jeudi 14 mai 2026

Votre garde et ce qu'elle dit de votre personnage

Comme on le dit souvent ici, un combat de spectacle est d'abord un récit qui met en scène des personnages dans une situation d'opposition. Ces personnages peuvent s'inscrire dans un cadre plus large comme une pièce de théâtre ou un film dans lesquels des dialogues et/ou des mimiques l'auront déjà esquissé sinon défini. Il peut aussi n'exister que dans une scènette de combat où celui-ci sera la principale caractérisation que l'on en aura. Dans les deux cas il s'agit d'être soit fidèle au personnage précédemment défini, soit de le raconter par les gestes. Ceux-ci doivent également faire le récit du combat : cela se passe-t-il bien ou mal pour le personnage ? Qui domine ? Quelle est leur interaction ? L'un est-il plus agressif que l'autre ? etc.

Pour cela les gardes sont un élément important (mais pas unique) de ce récit. Il s'agit d'ailleurs de parties qui ne sont pas totalement du combat dans le sens où les lames ne sont pas en action immédiate d'offensive ou de défensive. Elles sont pourtant tout aussi importante que les gestes eux-mêmes.

4 gardes présentées dans le Solothurner Fechtbuch (Cod.S.554), copie du début du XVIe siècle du Fechtbuch de Paulus Kal (vers 1470)

Tout d'abord il convient de définir ce que nous entendons par "gardes", la définition variant assez selon les époques, les traditions les auteurs. Pour les Allemands des XVe-XVIe siècle il s'agit de positions par lesquelles les attaques ou les parades commencent ou finissent. Pour la broadsword et le sabre britannique ce sont plutôt des positions de parade. Plus tard c'est plutôt une position offrant des possibilités d'attaques et de défense. Nous ferons simple : nous entendrons ici par garde la position que l'on adopte pour aller à la distance de combat ou pour attendre que l'adversaire y rentre. C'est donc celle avec laquelle on commencera une attaque ou une parade, celle que le spectateur verra entre les actions offensives et défensives.

On tâchera ici d'être généraliste et de parler aussi bien des gardes médiévales que de celles du XIXe siècle quand bien même il y a des différences significatives. Néanmoins nous tâcherons de rechercher les similitudes plutôt que les différences. Nous nous attacherons aussi, au cours de cet article, à évoquer à la fois les types de personnages mais aussi les profils d'escrimeurs auxquels elles correspondent le mieux. Les types de personnages seront en gras et font référence à ma typologie exposée dans cet article. Le profil d'escrimeur sera indiqué en italique et fait référence au modèle présenté par L'esprit de l'épée de Rémy Delhomme, Jean-François Di Martino et Frédéric Carre dont le Baron parle dans cet article.

N.B. : j'emploierai parfois les termes modernes des positions de main et de bras ("sixte", "tierce" etc.), notez qu'il s'agit forcément de l'acception actuelle. Ainsi la garde de "sixte" est la "quarte" du XVIIIe siècle.

 

Quatre gardes présentées dans le Traité sur la contre-pointe d'Alexandre Valville (1817)

Les gardes fermées

Par garde "fermée" j'entends ici des gardes qui sont difficiles à attaquer car la pointe de l'arme fait face à l'adversaire et que la position facilite les parades sans pour autant interdire l'attaque. En principe cette garde ferme aussi une ligne d'attaque à l'adversaire. La pointe en avant dissuade l'adversaire de se ruer à l'attaque, il devra auparavant l'écarter ou en prendre le contrôle. Les attaques peuvent être d'estoc ou de taille, en revanche les parades de blocages sont plus faciles à effectuer que les parades en frappant la lame adverse, elles favorisent alors des ripostes en pointe ou avec le contre-tranchant ainsi que les jeux au fer. 

À l'épée longue on y rangera la garde du "bœuf" (ou de la "fenêtre" chez Fiore) mais surtout la "charrue", à l'épée de cour il s'agirait plutôt d'une garde de tierce ou éventuellement de sixte. Ce type de garde est moins évident au dussack ou au sabre mais on serait plutôt sur une garde du taureau ou de la pointe pendante. Pour le sabre on peut y ranger les gardes de tierce (ouside guard) ou de quarte (inside guard) qui ferment bien la ligne et permettent des attaques de pointe.

Il s'agit de la garde la plus classique, un personnage avançant ainsi montre qu'il est formé à l'escrime et qu'il est prudent dans son approche, se méfiant de la contre-attaque. Il prend le minimum de risques car il ne connaît pas son adversaire ou sait que celui-ci est prêt à lui lancer une attaque à tout moment.

En position d'attente c'est une garde très défensive où le personnage prend le moins de risques possibles. C'est la position idéale pour un escrimeur qui veut avancer en sécurité dans la distance comme le conquérant, ou qui qui a besoin de reprendre ses esprits après une phrase d'armes où il a été en difficulté. Un bon blindeur ou un presseur peuvent tout à fait jouer de ces gardes fermées et alterner avec des ouvertures pour provoquer l'attaque.

Garde "de la charrue" (Pflug) dans le Solothurner Fechtbuch (Cod.S.554), copie du début du XVIe siècle du Fechtbuch de Paulus Kal (vers 1470)
 

Notons qu'à l'épée de cour la sixte donne une posture plus "délicate", moins martiale, indiquant un escrimeur plus élégant mais aussi plus sûr de lui voire légèrement arrogant. En effet, la sixte a une parade bien moins ferme que la tierce et cela peut jouer sur le style du personnage.

C'est typiquement la garde que prendraient, en début de combat, deux adversaires qui ne se connaissent pas, ne savent pas si l'un est supérieur à l'autre et font preuve de prudence. La sixte, en début de combat posera un personnage soit plus raffiné dans son escrime (comme un artiste), soit plus sûr de lui voire les deux. Notons que ces gardes ferment beaucoup le jeu et qu'un athlète les utilisera probablement peu puisque son but est de dynamiser le jeu. Enfin elles sont à déconseiller pour les profils non formés à l'escrime (maladroit, bandit et suicidaire), en revanche je les conseille pour un bon élève qui pensera bien à se défendre comme on lui a enseigné et les privilégiera pour être en sécurité.

La 3ème garde tirée de Les Vrais Principes de l'Espée Seule (1670) de Philibert de La Touche que nous qualifierions de garde "en tierce" de nos jours.

Les gardes hautes

Nous entendons ici toutes les gardes où l'épée est au-dessus de la tête ou simplement au niveau du corps. En revanche, ici, la pointe n'est pas tournée vers l'adversaire mais vers le ciel ou la terre selon la position de l'arme. Ces gardes permettent en général d'effectuer des attaques de taille, pour l'estoc il faut repasser par une autre garde ce qui fait qu'il ne s'agit pas de l'attaque privilégiée avec ce type de garde. Elles permettent également des parades faciles, notamment des parades en frappant la lame adverse. Le corps reste cependant moins protégé : l'adversaire peut plus facilement se jeter à l'attaque puisqu'il n'est pas gêné par une pointe. On peut aussi bien parer en reculant qu'en avançant si l'on veut rentrer en distance de corps à corps. Ces gardes laissent ainsi beaucoup de possibilités de jeux.

En épée longue il s'agit principalement de la garde du jour et de ses dérivés que sont les gardes de la colère à droite ou à gauche (garde de la dame chez Fiore). Au dussack et au sabre il s'agit de l'essentiel des gardes hautes, à l'exception de celles citées plus haut. Il n'y a pas réellement de telles gardes à l'épée de cour puisque cette arme est exclusivement de pointe, cependant cela s'assimilerait à un escrimeur ouvrant sa garde, cessant de pointer son arme sur l'adversaire et l'incitant ainsi à l'attaque.

Garde "du jour" ou "du toit" (Von Tag ou Von Dach) dans le Ergrundung Ritterlicher Kunst der Fechterey d'Andre Paurenfeyndt (1516)

Si le personnage avance il est clairement prêt à prendre certains risques de contre-attaque, encore plus si il avance ainsi face à une garde fermée : il recherche ici clairement la contre-attaque. C'est clairement la garde idéale pour un presseur : celle qui fait sentir le danger des deux côtés, va provoquer la contre-attaque. Et dans ce même sens elle est bonne aussi pour un blindeur qui, ainsi, s'ouvre en invitant à une attaque basse tout en étant prêt pour une action défensive et une riposte. Notons que c'est aussi la garde d'un conquérant qui veut attaquer de taille.

De part l'aspect dynamique qu'elles offrent ces gardes sont très adaptées à des personnages dont l'escrime est basée sur le physique comme des athlètes ou des brutes. Pour le suicidaire c'est clairement même la garde à privilégier (avec une position approximative en raison de son mauvais niveau d'escrime). Il en va de même pour les bandits qui chercheront ainsi le coup vertical à la tête (de dos de préférence) ou des parades bien trop larges et prendront une vilaine version de ces gardes. Pour les autodidactes elle est préférable à une garde fermée, montrant une formation moins académique avec des failles mais aussi des ruses.

La garde allemande dans Le Maistre d'Armes ou l'Exercice de l'Epée Seule d'André Wernesson de Liancour (1686), l'une des rares gardes hautes à l'épée de cour.

Les gardes basses

Dans ces gardes l'arme est basse, la pointe plus vers le sol que vers la hauteur. Évidemment elle est prête à remonter très rapidement pour donner un coup de taille ou d'estoc (selon les gardes). Tout comme les gardes hautes on est aussi prêt à la parade, le plus souvent en frappant l'arme adverse plutôt qu'en la bloquant. Cependant, dans ces gardes, on est plus ouvert que dans les gardes hautes, l'arme arrive moins vite pour parer et l'on n'a en principe pas le temps de parer en avançant, la parade se fait forcément en reculant, on ne peut donc pas rentrer facilement en distance de corps à corps à partir de celles-ci. En revanche ces gardes sont très reposantes, surtout si l'on choisi de laisser la pointe de l'épée toucher le sol. Enfin ces gardes basses peuvent spécifiquement être utiles contre certaines autres gardes, notamment les gardes fermées. C'est ainsi que la garde du fou permet d'attaquer facilement le boeuf en escrime médiévale.

En escrime médiévale on retrouvera dans cette catégorie beaucoup de gardes de Fiore dei Liberi qui semble particulièrement les affectionner. Dans la tradition germanique on retrouve la classique garde du fou mais aussi différentes portes de fer, le changement etc. On retrouve rarement ces gardes au sabre, la main étant en général plutôt hautes, pas plus qu'à la rapière ou l'épée de cour même si l'on peut tout à fait abaisser sa main de tierce en seconde ou de sixte en octave pour faire une invitation et provoquer l'adversaire.

Garde de la "porte de fer" dans le traité de Fiore dei Liberi Fior di Battaglia (MS Ludwig XV 13), vers 1404

Prises en avançant vers l'adversaire c'est la marque d'une véritable prise de risque, d'un escrimeur sûr de lui ou, au contraire, qui essaie tout après que ces précédentes stratégies ont échoué.

On y est d'autant plus vulnérable qu'il faut être capable de brusquement reculer pour se défendre alors qu'on avançait. Cependant certaines gardes comme la garde du sanglier chez Fiore (proche de la garde du fou), sont explicitement conçues comme agressives en mettant la pression en faisant remonter la pointe de l'arme. Malgré tout on laisse l'impression d'un corps très vulnérable, d'une véritable mise en danger. Cela peut être le fait d'un conquérant prêt à tout pour continuer à attaquer ou d'un presseur particulièrement audacieux (peut-être un athlète très agile, capable de changer la direction de son corps en un instant). Comme elle est extrêmement risquée en avançant elle sera plutôt réservée à la fin du combat, quand on essaye d'autres choses après ne pas avoir réussi les actions les moins risquées.

En défense l'impression est différente : on est prêt, on attend, l'arme basse, sans se fatiguer, mais on l'incite aussi à une attaque haute et l'on sait ainsi comment on se défendra (et ripostera). Elle est donc excellente pour un blindeur qui veut provoquer l'attaque de son adversaire en ayant reculé moins vite pour le mettre à distance d'attaque au moment où il le souhaite. À l'épée de cour il pourrait même volontairement abaisser son arme pour provoquer l'attaque. En escrime médiévale un contreur pourrait aussi prendre une de ces gardes pour surprendre l'adversaire qui avance par une contre-attaque inattendue. Chez un athlète ces gardes ne devraient pas être prises de façon statique mais plutôt après un grand coup descendant. Ce sont des gardes qui permettent grands mouvements et on pourrait les imaginer de façon offensive pour chasser l'arme adverse et se retrouver ainsi en garde haute pour renvoyer une attaque.

Le fait que ces gardes soit moins fatigantes plaide également pour en faire des gardes de fin de combat, quand les corps sont fatigués et qu'il est plus aisé de laisser trainer sa lame au sol.

Garde basse au sabre dans le Traité sur la contre-pointe d'Alexandre Valville (1817)

Les pointes bras tendu(s)

Il ne s'agit pas ici proprement de gardes que l'on va tenir longtemps mais de positions. L'idée est de tendre le ou les bras vers l'adversaire, la pointe vers lui pour le dissuader d'avancer. Idéalement on a sa lame du côté de l'arme de l'adversaire pour bloquer un éventuel coup de taille (comme pour un estoc). Le plus souvent on profite de cette garde pour reculer et se mettre hors distance.

Elle correspond à la longue pointe de l'escrime médiévale ou à la pointe en ligne de l'escrime moderne.

Il s'agit donc d'une garde défensive qui sert à reprendre ses esprits après une passe d'armes manquée. Elle peut également servir à dissuader un adversaire qui s'avance. Visuellement cela marque, pour le personnage, un certain art de retraiter en sécurité (l'autre option est de donner un coup de taille en reculant pour se dégager). C'est la marque d'un ou d'une escrimeuse qui est en difficulté mais n'est pas totalement débordé et sait encore se protéger en reculant.

La longue pointe (Langort) présentée par Theodori Verolini dans Der Kůnstliche Fechter (1679), copie du traité Joachim Meyer Gründtliche Beschreibung der… Kunst des Fechtens (1570) la longue pointe est à droite (l'auteur se trompe en recopiant)

 Les gardes "nonchalantes"

Je n'ai trouvé que ce terme pour désigner le fait d'adopter quelquechose qui pourrait faire en sorte que le personnage n'est pas en garde alors que sa position est pratiquement celle d'une garde existante. Il s'agit de version "nonchalantes" de la plupart des gardes basses mais aussi de l'épée ou de sabre à l'épaule dans une sorte de garde du toit ou de la colère masquée. En gros le personnage donne l'impression de ne pas être en garde, donc pas prêt au combat, mais en fait il l'est et peut ainsi régir rapidement à une attaque voire attaquer.

Ce type de garde est intéressant pour deux types de personnages : les très bons escrimeurs qui sont sûrs d'eux (voire arrogants) et les personnages à l'escrime basée sur la ruse (le bandit, l'autodidacte et le vieux briscard). Pour les profils, tout ce que j'ai dit sur les gardes basses et hautes s'applique. On peut ainsi montrer la confiance ou l'astuce/la fourberie de ces personnages. Cela s'applique essentiellement lors du premier coup mais cela peut aussi être utiliser pour narguer l'adversaire ou préparer une ruse (un adversaire faisant semblant de vouloir cesser le combat). 

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Voici donc quelques réflexions sur les gardes et sur ce que l'on peut raconter avec. Je suis volontairement resté généraliste et je ne suis pas entré dans le détail des différentes catégories. Cela sera à vous d'explorer les différences entre une porte de fer et une garde du fou ! Les gardes peuvent renforcer ce récit du combat, elles font en fait déjà partie du combat (même si cela n'est pas comptabilisé selon les règlements des compétitions d'escrime artistique). Si elles ont des fonctions martiales elles ont également un effet différent sur le public. J'ai aussi voulu y rattacher des types de personnages et des profils d'escrimeur car il y a clairement des choix privilégiés selon les profils (même si, dans un combat qui dure, tout est possible). J'espère vous avoir donné quelques clefs, quelques outils pour mieux construire vos chorégraphies.