.) ?

Une fois ces éléments décidés vous pourrez ainsi créer un combat cohérent et crédible (n'oubliez pas les personnages !) qui ne fera pas se poser des questions au public sur pourquoi tel personnage fait ci ou ça ou pourquoi cela se termine de cette façon étrange...

À vous de jouer !

lundi 13 juin 2022

Le coup de poing avant la boxe anglaise : état des lieux sommaire

Actuellement les coups de poings les plus connus semblent essentiellement issus de la boxe anglaise : jabs, directs, crochets, uppercut, donnés du bras droit ou du bras gauche et les accompagnant ou non d'un mouvement de hanches pour leur donner plus de puissance. Ce sont naturellement les coups de poings qui nous viennent à l'esprit quand on pense à frapper de la main, ce sont également ceux que l'on apprend dans la bagarre de cinéma. Pourtant il semblerait qu'ils ne soient pas si anciens et pourraient remonter, dans leur forme actuelle, seulement aux débuts du XVIIIe siècle avec la naissance de la boxe anglaise. Ils se seraient ensuite répandus un peu partout au XIXe siècle, notamment en se mixant aux coups de pieds de la Savate pour créer la boxe française.

Il serait pourtant faux d'imaginer que l'on ne donnait pas de coups de poing avant et, même si la plupart des traités d'arts martiaux anciens ne les mentionnent pas, on trouve les coups de poings mentionnés dans des récits ou des réglementations. La question que l'on se pose est donc celle de la forme que pouvaient prendre ces coups de poings anciens, avant l'arrivée de la boxe anglaise. Et en conséquence : quels types de coups de poings devrions-nous intégrer à nos chorégraphies de combat avant le XVIIIe siècle (ou le XIXe hors espace britannique) ?

N'étant pas un spécialiste des coups de poings et des arts martiaux non armés en général cet article va surtout servir à poser quelques connaissances et surtout des interrogations. Il est en fait là pour susciter le débat et l'exposer des connaissances. N'hésitez donc pas à commenter et à faire part de vos réflexions sous celui-ci (et non sur les réseaux sociaux où les discussions sont éphémères)  !

Le coup de poing antique : le poing marteau

L'Antiquité grecque et romaine connaissait des formes de compétitions martiales à mains nues dont deux d'entre elles autorisaient les coups de poing : le pugilat et le pancrace. Le pugilat ne faisait appel qu'aux poings tandis que le pancrace était une sorte de MMA antique où l'on donnait des coups de poings, de pieds mais où les clefs étaient également permises. Le groupe ACTA MUSEO a beaucoup travaillé autour des sports antiques et il ressort clairement de leur étude que les coups de poings donnés à l'époque étaient des coups de poing "marteau". Les coups sont donnés plus ou moins comme on donnerait un coup de taille avec une arme : en dépliant l'avant-bras et en frappant soit avec le bas de la main, soit avec le dos de celle-ci, poing fermé à chaque fois. On peut ainsi frapper de bas en haut mais également sur les côtés.

 Vidéo d'Acta sur le pugilat

Même si les boxeurs portent des protections en cuir, celles-ci n'offrent pas la protection de gants modernes et leurs phalanges sont vulnérables. C'est d'ailleurs le principal problème des coups de poings de boxe anglaise : portés à mains nues, le risque de se briser des phalanges et de se faire mal est réel, or, à une époque où la majorité des gens avaient besoin de leurs mains pour travailler, c'est un très grand risque. Donner des coups de poing "marteau" réduit ainsi le risque de ce genre de blessures (Philippe Choisy de Schola Martis explique cela très bien au début de cette vidéo). Notons aussi que les coups de poings antiques semblent être donnés sans mouvement de jambe les accompagnant et qu'un combattant entraîné peut les enchaîner. L'entraînement à la palestre faisant partie de l'éducation des jeunes gens aisés des Cités grecques ou des citoyens romains aisés on peut supposer que tous les hommes des classes sociales supérieures avaient plus ou moins appris ces techniques et les pratiquaient, au moins dans leur jeunesse.

 

Vidéo d'Acta sur le Pancrace

Le coup de poing du Moyen-Âge et des Temps Modernes dans les livres de combat

Si les livres de combat qui font leur apparition en Europe à partir du XIVe siècle décrivent des techniques de combat à diverses armes blanches ainsi que de nombreuses techniques de lutte sans armes aucun ne mentionne de coups de poings. La lutte est ainsi abordée sans coups de poings ni de coudes, de genoux ou de pieds d'ailleurs. Cela est-il dû à l'origine chevaleresque de ces traités ? Ceux-ci sont en effet destinés à la haute société qui a les moyens de se payer la rédaction ou la copie d'un manuscrit sur parchemin. Même après l'invention de l'imprimerie les livres restent chers et destinés à une élite qui sait lire et peut se les offrir. Beaucoup insistent sur l'aspect chevaleresque de leur matériel, même si la chevalerie est en déclin à partir du XIVe siècle.

Or, à supposer que ces techniques aient été élaborées à l'origine pour la guerre, le duel judiciaire ou le tournois, il semble logique de ne pas y trouver de coups de poings. Ces activités se pratiquant en armure, c'est à dire d'abord avec un haubert de mailles puis avec une armure de plates, on conçoit assez bien l'inutilité des coups de poings contre de telles protections d'acier (alors qu'une clef reste efficace) ! Même si, par la suite, ces ouvrages ont également traité de combat sans armure il y a peut-être toute une tradition de lutte qui s'est construite avec l'impossibilité de coups de poings. Ajoutons-y une certaine "sportivisation" avec les tournois (pour les nobles) ou les Fechtschulen (pour les bourgeois) et on comprend que l'on n'ait pas laissé de coups de poings dans ces techniques. Néanmoins, lors de l'un des jeux de dague décrit par Hans Talhoffer dans le Ms XIX il est fait mention de coup de poing "Celui-ci lui a neutralisé l'estoc et va le frapper avec son poing au visage" (Trad. AMHE du Maine). Le type de coup de poing n'est pas indiqué et l'image laisse imaginer un coup de poing marteau mais un direct ne serait pas non plus impossible dans cette position.

Riposte par coup de poing chez Hans Talhoffer (milieu XVe S.)

Dans le même état d'esprit l'une des illustrations dans le manuscrit de Paulus Hector Mair conservé à Vienne laisse à penser la possibilité d'un coup de poing marteau sur un adversaire à terre. Là encore il s'agit d'une technique de dague, lesquelles sont souvent plus axées sur la défense personnelle que le reste des traités. Cependant le texte ne mentionne pas de coup de poing mais dit : "Tu peux ainsi le maintenir de façon à ce qu’il ne puisse pas se relever ni se dégager de toi. Dans le même temps, tu peux l’estoquer dans la visière ou au visage avec ta main gauche et ta dague, ou lui jeter de la terre ou du sable au visage ou le maintenir selon ta volonté." (Trad. Thomas Rivière). Néanmoins la position illustrée favorise le coup de poing marteau sur les autres, notons d'ailleurs que le geste serait le même si l'on voulait poignarder l'adversaire avec une dague tenue dans la main gauche.

L'illustration de l'Opus Amplissimum de Arte Athletica (Cod.10825/10826) - années 1540

En cherchant bien peut-être pourra-t-on trouver d'autres illustrations ou mentions de coups de poing dans les traités médiévaux, particulièrement dans les sections consacrées au poignard. Mais les mentions les plus connues sont dans le traité de lutte et de défense personnelle de Nicolaes Petter en 1674. Celui-ci est très différent des autres traités de lutte et présente des techniques plus axées sur la self-défense ou la bagarre de taverne (l'auteur était négociant en vins et propriétaire d'une taverne d'Amsterdam et réputé comme un lutteur invincible). Ce traité a eu énormément de succès étant, par exemple, repris dans le traité de Theodorus Verolinus ou encore traduit en français. On remarquera que les lutteurs ont constamment les poings fermés sur les illustrations et le traité mentionne explicitement au moins trois coups de poing. Il indique même une position dans laquelle les deux lutteurs sont "en posture de se battre à coups de poings" (on voit cependant qu'on est très loin d'une garde de boxe).

Le premier coup de poing pourrait être soit un drop, c'est à dire un coup de poing descendant porté par-dessus l'épaule soit, éventuellement, un crochet très large. Il est porté du bras gauche et visiblement sans avancer le pied. En revanche il s'agit probablement d'un coup très large et très puissant que l'on voit venir puisque le contre proposé consiste à se baisser pour l'éviter et à attraper la jambe de l'adversaire.

La deuxième mention explicite arrive lorsque l'on mentionne que l'un des adversaires a agrippé l'autre à la gorge pour pouvoir le frapper avec la main gauche. L'autre se dégage alors en frappant à deux mains le bras de l'adversaire. On voit donc là explicitement une frappe marteau à deux mains qui pourrait rappeler la même frappe à une main en pugilat antique.

Enfin la troisième frappe est explicitement un coup de poing direct au visage accompagné de l'avancée du pied droit qui, en écrasant le pied de l'adversaire, empêche celui-ci de reculer.

On a donc à la fois des frappes en marteau mais également des frappes directes avec les phalanges. Notons toutefois un point commun entre toutes ces frappes : il s'agit toujours de frappes puissantes et non de jabs ou autres petits coups pour distraire ou fatiguer l'adversaire (techniques que l'on va trouver en Krav Maga ou même en boxe anglaise actuellement). En dehors du coup à deux mains pour se dégager toutes ces frappes ont pour objectif de porter des coups décisifs pour mettre K.O. l'adversaire en une ou plusieurs frappes. On ne semble clairement pas là dans un art du combat à coups de poings mais plus dans l'utilisation des poings comme une arme parmi d'autres pour mettre l'adversaire hors de combat.


Le Moyen-Âge et les temps Modernes : les autres sources

Les sources judiciaires nous parlent elles aussi de coups de poings, concernant surtout les gens du peuple mais pas seulement. On parle parfois d'un seul coup, parfois de plusieurs coups. Il est en général bien moins grave de se battre à coups de poings ou de bâton que de se battre avec une arme comme une épée ou un poignard et les amendes et conséquences judiciaires sont bien moins graves. Notons qu'il arrive que les femmes soient mentionnées comme participant à ces rixes et donnant elles aussi des coups de poing. Du peu que j'ai pu lire le type de coup de poing n'est jamais mentionné et il n'est même pas sûr qu'une étude minutieuse et détaillée puisse apporter des précisions sur ce point.

Dans les sources littéraires, la comédie notamment, les coups de poings ne sont pas rares. Ils sont donnés par toutes les couches de la société, y compris les femmes. Notons que, dans le théâtre du XVIIe siècle, on peut parler de "soufflet" pour parler aussi bien d'une gifle ou d'un coup de poing tant qu'il a pour cible le visage. Le soufflet ou le coup de poing sert aussi bien à corriger un domestique, un amant, un rival amoureux, à terminer une conversation échauffée etc. Là encore le type de frappe (marteau ou direct & crochet) n'est pas mentionné.

Bagarre- Gaetano Gandolfi - 1744-1802

Du côté des sources iconographiques on trouve un peu plus d'indices sur la façon de donner un coup de poing. On trouve de nombreuses illustrations de bagarres, souvent dans des tavernes ou des fêtes villageoises. On y voit fréquemment les combattants s'empoigner par le col ou les cheveux et se frapper avec le poing, mais aussi divers objets voire des gourdins ou des poignards, le geste semble souvent le même. On aboutit ainsi à des coups de poings marteaux même si on peut parfois voir d'autres façons de frapper dans des genres de crochets larges par exemple ou des coups à la poitrine (mentionnés aussi chez N. Petter). D'une manière générale cela semble assez raccord avec le traité de N. Petter. 

Précisons que je n'ai utilisé qu'un petit échantillon d'après une recherche sur le site du Rijksmuseum d'Amsterdam (oui j'aime ce site qui est très pratique et propose des images gratuites en 4K). Là encore il faudrait bien plus approfondir pour une étude vraiment sérieuse et pas une ébauche destinée à déterminer des intuitions et des pistes à explorer.

Combat sur un pont à Venise - Domenico Rossetti (1660-1736)

Hypothèse provisoires

Il ressort de ce survol que les coups de poings d'avant la boxe anglaise sont surtout des coups assez amples et destinés à frapper fort, à faire mal. Il ne semble pas y avoir d'aspect tactique comme en boxe anglaise ou en Krav Maga où les jabs sont destinés à distraire, tenir à distance, fatiguer l'adversaire plus qu'à gagner directement le combat. Au contraire, les coups semblent ici appuyés, éventuellement donnés en avançant le pied ou en prenant de l'ampleur puisqu'on propose de les esquiver en se baissant. Il semble assez courant de les donner une fois l'adversaire plus ou moins immobilisé, à terre ou au moins saisi à la gorge ou aux cheveux ou lorsque sa main armée est immobilisée. Le coup de poing marteau semble être le plus courant ce qui est assez logique car ce type de frappe est assez naturel chez l'être humain et on ne risque pas de se briser les phalanges en l'utilisant. Cependant on trouve quand même des frappes plus directes voire des crochets amples.

Côté défense on ne trouve pas grand-chose à part les esquives dont nous avons déjà parlé chez N. Petter. On doit aussi supposer avec une très grand probabilité les protections du visage avec les avants-bras (et non les mains comme en boxe moderne). Ce type de défense existe en pugilat et, dans une forme moins aboutie, elle est assez naturelle chez l'humain qui se protège naturellement le visage ainsi. Je ne l'ai vue nulle part mais il semble difficile de l'exclure.

Des fermiers se battent dans une auberge d'après Cornelis de Wael - 1630-1698

On peut en conclure que les coups de poings ne constituaient pas, exception faite de l'Antiquité, une forme de combat en soi mais des coups parmi d'autres à placer dans un combat rapproché, à mains nues ou avec des armes, poignards ou armes improvisées. On ne semble pas s'y entraîner spécifiquement et la position de départ donnée par N. Petter est en soi révélatrice. En fait on lutte à mains nues, on s'empoigne, on se frappe et on place, quand on le peut, des projections, des clés ou des coups de poings voire de pieds ou de genoux. Un bon pugiliste de l'époque, comme l'était probablement N. Petter use de tout son corps et n'hésitera probablement pas à aller au corps à corps. L'opposition traditionnelle en MMA du striker face au grappler n'existait probablement pas et tout le monde s'attrapait à bras le corps assez vite. Il faut évidemment relativiser cela surtout si les combattants manient des armes mais bon, l'idée est là.

L'invention de la boxe anglaise au début du XVIIIe siècle a probablement amené à réfléchir à de nouveaux coups dans des combats où l'on était forcé de n'utiliser que les poings. Un direct est en effet bien plus rapide qu'un coup de poing marteau et les coups très amples et puissants sont faciles à éviter et doivent donc faire l'objet d'une préparation tactique pour faire mouche. La "sportification" a ainsi forcé à rechercher des coups plus efficaces et les règlements successifs ont interdit certains coups trop dangereux. Notons que la boxe anglaise semble avoir été une révolution à l'époque et qu'au XIXe siècle les maîtres de savate ont ajouté ses coups de poings à leurs coups de pieds. Ainsi un auteur comme Eugène Sue dans Les Mystères de Paris décrit en 1842 ces coups de poings comme une nouveauté qui surprend le Chourineur, grand bagarreur des ruelles de Paris lorsque Rodolphe, le héros, formé à divers arts du combat français et anglais, les lui assène.

"Et, se précipitant sur le Chourineur, qu’il tenait toujours au collet, il le fit reculer jusqu’à la porte de l’allée, et le poussa violemment dans la rue, à peine éclairée par la lueur du réverbère. Le bandit trébucha ; mais, se raffermissant aussitôt, il s’élança avec furie contre l’inconnu, dont la taille très-svelte et très-mince ne semblait pas annoncer la force incroyable qu’il déployait. Le Chourineur, quoique d’une constitution athlétique et de première habileté dans une sorte de pugilat appelé vulgairement la savate, trouva, comme on dit, son maître. L’inconnu lui passa la jambe (sorte de croc-en-jambe) avec une dextérité merveilleuse, et le renversa deux fois. Ne voulant pas encore reconnaître la supériorité de son adversaire, le Chourineur revint à la charge en rugissant de colère.
Alors le défenseur de la Goualeuse, changeant brusquement de méthode, fit pleuvoir sur la tête du bandit une grêle de coups de poing aussi rudement assenés qu’avec un gantelet de fer. Ces coups de poing, dignes de l’envie et de l’admiration de Jack Turner, l’un des plus fameux boxeurs de Londres, étaient d’ailleurs si en dehors des règles de la savate, que le Chourineur en fut doublement étourdi ; pour la troisième fois le brigand tomba comme un bœuf sur le pavé en murmurant :
– Mon linge est lavé."
Eugène Sue - Les Mystères de Paris - 1842-43

Et dans un combat de spectacle ?

Reste à savoir que faire de ces informations, comment les appliquer à notre discipline, 'escrime de spectacle ? Tout d'abord nous parlons dur ce blog essentiellement de combat armé, il est évidemment possible, au cours de ceux-ci d'avoir des phases de combat non armé, de bagarre, mais celles-ci ne constituent en principe pas l'essentiel du combat. Le combat armé peut intervenir en début de numéro, dans la querelle initiale qui conduit les protagonistes à d'affronter ensuite avec des armes, il peut évidemment intervenir aussi vers la fin, si ils se rapprochent trop et doivent lâcher leurs armes. Si vous êtes dans un film ou une série hollywoodienne où les acteurs ne savent pas bien manier leurs armes vous pouvez leurs faire lâcher ainsi afin qu'ils se battent plus longuement... Non oubliez, c'est nul et en principe on récupère une arme dés qu'on le peut ! Vous aurez donc à cœur de mêler les coups de poings d'empoignades et de renversements et autres projections, en fait les coups de poings ne devraient même pas être prépondérants dans ces phases.

Mais c'est probablement au cours du combat même que vous les utiliserez. Attention cependant, les coups de poing ne peuvent intervenir que si les combattants sont suffisamment proches pour cela. Il faut ainsi que l'un d'eux ne recule pas ou que l'autre s'engage très fortement avec une certaine volonté d'entrer en distance de corps à corps où il pourra ainsi porter un coup de poing dévastateur. Il va sans dire que, pour cela, l'arme de l'adversaire doit être maîtrisée, du moins temporairement. En gros vous devrez probablement avoir le contact du fer après une parade voir une attaque engagée. Le coup de poing permet une riposte plus rapide. Il fait forcément moins mal qu'une arme mais devrait étourdir, au moins légèrement, celui qui le reçoit et ainsi permettre au moins une nouvelle attaque avec l'arme de la part de celui qui le donne ou forcer à une retraite pour reprendre ses esprits. N'hésitez donc pas à envoyer d'amples coups, on vous l'a dit, on oublie le jab ! 

Notons que ces coups conviennent d'abord à des personnages combattant de manière peu orthodoxe, pas à des artistes de l'épée qui méprisent ce genre de manières de rustres. Rappelez vous aussi qu'a priori les coups de poings n'ont pas leur place dans un duel d'honneur entre gentilshommes. Enfin, à partir du XVIIIe siècle, des personnages britanniques (pirates, marins, soldats) peuvent avoir été initié à la boxe anglaise et surprendre ainsi leurs adversaires par ses coups plus élaborés.

Vous cherchiez un exemple de personnages brutaux se donnant des coups de poings ?

Bibliographie succinte :

PETTER Nicolaes PETTER Klare Onderrichtinge der Voortreffelijcke Worstel-Konst, Verhandelende hoemen in alle voorvallen van Twist in Handtgemeenschap, sich kan hoeden: en alle Aengrepen, Borst-stooten, Vuyst-slagen &c. versetten Amsterdam 1674
Traduction française moderne
Traduction française d'époque

NASSIET Michel Lettres de pardon du roi de France (1487-1789) Les sources de la Recherche - 2017

FOLLAIN Antoine Brutes ou braves gens ? La violence et sa mesure (xvie-xviiie siècle) Presses Universitaires de Strasbourg - 2019

BAUDIN Maurice "Soufflets et Coups de Poing dans la Comédie Du XVIIe Siècle" Modern Language Notes Vol. 47, No. 1 (Jan., 1932), pp. 16-20 (5 pages)