dimanche 13 octobre 2019

Une lecture rapide du manuscrit du Lieutenant Pringle Green

J'avais parlé du manuscrit du Lieutenant William Pringle Green dans mes articles sur les combats de pirates (Partie 1 & Partie 2). Je regrettais les scans basse résolution permettant de voir les images mais pas de lire le texte. Eh bien une équipe d'AMHistes français s'y est attelée et a non seulement transcrit le texte mais l'a également traduit. Vous pouvez consulter le résultat ici. Qu'ils soient encore remerciés pour leur travail !

William Pringle Green est né à Halifax en Nouvelle Écosse, il est le fils de Benjamin Green, trésorier de cette province canadienne. Il s'engage dans la Royal Navy en 1797 comme cadet. Il participe à la bataille de Trafalgar en 1805 su le HMS Conqueror et est promu lieutenant en 1806 et affecté sur l'Eurydice. De 1811 à 1815 il commande le brick HMS Resolute où il teste avec satisfaction des amélioration dans l'entraînement de l'équipage. Il finalise en 1812 le manuscrit qui nous intéresse ici : Instructions on training ship’s crews to the use of arms qui est transmis à l'amirauté. Après cela il rentre à terre et se consacre aux innovations. Il a reçu deux médailles d'argent de la Société des Arts et en 1833 il entreprend de publier en plusieurs parties un livre sur l'électricité magnétique et d'autres phénomènes. Seul le premier volume de 24 pages semble avoir paru. Il est mort en Portsmouth en 1846 laissant une veuve et dix enfants. (cette biographie est tirée de la page qui lui est consacrée sur le site du Greenwich Museum).

William Pringle Green en uniforme de Lieutenant de vaisseau
© National Maritime Museum, Greenwich, London.
Ce manuscrit étant une source de premier ordre pour le combat naval je me propose d'en faire une rapide analyse ici. Rapide parce qu'elle ne sera faite qu'à partir du texte de Pringle Green mis en regard seulement de deux autres sources de la même époque facilement disponibles : le chapitre sur l'abordage dans le court Traité sur l'espadon de M.J. de Saint Martin (1804) et le Naval Cutlass Exercices d'Henry Charles Angelo the younger (1813). Pour bien faire il faudrait comparer W. Pringle Green à tous les autres traités peu éloignés portant sur le sabre ou la broadsword, mais aussi le confronter aux récits d'abordage de son époque. Enfin il faudrait mettre en pratique ses théories, les confronter à ce que nous pourrions trouver de plus proche de la réalité, voir comment tout cela fonctionne concrètement en expérimentant les gestes comme ce que l'on fait dans la recherche en Arts Martiaux Historiques Européens (AMHE). Malgré tout il reste intéressant d'en faire une brève lecture.

L'affiche d'exercices au sabre d'abordage d'Henry Charles Angelo (1813)

Une source majeure pour le combat d'abordage

William Pringle Green : un homme de terrain


Le témoignage du Lieutenant Pringle Green, daté de 1812, est une source majeure pour le combat d'abordage d'abord parce qu'il est complet. C'est à peu près le seul traité à décrire aussi bien le combat aux armes d'abordage que les tactiques du combat. M.J. de Saint Martin nous présente quant à lui un traité d'espadon générique et même plutôt destiné aux cavaliers ou aux officiers d'infanterie à l'intérieur duquel il glisse un chapitre sur l'abordage et H. Angelo nous montre quant à lui un petit corpus technique uniquement sur le maniement du sabre d'abordage.

De plus, si tous ces auteurs sont contemporains (ils écrivent tous à la période des guerres de la Révolution et de l'Empire), seul Pringle Green a, de façon certaine, une expérience concrète de ce qu'il décrit. Il est officier sur un navire de guerre anglais qui a fait toutes les campagnes maritimes. Il a réellement combattu sur mer et côtoyé les marins. M.J. de Saint Martin est quant à lui ancien officier de cavalerie et maître d'armes dans une académie autrichienne, il a très probablement connu la guerre mais on peut douter de son expérience pratique sur la mer. Pour ce qui est d'Henry Charles Angelo il est encore plus éloigné des ponts des bâtiments puisqu'il est maître d'armes au sein de la plus prestigieuse académie d'escrime d'Angleterre, fondée par son grand-père le célèbre Domenico Angelo.Notons qu'il est également instructeur auprès d'un régiment de cavalerie légère.


M.J. de Saint Martin (à gauche) et Henry Charles Angelo (à droite)

Un témoignage qui a ses limites

Ainsi il parle de ce qu'il connait directement et pas seulement par des témoignages indirects ou des conjectures personnelles. C'est évidemment très précieux mais il ne faut cependant pas croire aveuglément tout ce qu'il nous dit. D'abord il parle de ce qu'il a pu voir c'est à dire les navires de la Royal Navy dans l'Atlantique et leurs ennemis et même du contexte d'escorte et de transport de personnes. Son traité ne s'occupe d'ailleurs que de navires de taille relativement modeste (il prend l'exemple de son brick) qui étaient les plus actifs à son époque puisque la flotte française avait coulé à Trafalgar en 1805. Il avait donc à affronter essentiellement des corsaires comme Surcouf et ses confères (vois mon article sur les Corsaires) ou de petits bâtiments de guerre français venus perturber le commerce britannique.

Nous avons le point de vue d'un homme bien renseigné qui nous parle de ce qu'il voit faire et qu'il ne trouve pas bon, de ce qu'il propose de faire, mais cela reste son point de vue personnel. Ainsi, lorsque je me désole du manque de réalisme de beaucoup de combats d'escrime de spectacle cela reste mon point de vue. À me lire on pourrait même penser que c'est le cas de la plupart des troupes et que personne ne cherche à être réaliste, or cela n'est évidemment pas le cas. De plus vous vous voyez peut-être les choses autrement. Il en va de même pour notre Lieutenant !

Le HMS Resolute, le navire commandé par le Lt W. Pringle Green

Des marins novices et un système de combat minimaliste

Équipage et armement


William Pringle Green nous apprend plusieurs choses sur le type d'hommes qui compose l'équipage qu'il commande. Celui-ci est en temps ordinaire de 68 hommes pour un navire de guerre à 18 sabords (9 canons de chaque côté) mais en temps de guerre le réglement le fixe à 120 hommes. Le lieutenant nous indique que ce chiffre est déjà monté à 150 ou même 180 hommes. En dehors des officiers et des officiers mariniers il distingue les fusiliers marins (marines en anglais) et les marins.

Il dit peu de chose des officiers et des officiers mariniers si ce n'est de leur importance. Des fusiliers marins il loue les qualités de soldats, bien supérieures à celles des marins. Ils tirent mieux au fusil et sont entraînés au combat. Ces hommes sont en effet formés dans une caserne de la même façon que l'infanterie avant d'être envoyés sur des bateaux. On les trouve sur les navires de guerre pour renforcer l'équipage et faire appliquer la discipline de fer qui régnait sur les navires de la Royal Navy. Ils sont armés de fusils à baïonnette et de sabres d'abordage auxquels le Lieutenant voudrait ajouter des pistolets.

Un Royal Marine en 1815 (Collection de Tony Broughton)

Les marins peuvent être des matelots expérimentés que l'auteur estime précieux car rompus aux tâches de navigation et plus endurcis. Mais la plupart sont des hommes recrutés de force par le système de la "presse". W. Pringle Green nous explique clairement qu'ils ne savent pas plus naviguer que se battre.

L'armement des hommes est classique : sabres d'abordage, pistolets, piques d'abordage et fusils à baïonnettes. Là aussi il nous dit que le navire manque d'armes car un navire de cette taille avec 120 hommes à bord n'est censé recevoir que 70 sabres et 35 pistolets. Les hommes non armés sont peut-être à la manœuvre ou en arrière voire au canon (même si dans les exemples qu'il donne ceux-ci semblent armés de sabres). L'auteur nous dit que la coutume est normalement d'avoir un pistolet et un sabre par homme qui est ce qu'il recommande lui aussi (il parle même de deux pistolets).

Ce sabre daté des années 1790 est censé avoir appartenu à l'Amiral Nelson ce qui est en fait très improbable. En revanche il ressemble assez à ceux présentés dans les illustrations du manuscrit qui nous occupe.
© National Maritime Museum, Greenwich, London.

Une méthode de combat qui va à l'essentiel

Concernant l'utilisation des armes il explique que l'habitude est de tirer sur l'ennemi avec le pistolet avant l'abordage, de ranger ou de jeter le pistolet et ensuite de tirer le sabre. Le Lieutenant propose d'attaquer d'abord et de prendre ensuite le pistolet dans la main gauche. Même si le tir de la gauche est moins précis, un tir vers une masse d'ennemi compacte sera toujours plus efficace qu'un tir plus lointain depuis son bord. Il fait également remarquer que celui qui réserve son tir a un avantage au combat. Une fois déchargé le pistolet doit alors servir d'arme de main gauche.
 
Tir du pistolet de la main gauche dans le manuscrit - © National Maritime Museum, Greenwich, London.
Il fait également remarquer que quelques journées d'entraînement pouvait faire une très grande différence face à des ennemis non entraînés. C'est pourquoi il nous propose une méthode de combat extrêmement simple qui consiste surtout à apprendre à se mouvoir en groupe et dans quelques bases du combat. Le marin doit apprendre ainsi à parer et donner quelques coups simples. Il ne se concentre que sur les coups et les parades, ne parle pas de distance et encore moins de tempo. Le sabre d'abordage est une arme où la distance est moins importante que pour d'autres comme l'épée de cour, même trop près on frappera du tranchant, même si c'est du fort. L'auteur n'utilise aucun terme technique, il propose quatre attaques et trois parades.

La première est ce que nous appellerions une quinte (St. George guard en broadsword) et permet de parer "le seul coup qu'un homme non entraîné puisse porter [...], un coup de taille à la tête de haut en bas". La deuxième est ce que nous appellerions une seconde (outside half hanger) et sert à se prémunir des coups sur sa droite et des estocs, la troisième serait pour nous une prime (inside half hanger) et pare les attaques venant sur la gauche ainsi que les estocs. De la même façon les attaques se font à la tête, à droite (contre un adversaire de même main nous appellerions cela le ventre ou le visage non armé), à gauche (flanc ou visage armé) ou en estoc (central, au buste ou au visage). Dans les parades le sabre est donc toujours pendant et on frappe plutôt de haut en bas. On remarquera que M.J. de Saint Martin propose lui aussi de tenir le sabre haut (la pointe en avant) quand on aborde ou quand on se défend d'un abordage. On peut peut-être y voir là aussi une façon de se protéger du coup des novices.

La première position de parade dans le manuscrit - © National Maritime Museum, Greenwich, London.

Il n'y a pas de doubles moulinets comme chez M.J. de Saint Martin, pas de feintes, de travail au fer etc. Le système proposé par H. Angelo est lui aussi plus complexe. On y retrouve toutes les parades et toutes les attaques présentées par W. Pringle Green mais s'y ajoutent d'autres attaques et parades (tierce/outside guard, quarte/inside guard entre autres). On pourrait presque penser à une version simplifiée du premier (postérieur d'une année pourtant). Tous deux tirent en fait leur façon de faire de la tradition de la broadsword britannique. Pour notre Lieutenant il s'agit d'entraîner rapidement des hommes novices sans se compliquer avec trop de précisions. Les parades sont simples, les attaques aussi. On notera que certaines s'enchaînent bien : après une parade de quinte on peut enchaîner à peu près toutes les attaques mais on imagine bien un estoc après une seconde (pour se garder du sabre sur son extérieur). À l'inverse après une parade de prime un coup haut à la tête ou au visage armé.

Deuxième position de parade dans le manuscrit - © National Maritime Museum, Greenwich, London.


Finalement la principale originalité de cette partie du traité est l'utilisation du pistolet en main gauche. Celui-ci, une fois déchargé est "retourné" et tenu de manière à ce que le canon de l'arme (en métal) protège l'avant-bras du marin (un peu comme un tonfa). Celui-ci pare alors un coup de haut avec le pistolet et peut ainsi riposter plus rapidement avec son sabre déjà prêt. C'est le seul coup que nous donne ce traité concernant l'utilisation du pistolet. Même si Pringle Green ne nous dit pas que cette technique est de son invention il est clair qu'elle n'est pas commune.

Le fait que l'auteur parle d'ordres ("wards") pour les positions semble bien indiquer que l'entraînement consiste surtout en des "drills" comme chez Angelo. Il s'agit d'ailleurs de la méthode classique d'entraînement militaire à l'époque. Mais il suggère également des jeux qui pourraient laisser penser à du jeu libre. Les outils d'entraînement sont des bâtons, courts pour les pistolets, moyens pour les sabres et longs pour les piques et les fusils. Là encore on est dans la normalité de l'époque. On notera tout de même qu'à l'inverse, un M.J. de Saint-Martin refuse d'entraîner les hommes avec des bâtons qu'il considère comme trop légers, mais il est vrai qu'il base une bonne partie de sa technique sur les moulinets et qu'il vaut mieux avoir l'équilibre d'un vrai sabre pour bien les effectuer.


Parade avec le pistolet et riposte au sabre dans le manuscrit - © National Maritime Museum, Greenwich, London.

Des tactiques d'abordage plus complexes qu'on ne pense

Les formations de groupe

Dans l'art militaire la capacité à manœuvrer est tout aussi importante voire plus importante que les capacités à combattre. C'est souvent la masse qui fait la force d'un groupe et fait céder l'adversaire. Le lieutenant recommande donc de former des petits groupes de plusieurs rangs qu'il nomme "divisions" et d'entraîner les hommes à se déplacer en formation et à se tourner facilement pour changer de formation avec des ordres simples : "formez la ligne !"," sur trois rangs !", "face à la proue", "face à la poupe", "face à bâbord", "face à tribord" en tenant le sabre bien droit pour éviter de blesser les autres.

Une proposition de position de départ avec les hommes répartis en divisions (en rouge les fusiliers-marins).
© National Maritime Museum, Greenwich, London.

Pour ce qui est des piques d'abordage il les place devant lorsqu'il s'agit de défendre un abordage. Il parle aussi (pour les fusiliers marins) de charge à la baïonnette sur le pont du navire, il semble en effet plus facile sur un pont encombré de charger pointe en avant avec une pique ou un fusil à baïonnette qu'avec un sabre. On notera que M.J. de Saint Martin place les piques au second rang dans la formation qu'il propose, le premier rang ayant pour tâche de détourner les piques adverses.

Le Lt Pringle Green insiste énormément sur le commandement et l'importance d'avoir des chefs de groupes et des remplaçants à ceux-ci choisis parmi les officiers mariniers ou les matelots brevetés. Il souligne l'importance d'habituer les hommes à leur obéir et sur le fait que le chef du groupe d'abordage est le plus susceptible de tomber dans un assaut.

Enfin il évoque la discipline de fer qui doit régner et la volonté de ne pas fuir qui sont décisives pour l'emporter. On apprend ainsi que même dans un assaut sur un espace réduit où les possibilités de fuite restent limitées, l'instinct des hommes est quand même de fuir.


'Nelson abordant le 'San Nicolas' à la bataille du Cap St Vincent, 14 February 1797
© National Maritime Museum, Greenwich, London.

Les manœuvres sur le pont des navires

Près de la moitié de l'ouvrage est consacré aux tactiques d'assaut naval sur de petits bâtiments affrontant des bâtiments environ de la même taille comme très probablement des corsaires français ou de petits navires de guerre engagés dans une guerre de course.

Ici on voit bien les deux divisions de fusiliers marin placés en réserve tandis que les canons ont de la place pour faire feu.
© National Maritime Museum, Greenwich, London.
On y retrouve des ressorts classiques de la stratégie comme le principe de la tenaille qui peut permettre de tendre un piège aux ennemis. Pringle Green insiste également sur les divisions en réserve que le capitaine, qui ne doit normalement pas quitter sa dunette pour avoir une vision d'ensemble du combat, peut envoyer renforcer un point faible. Les divisions de fusiliers marins ou les marins expérimentés étant ceux qu'il cite le plus souvent dans ce rôle.

Sur cette planche les assaillants (navire de gauche) bien plus nombreux ont pris pied sur le pont mais les défenseurs résistent en ayant notamment retourné deux canons.
© National Maritime Museum, Greenwich, London.

Il mêle cela de nombreuses "astuces" ou principes très spécifiques au contexte comme la possibilité d'utiliser au mieux les canons chargés de mitraille improvisée (il parle de crochets) en les retournant ou en se réservant un angle de tir. Il fait de même avec les tireurs équipés de fusils qui doivent avoir un espace dégagé sur lequel tirer (il ne faut donc pas engager tous les points en même temps). Il remarque ainsi qu'un navire attaqué par deux autres de deux côtés différents est libre de tirer sur ses assaillants tandis que ceux-ci ne peuvent tirer sans risquer de toucher leurs alliés. Enfin, il propose de ne pas mettre à l'avant les hommes avant l'abordage pour minimiser les pertes liées au tir ennemi.

Les deux navires assaillants ne peuvent pas faire feu sans risquer de se toucher alors que les défenseurs peuvent faire feu de toutes part (on notera également les piques placées aux premiers rangs des deux côtés chez les défenseurs)
© National Maritime Museum, Greenwich, London.

***

Le manuscrit du Lieutenant William Pringle Green est donc une source précieuse pour le combat d'abordage et on ne peut que se réjouir qu'il nous soit désormais accessible en français ! Nous avons très peu de sources sur ce type de combat alors que l'abordage, les corsaires, pirates et autres flibustiers nourrissent notre imaginaire. Bien sûr le lieutenant nous propose une méthode originale qui lui est spécifique ainsi qu'à son époque mais il nous donne énormément d'informations et on se doit de les prendre en compte si l'on veut créer un spectacle retraçant un abordage (car ce blog est d'abord consacré à l'escrime de spectacle.

J'espère en avoir dégrossi les traits mais l'étude ne fait que commencer et je sais que quelques personnes travaillent très sérieusement sur cette thématique. Je leur souhait de continuer et de nous faire part de leurs conclusions dés qu'ils en auront. En attendant les escrimeurs de spectacle devront se contenter comme moi de ce manuscrit (à moins de se lancer eux-même dans des recherches approfondies).

Documents en ligne :

- Les scans de Instructions on training ship’s crews to the use of arms (1812) du Lieutenant W. Pringle Green sur le site du National Maritime Museum de Greenwich (ils sont téléchargeables gratuitement en résolution moyenne si vous vous inscrivez sur le site et exploitables à des fins non commerciales pour un maximum de 15 images par travail)

- La transcription et la traduction du manuscrit par Anne Chauvat, Philippe Charlebois, Hakim Boussejra, Eric Combet & Julien Garry from De Taille et D'Estoc (Association Bourguignonne de Recherche et de Développement des Arts Martiaux Historiques Européens) et Cercle des Escrimeurs Libres Nantais CELN

- M.J. de Saint Martin L'Art de faire les armes réduit à ses vrais principes (1804) - voir à la fin le traité sur l'espadon dans lequel se trouve un "Essai de manœuvres utiles pour et contre l'abordage" (p. 315 du .pdf).

- H.C. Angelo Naval Cutlass Exercise (1813)


mercredi 25 septembre 2019

Quelques coups intéressants à la dague allemande

Le combat à la dague a des avantages et des inconvénients dont je discuterai probablement dans un article ultérieur. La logique voudrait d'ailleurs que j'écrive cet article avant celui-ci mais ma réflexion n'est pas encore très précise sur ce point et, comme je l'ai déjà dit, c'est un blog, pas une thèse en feuilleton ! Du coup je n'ai aucun scrupule à vous présenter quelques coups que je trouve intéressant dans les traités germaniques abordant la dague.

Par "dague allemande" il faut entendre un ensemble de techniques présentes dans les traités germaniques des XVe et XVIe siècle et présentant une arme appelée "Degen" (das Degen) ou parfois "Tegen" (l'orthographe n'était pas vraiment fixée à l'époque sans compter les variations régionales). Au XVe siècle les illustrations nous montrent plutôt de vraies armes qui transpercent et font saigner tandis qu'au XVIe siècle elles nous montrent des dagues d'entraînement en bois (cette remarque vaut pour presque toutes les armes, pas seulement pour les dagues). Néanmoins les mêmes techniques se retrouvent toutes chez de nombreux auteurs, parfois avec des variantes ou des précisions ce qui fait qu'il est légitime de parler de "dague allemande" et de ne pas se limiter à un seul auteur.

Deux combattants prêts à s'escrimer à la dague dans le traité de Paulus Hector Mair

Une clef à la dague

La technique

Paulus Kal appelle cette technique "Das Ainfach Slos im~ tegen / La clef simple à la dague" (trad. : Fabien Bellaire).  C'est dans le Codex Wallerstein qu'elle est probablement le mieux expliquée :
"Item sticht dir ainer oben zu demgesicht, so stich mit deinem degen von unden auf mit abicher hant umb seinen rechten arm und var mit deiner tencken hant vorn an spicz und zeuch nider zu der erden, als hie gemalt stet, so helcztu (hältst du) in mit gewalt.
 Remarque ceci : quelqu’un te donne un coup d’au dessus au visage. Estoque le au bras droit par en-dessous, avec ta main inversée, [pour intercepter son coup] ; saisis ta pointe avec ta main gauche, et tire vers le bas pour l’amener au sol, comme il est dépeint ici, afin de l’immobiliser."
Transcription : Grzegorz Zabinski et Bartłomiej Walzac Traduction : Raphaël Rigal
La technique illustrée dans le Codex Wallerstein

La technique s'oppose à tout tout coup donné de haut en bas, la dague tenue en poignard. Elle consiste à intercepter l'attaque avec son avant-bras droit puis à refermer sa dague sur lui en attrapant la lame de celle-ci avec sa main gauche puis à tirer vers le bas et l'arrière. Une technique originale et visuelle.

Notons que pour la réussir il vaut mieux que le défenseur soit placé en garde avec le pied droit devant et la main droite tenant la dague de son côté gauche, pointe levée. C'est la position que l'on prend après avoir soit déjà frappé, soit reculé et inversé les pieds. Une position très classique en dague allemande.

La position de départ du défenseur (peinture issue de traité de Paulus Hector Mair)

Les contres

On trouve au moins deux contres à cette technique. On notera que ces deux contres doivent être exécutés rapidement, avant d'être au sol, sinon il est trop tard. Si vous voulez rendre ça en escrime de spectacle cela ne sera pas facile.

Le premier contre nous est donné également dans le Codex Wallerstein :
"Wildu ledig werden, so nimdeinen degen in die tenck hant und stich in.
Contre : Si tu veux te libérer de cela, prends ta dague dans la main gauche et plante le."
Transcription : Grzegorz Zabinski et Bartłomiej Walczak Traduction : Raphaël Rigal
Ayant testé la chose ce n'est pas si facile à faire avec aisance, il faut s'y entraîner et trouver la bonne posture.


Illsutration de la technique par Paulus Kal
L'autre contre nous est donné par Paulus Kal qu'il nomme très basiquement "Das zwyfach Slos im~ tegen / La clef double à la dague." (trad. : Fabien Bellaire). Il s'agit tout simplement pour l'adversaire de faire de même !

Double-clef à la dague dans le traité de Paulus Kal

Deux entailles à la dague

La dague du Moyen-âge et de la Renaissance est une arme presque exclusivement utilisée d'estoc, qu'elle soit tenue en poignard ou comme une épée les coups sont toujours donnés avec la pointe. Nous sommes à une époque où le meurtre est n'est pas considéré comme le crime horrible qu'il est de nos jours et peut-être que les vêtements de l'époque (en général plus épais que les T-shirts ou les chemises que nous portons dans nos intérieurs bien chauffés) rendaient peu efficaces les coups de tranchant. Néanmoins il y a une exception notable : deux coups d'entaille au poignet dans le traité de Paulus Kal.

Entaille supérieure à la dague

Pas grand-chose à dire sur ce coup que Paulus Kal ne décrit que très brièvement. Les deux adversaires tiennent la dague comme une épée sur leur tierce et sont en garde la jambe armée en retrait (garde la plus classique de la dague). L'un frappe d'estoc au ventre, le défenseur esquive d'un quart de volte en ramenant sa jambe non-armée en arrière et entaille au passage le poignet de son adversaire. Le coup est facile à faire mais peut obliger l'adversaire à lâcher sa dague et se battre avec l'autre main ou avec des techniques de lutte.

La technique illustrée dans le traité de Paulus Kal

Entaille inférieure à la dague

Cette technique diffère de la précédente car elle se fait contre un adversaire qui tient sa dague en poignard, pied non-armé en avant et qui attaque en avançant le pied armé. Pour la comprendre on peut s'inspirer d'une technique similaire au coutelas (messer/dussack) présente chez André Paurenfeindt :

"Leger dich alsz hie stet schlecht dir ainer zu stosz im dein messer von unden inne[e]n an sein arm[e]n so lembt er sich selb

Tiens-toi avec la pointe haute. Si l’adversaire te frappe, estoque son bras par-dessous, afin qu’il se bloque lui-même."

Transcription : M. Chidester, Traduction : P.A.Chaize
Il s'agit donc d'attaque le poignet par en bas, en estoquant le tranchant au-dessus afin de bloquer l'attaque. Ainsi, plus l'adversaire frappera fort plus il s'entaillera !


La technique illustrée dans le traité de Paulus Kal

Une parade après une feinte

Cette technique est la deuxième des sept techniques présentées par Andre Liegnitzer et qui ont été reprises dans une demi-douzaine de traités qui ont suivi dont la traduction française de 1536 La noble science des joueurs despee. Elle ne semble malheureusement pas avoir été illustrée. Elle a l'intérêt de nous présenter une défense après une feinte.

    "Das ander Stuck

    Thu°et er sam er dir oben zw dem gesicht well stechen vnd macht dir einen feler vnd wil dich in die seitten stechen So vach den stich in dein dencken arm~ vnd vnd wind denn mit deiner dencken hant von vnden auf vber sein rechte hant vnd druck vast an dich an dein prust vñ stich in mit deinem degen zw seinem gesicht ~

      La seconde pieche

    Sil faict comme sil voulsist par deseur bouter apres vostre visaige & faict le faulx coup et vous veult bouter au coste, recepver le coup sur vostre senestre braz, & puys tournez a tout vostre main senestre oultre la sienne dextre et la persez fort contre ta poictrine, lors luy boutez apres le visaige.

    Une autre pièce

    Si il fait comme si il voulait te frapper au visage par dessus et fait échouer le coup pour te frapper au côté alors reçois le coup sur le bras gauche et relève ta main gauche de bas en haut sur sa main droite et presse le fortement contre ta poitrine puis frappe le au visage avec ta dague."


    Transcriptions : Martin Wierschin (texte allemand), Michael-Forest Meservy (texte français), Traduction approximative : Capitaine Fracasse

Le coup de dague est donc à l'origine un coup classique donné en poignard qui se transforme en coup sur le côté, le coup au visage n'étant qu'une feinte. Il est intercepté par le défenseur un peu comme il peut avec le bras gauche. Il s'agit clairement d'une parade d'urgence qui suit une tentative de parade classique avec le bras gauche. Néanmoins le défenseur ne se démonte pas et bloque alors la dague adverse contre sa poitrine se mettant en position favorable pour frapper à son tour avec sa propre arme.

Bien exécuté il peut monter la vivacité de cette arme qu'est la dague mais aussi les techniques de lutte et de clef qu'on peut lui appliquer.



 Si il n'y a pas d'illustration d'époque nous avons au moins cette vidéo de démonstration du groupe Dreynshlag

La dague autour de la nuque


Cette technique est présentée chez Peter Falkner mais on en trouve des variantes dans d'autres traités. Elle est très proche également du jeu court à l'épée longue ou de techniques de corps à corps au messer/dussack. Peter Falkner la décrit ainsi :
"Item aber ein stück sticht er dir oben zu° mit dem tegen so versecz ym mit der lincken hand hoch vnd mit der rechten schlag ym din tegen vmb sin hals vnd ruck andich oder griff mit der lincken ÿn din tegen vnd druck ym in das genick

Item, encore une pièce, s'il t'estoque du haut avec la dague, alors bloque-le haut avec la main gauche, et avec la droite frappe le avec ta dague autour de son cou, et tire vers toi, ou saisis avec la gauche ta dague, et presse-lui la nuque."

Transcription : Dierk Hagedorn - Traduction : Philippe Charlebois
Là encore, comme dans beaucoup de pièces de dague ou de jeu court il s'agit de se projeter violemment vers l'adversaire avant qu'il n'ait eu le temps de donner son coup et de bloquer ainsi son bras. On passer alors sa dague sur sa nuque pour enserrer le cou et donc menacer, trancher une artère ou projeter au sol. La technique n'est pas à passer par des débutants mais avec un peu de travail elle devrait pouvoir être faite en sécurité.

La technique illustrée dans le traité attribué à Peter Falkner

Une projection (contre un estoc au visage)

Je ne pouvais évidemment pas passer à côté de Paulus Hector Mair et de ses 64 pièces de dague ! Voici une technique qui rappelle que la lutte et la dague sont intimement liées et qui peut nous promettre un peu de spectacle avec des escrimeurs un peu cascadeurs (ou du moins qui n'ont pas peur des chutes).

La technique

Contrairement à ses "variantes" cette pièce est présente dans tous les traités de Paulus Hector Mair.

Ein wurff gögen ainem Gesichtstosz
Item wind dich Mit stichen vnnd mit stossen Indem zufechten gögen dem man hinein vnnd wann du fur den Man kumpst. so setz deinen rechten fuosz vor. vnnd halt deinen tolchen den daumen. bey deiner scheiben vnnd gib dich wol nider Inn die wag. streich damit ausz der scher. auf vor Im. Stat er dann mit seinem rechten fuosz gögen dir seinen tolchen wol aufrecht Inn der hoch den daumen auf seinem knopff vnnd begert dir nach deinem gesicht zustössen so far Im mit deiner rechten hand mit deinem tolchen vmb seinen rechten schenckel vnnd mit der lincken greiff Im nach seinem rechten arm so ist Im sein stich abgenomen. hat Er dir deinen stich also abgenomen. so setz Im mit deiner lincken hand an sein kin hat. er dir also angestezt. vnnd will sich ledig machen. so volg mit deinem lincken schenckel hinnach vnnd scheub In vnnden vnd oben wol vbersich. so wirfstu In zuruckh


Une projection contre un estoc au visage
Item, dans l'approche, tourne toi avec estocs et frappes dirigés contre l'homme.
Et quand tu va combattre contre lui alors tiens-toi avec ton pied droit devant et tiens ta dague le pouce près de la rondelle, bien équilibré. Avance et sors de la tenaille avant lui.
Se tient-il avec avec son pied droit contre toi, sa dague bien levée dans la garde haute, le pouce sur le pommeau et veut-il te frapper au visage, alors va vers lui avec ta main droite et ta dague autour de sa jambe droite et avec gauche attrape son bras droit ainsi cela arrête-t-il son coup.
A-t-il arrêté ton coup alors va vers son menton avec ta main gauche.
Se tient-il ainsi contre toi et veut se libérer alors suit le avec ta jambe gauche et repouse le par dessus et par dessous, ainsi tu le projettes en arrière.

Transcription : Pierre-Henri Bas - Traduction approximative : Capitaine Fracasse
On assiste ainsi rapidement à un contre et à une tentative de se dégager qui se finit par une projection que l'on espère spectaculaire (en escrime de scène en tout cas). Cette technique peut montrer une première tentative de lutte. Au choix l'adversaire peut s'en sortir ou être sonné ou poussé dans le vide.


La technique illustrée

Variantes

Dans ses ouvrages en latin Paulus Hector Mair propose deux variantes à cette technique. Dans l'une d'elle l'adversaire pris à la jambe s'accroche à la nuque de l'autre et essaye de le faire tomber avec lui. l'autre dégage alors son bras gauche pour écarter la main de la nuque et échapper à la chute.

La technique avec prise de la nuque

Dans l'autre variante le défenseur tente tout de suite de repousser son adversaire en lui attrapant à la fois la jambe et la gorge. L'attaquant se défend en agrippant le bras droit et en frappant de sa dague ce qui lui permet de se libérer (ou de tuer un adversaire pas assez rapide).

Malgré la violence de l'agression l'attaquant parvient à éviter la projection en ahrippant le bras de son adversaire et en le frappant de sa dague.

***

Voilà, j'espère que ces techniques vous auront inspirés et que vous n'hésiterez pas à sortir vos dagues pour les tester. J'espère vous faire dans pas si longtemps un article plus détaillé sur la dague, en attendant à vos salles d'armes !

Liste des traités utilisés :

- Andre Liegnitzer Traité de 1452 - partie sur la dague disponible sur le site Wiktenauer (traduction anglaise uniquement)
- Paulus Kal Traité de 1460 - traduction complète par AMHE du Maine
- Codex Wallerstein vers 1470 - partie sur la dague traduite par Le Chapitre des armes
- Peter Falkner Kunste Zu Ritterlicher Were (1495) - partie sur la dague traduite par De taille et d'estoc
- Andre Paurenfeindt Ergrundung Ritterlicher Kunst der Fechterey (1516) - partie sur le coutelas traduite par P.A.Chaize sur son blog Le Carrousel des AMHE.
- Paulus Hector Mair Opus Amplissimum de Arte Athletica (années 1540) - partie sur la dague consultable sur le site Wiktenauer (traduction anglaise uniquement)

mercredi 11 septembre 2019

Monter un combat de brigands - seconde partie : Types de bandits et scénarios


Dans la première partie de cet article nous avons vu quelques généralités sur les brigands et leur manière d'être à la fois en dehors (ils sont en rupture avec l'autorité) et dans la société (ils restent plus ou moins intégrés à leur territoire d'action). Cette seconde partie va vous présenter deux grands modèles de hors-la-loi et, comme ce blog reste orienté vers l'escrime de spectacle, quelques pistes pour mettre cela en scène dans le contexte d'un combat scénique.

Le brigand généreux (1775) par Daniel Nikolaus Chodowiecki dans les collections du Rijksmuseum
Un brigand veut rançonner un voyageur, celui-ci lui dit qu'il n'a pas d'argent mais lui donnera 10 livres le lendemain. Le lendemain il trouve 10 livres sur la route, revient veurs le brigand et lui demande si il ne les a pas perdu en route. le brigand lui dit que non et refuse de les prendre.

Le bandit social

Le bandit social a été mis au jour par Eric Hobsbawm dans les années 1960. L'historien en désigne trois grands types : le bandit au grand cœur, le guérillero primitif et le vengeur terrible.

Le bandit au grand cœur le type idéal du bandit, celui que tous les paysans voudraient voir. Robin des Bois est le plus connu d'entre eux. Il s'agit d'un brigand ayant opéré au XIIIe siècle, abondamment repris par la tradition orale et la littérature qui n'a cessé de transformer la légende pour prendre la forme qu'on lui connait. C'est le plus ancien de tous les bandits sociaux et il en est devenu archétypal : il vole aux riches pour donner aux pauvres, il combat une autorité abusive qui lève notamment des impôts (le shériff de Nottingham et le mauvais régent Jean sans terres), est victime de cette autorité (on lui a pris son château et ensuite sa fiancée) mais il échappe toujours aux autorités, il n'est même pas l'ennemi des autorités puisque celles-ci abusent de leur pouvoir suite à l'absence de l'autorité légitime (le roi Richard Cœur de lion) qui revient à la fin et rétablit la justice. Il est aimé de tous sauf des représentants du gouvernement...

Gravure du XVIIe siècle représentant Robin des Bois et Marion (qui ne s'appelait pas encore Marianne)
Ainsi le bandit au grand cœur fait le bien du peuple, en distribuant parfois des largesses. Ainsi Luis Parvo, bandit péruvien (1874-1909) distribuait-il de l'argent par poignées aux foules, notamment dans sa ville natale de Chiquian. Pancho Villa qui a commencé comme brigand avant de devenir général de la révolution achetait des choses aux gens dans le besoin. L'investissement des villes et la vente sans taxes de produits de contrebande par Mandrin et ses hommes était également vu comme quelque-chose participant au bien commun par les habitants de ces villes.

Le bandit au grand cœur est réputé ne pas tuer, ou alors seulement ses ennemis c'est à dire le plus souvent les représentants de l'autorité : douaniers, policiers, soldats, autorités corrompues... Si il tue c'est par nécessité, et, surtout, il ne tue jamais d'innocents et de gens de sa région ! Ainsi la légende de Jesse James (la réalité était bien différente) prétend qu'il n'avait jamais dévalisé un prêtre, une veuve, un orphelin ou un ancien soldat des États sudistes.

Mais surtout ce type de hors-la-loi redresse les tors et rétablit la justice. Il commence presque toujours sa carrière (comme beaucoup de brigands) par être victime d'une injustice : il doit défendre l'honneur d'une femme de sa famille des vues d'un notable local, il est spolié de ses biens par un créancier sans scrupules, un membre de sa famille a été exécuté pour un délit bénin etc. Une fois son propre tors redressé.


Pancho Villa (au centre) et ses compagnons engagés dans la Révolution mexicaine en 1911

Tous les bandits sociaux ne sont pas forcément aussi parfaits que le bandit au grand cœur mais ils ont en commun que leurs actions sont perçues comme légitimes, au moins par les populations des territoire d'où ils sont issus. Ainsi le fait qu'ils vendent à vil prix des marchandises volées ou dépensent leur argent dans les villages environnant les rend déjà populaire auprès de ceux qui profitent de ces affaires. Si ils se contentent de redresser les tors qui leur ont été faits par un potentat local qui abuse de son pouvoir ils sont déjà vu par leurs voisins comme des gens qui ne se sont pas couchés et ont défendu la justice, même si cette vengeance a parfois été sanguinaire. C'est le cas du "vengeur" qui agit d'abord pour lui, mais en se vengeant là où les autres courbent l'échine devant l'injustice il gagne déjà leur respect.

Les rebelles refusant une nouvelle autorité illégitime (France révolutionnaire) ou une ancienne mais jamais acceptée (Empire ottoman dans les Balkans, Roi d'Angleterre en Écosse ou en Irlande) sont vus de la même façon et les populations acceptent facilement leurs pillages. Pour E. Hobsbawm qui réfléchit dans une perspective marxiste, ils se rebellent contre l'exploitation mais n'ont pas les outils idéologiques pour le faire et restent des conservateurs dans l'âme, ne transformant pas leur révolte en révolution. Ainsi les Haïdouks constituaient des bandes de brigands pillant les étrangers durant la belle saison et luttant contre les Ottomans ou les mauvais seigneurs. Ils pouvaient aussi soutenir des bons dirigeants en lui servant de soldats. L'hiver beaucoup rentraient dans les villages et l'on pouvait tout  fait quitter le brigandage pour fonder une famille par exemple.

Haïdouk en 1703 par Christoph Weigel d'après Caspar Luyken. Pour ces jeunes gens le brigandage et la lutte contre l'autorité ottomane était un véritable mode de vie intégré aux villages de montagne dont ils étaient issus.

Le criminel

Mais le bandit peut être d'abord un criminel qui fait ce métier pour l'argent et sans les scrupules des bandits sociaux. Beaucoup de ces brigands sont liés à la criminalité des villes qui leur offre des espaces de protection et un lieu où revendre leurs larcins. Ils s'y gardent bien d'ailleurs de voler les gens de l'endroit. Ainsi dans le procès de la Coquille à Dijon en 1555 nous montre que les Coquillards opéraient tout autour de la ville mais pas dans celle-ci.

Le poète François Villon (1431 ? -  mort après 1463) aurait fait partie de la Coquille
Gravure sur bois de Pierre Levet dans la première édition des œuvres du poète en 1489
De même, Marion du Faouët et sa bande semblent avoir d'abord été motivés par le fait d'avoir de l'argent à dépenser dans les tavernes locales plutôt que par une vengeance ou une quelconque injustice. Cependant celle-ci arrive avec la pendaison du premier compagnon de Marion, Henri Pezron en 1746. Les brigands de Marion dépouillaient les marchands revenant des foires, les paysans aisés, les artisans mais évitaient les bourgeois, les gentilhommes et (évidemment) les gens du Faouët et des environs. La bande évitait ainsi de trop attirer l'attention des autorités (même si Marion a été arrêtée quatre fois, parfois relâchée ou évadée et a été pendue par effigie en 1752 avant de l'être réellement en 1754). De même, elle avait besoin de la protection des habitants du Faouët pour échapper aux autorités. C'est probablement pour ça que, bien qu'ayant été bannie deux fois du ressort du Parlement de Rennes elle revint à chaque fois au Faouët. Malgré cette réalité assez peu philantrope et selon un processus assez classique (le même était à l’œuvre pour Jesse James aux États-Unis), la Bretagne a gardé d'elle une image très positive de "Robin des Bois en jupons". Le simple fait d'avoir aussi longtemps échappé aux autorités a probablement joué sur sa célébrité de même que sa modération dans la violence. Ainsi, en l'absence de vrai bandit social, on transforme des bandits aux considérations moins "nobles" en bandits sociaux.

Enfin le criminel peut également être poussé par la nécessité. On l'a dit dans la première partie, dans les périodes de famines le nombre de bandits augmente. C'est également le cas lors des périodes troublées, pas seulement à cause de la faiblesse de l'État amis aussi tout simplement parce qu'elles jettent sur les routes des milliers d'affamés. De même, on méfient des bandes de vagabonds et des déserteurs sauf si ils sont du crû évidemment ! Ils ne bénéficient absolument pas de la sympathie que l'on apporte traditionnellement aux brigands de la région car on ne sait à qui ils peuvent s'attaquer. Contrairement à ces derniers qui font encore partie la société locale (mais se sont mis en marge de l'officielle), les bandes de déserteurs ou de vagabonds sont véritablement hors de toute société et la menacent. Ils sont alors clairement vus comme des dangers et leur existence est d'ailleurs rarement longue sans véritable refuge.

Le bandit criminel est donc plus conforme à l'image que nous nous faisons habituellement du bandit mais, si il n'est pas chef d'une bande de déserteurs, il prend toujours quelques précaution car tous les hors-la-loi ont besoin d'un refuge. Par refuge on n'entend pas seulement une cachette où échapper aux autorités, comme ces cavernes dans lesquelles on imagine les brigands, mais un lieu où les habitants ne leur sont pas hostiles, ne les dénonceront pas facilement et où ils pourront revendre les biens volés et profiter de leur argent sans être inquiétés.

Le bandit et la mort (1650) par Conrad et Rudolph Meyer

Scénarios possibles

On en vient donc aux scénarios. ceux-ci sont liés d'abord aux types d'opération des brigands. L'activité la plus classique consiste à dépouiller les voyageurs étrangers au pays sur la route ; il faut évidemment pour cela qu'ils soient un peu riches. Si vous avez des moyens vous pouvez trouver un carrosse, une diligence ou un chariot pour les transporter, si vous êtes une simple troupe ils seront probablement à pied. Si il ne s'agit pas de riches paysans ou de marchand (revenant d'une foire par exemple ?) il faudra expliquer pourquoi des bourgeois ou des nobles sont à pied (perdus lors d'une chasse, la ville ou leur château n'est pas loin ? Les bandits surgissent d'une cachette et veulent dépouiller les voyageurs, les menaçant de leurs pistolets ou autres armes. Pour qu'il y ait combat il faut que ceux-ci résistent et pour qu'ils résistent il faut que les hors-la-loi aient sous-estimé leur résistance ou qu'un jeune noble soit trop fier et trop brave pour s'incliner (soit il sera héroïque, soit il le paiera de sa vie).

Le vol par Esaias Van de Velde (1616) dans les collections du Rijksmuseum d'Amsterdam

 On peut également imaginer d'autres scénarios. Si les bandits sont nombreux ils peuvent investir un château, un manoir, une riche demeure et en dépouiller les habitants en tuant les gardes (si il y en a) et tous ceux qui résistent. Cela peut d'ailleurs être l'objet d'une vengeance de la part des brigands, pour réparer l'injustice qu'aurait commis le maître de maison envers le chef de la bande. Cela donnera alors lieu entre un duel épique entre les deux, le chef des hors-la-loi demandant à ses hommes de ne pas intervenir si c'est un bandit au grand cœur. L'enlèvement contre rançon est également une habitude de certains bandits et cela peut donner lieu à un scénario en deux tableaux.

Enfin, évidemment, la lutte opposant les brigands aux autorités est une bonne source de scénarios. Ceux-ci chercheront les brigands et tenteront de les arrêter ou de les tuer, leur tendant des pièges en profitant d'une dénonciation.

Le pillage d'une ferme (1633) par Jacques Callot (1592 - 1635) et Israël Henriet (1590 - 1661)

Cette thématique se prête très bien au combat de groupe, ou du moins à la scène de groupe et moins au duel. Cependant grâce aux pistolets et autres armes à feu vous pouvez facilement transformer la chose en duel : il suffit de tuer ou d'invalider tous les autres participants dés le début du combat en se tirant dessus les uns les autres ! Il reste deux ennemis valides qui se battent alors en duel...

Un combat de brigands peut être, à votre choix sanglant, dramatique, épique ou même burlesque. Hors-la-loi, forces de l'ordre et victimes peuvent tous être glorieux ou ridicules. On peut ainsi figurer la fin désespérée d'une bande de révoltés au grand cœur trahis par l'un des leurs et tués par les soldats ou présenter un tableau cruel d'un bandit faisant peu de cas de la vie des autres. On peut inventer un combat haut en couleurs où l'on rivalise d'acrobaties et d'astuce ou faire virer tout cela à la farce ridiculisant les uns ou les autres ou les deux !

Dans La Tulipe noire (1964) réalisé par Christian Jaque, Alain Delon incarne un brigand au grand cœur dans des aventures épiques et des combats réglés par Claude Carliez.

  
***

Voilà, j'espère vous avoir convaincus que cette thématique était intéressante et que la figure du brigand était bien plus complexe et profonde que l'on ne pensait. Certes, la mode en est un peu passée mais il ne tient qu'à vous de la ressusciter !  Ajoutons qu'en plus cela ne nécessite pas forcément des costumes très complexes ni des techniques d'escrime très avancées.

***

Bibliographie :

Monographie et recueil :
Hobsbawm Eric : Les bandits (1969-2018 ) Londres - Paris ed. La découverte (disponible également en ligne ici)
Sottocasa Valérie (éd.) : Les brigands - criminalité et protestation politique - actes du colloque de Toulouse - mai 2007 (2013) Rennes - Presses Universitaires de Rennes

Articles :
Braudel Fernand (1947) Misère et banditisme au XVIe siècle. In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 2ᵉ année, N. 2, 1947. pp. 129-142
Evain Brice (2014) La seconde vie de Marion du Faouët In : Annales de Bretagne et des Pays de l'Ouest 121-1 pp.83-113
Sottocasa Valérie, « Le brigandage à l’époque moderne : approches méthodologiques », Anabases [En ligne], 13 | 2011, mis en ligne le 01 mars 2014
Sottocasa Valérie,  « Rebelle ou brigand ? » Le baron de Saint-Christol (1748-1819) vu par lui-même et par ses juges », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 373 | juillet-septembre 2013, mis en ligne le 01 septembre 2016,
Toureille Valérie, Une contribution à la mythologie des monarchies du crime : le procès des Coquillards à Dijon en 1455 In Revue du Nord 2007/3 (n° 371), pages 495 à 506

dimanche 8 septembre 2019

Monter un combat de brigands - première partie : généralités

Les brigands, bandits et autres hors-la-loi sont très présents dans les histoires populaires et les romans à sensation du XIXe siècle. Mais, en dehors de quelques films ou téléfilms souvent assez anciens ils sont un peu boudés par le cinéma et les séries. En conséquence, ils sont donc peu présents dans les scénarios de combat d'escrime de spectacle. De plus les jeux de rôles et les jeux vidéos en ont fait des ennemis faciles qui peuplent les forêts, sans chercher plus loin quoi que ce soit d'autre sur leur existence. Pourtant ils étaient très populaires, de leur temps et encore plus après. C'est une plongée dans ce monde rural que je vous propose ici.

Notons que je ne ferai pas vraiment de distinction entre les termes "brigand", "bandit" et "hors-la-loi", d'ailleurs le dictionnaire de l'Académie française en donne des définitions similaires. Tout au plus le terme "bandit" est-il parfois connoté plus négativement mais l'on peut sans problème employer un terme pour l'autre. Si le brigandage a existé depuis l'Antiquité nous nous concentrerons ici sur sa plus grande période en France : de la fin du Moyen-Âge au XIXe siècle, qui coïncide, on le verra, avec une disparition progressive de la civilisation rurale. On se concentrera sur la France sans s'interdire cependant d'aller voir ailleurs en Europe voire aux Amériques.

Pour des raisons de longueur cet article rejoindra la série déjà longue de mes articles en plusieurs parties. Ce premier article traitera donc de la réalité et des représentations du brigandage

Jacques Callot - Les grandes misères de la Guerre - détail de la planche sur les vols sur les routes (1633)

Des paysans ancrés dans un territoire

Qui étaient les bandits ? D'après la représentation courante aux XVIe-XVIIe siècle il se serait surtout agi de soldats, qu'ils soient en marge d'une campagne, qu'ils aient été licenciés ou aient déserté. C'est illustré admirablement par les gravures de Jacques Callot sur Les grandes misères de la Guerre. Or cette représentation des élites ne coïncide pas avec la réalité. Dans les faits l'immense majorité des brigands sont des paysans. Certes, certains ont été soldats dans le passé et peuvent avoir déserté ou être rentrés au pays, mais la majorité d'entre eux sont issus du monde rural et opèrent dans leur région d'origine. Ils sont plus souvent bergers ou ouvriers agricoles, membres du prolétariat rural, que laboureurs propriétaires de leurs terres. Il s'agit en général d'hommes jeunes et non mariés mais on trouve aussi un nombre non négligeable d'hommes mariés. La profession de brigand peut être temporaire, on a de nombreux exemples de brigands retournés à une vie plus rangée après des années de brigandage, surtout dans les zones où le brigandage est endémique.

Selon les régions on a pu aussi y trouver des femmes. C'est le cas en Bretagne au XVIIIe siècle avec la célèbre Marion du Faouët et sa bande qui obéissait à son sifflet, et on a à la même époque d'autres noms de brigandes, parfois elles-mêmes cheffes de bande. On en trouve également chez les bandits haïdoucs des Balkans et de Moldavie, Roumanie, Hongrie), en Andalousie (le plus souvent pour se venger d'un déshonneur) ou encore en Amérique du sud au XIXe siècle. Dans la majorité des autres régions, si il y a des femmes dans la bande elles ne portent pas les armes et sont les compagnes ou les épouses des brigands, ceux-ci jouissant d'une réputation d'hommes à femmes.

Marion du Faouët et ses compagnons incarnée par Carole Richert dans un téléfilm de 1997 (réalisation : Michel Favart)
Les bandits toujours attachés à un territoire qui est celui auquel appartient leur village d'origine. Ils y ont des parents, des amis, des compagnes, des admirateurs ou simplement des voisins, des gens qui les protègent et ont des raisons très fortes de ne pas les dénoncer. Le territoire local permet également d'écouler les biens volés et, souvent, d'ajouter à la prospérité locale. Hors de leur territoire ils sont vulnérables à la dénonciation. Certes, par nature, les paysans ne parlent pas aux autorités dont ils se méfient mais une somme rondelette pouvait les convaincre de dénoncer un étranger. Peu se risquaient à dénoncer un hors-la-loi local par loyauté ou peur des représailles dans le village. Il faut néanmoins constater que tous les bandits sont tombés après que les autorités aient été renseignées sur eux.

Enfin, dans des cas assez rares les bandits peuvent être des nobles en rupture ou appelés à prendre la tête de bandes de hors-la-loi. C'est surtout vrai pour l'Italie de la seconde moitié du XVIe siècle où la misère et la famine étaient importantes et la France de la Révolution. Ainsi le comte Ottavio Avagado œuvrait contre les Vénitiens ; en 1583 ceux-ci obtiennent que Ferrare et Mantoue, où il trouve asile d'ordinaire, qu'ils le  le lui refusent. Néanmoins ils n'arrivent pas à se saisir de l'aventurier, que l'on retrouva deux ans plus tard à la Cour de Ferdinand de Tyrol. Ces bandits profitent autant d'une popularité dans certaines régions que des turbulences de la politique de l'époque. De même on citera, à l'époque révolutionnaire, les nobles à la têtes des révoltes vendéennes et chouannes ou le baron de Saint-Christol dans le Midi. On est là dans une certaine confusion entre brigands et rebelles, mais on verra que le brigands est toujours une sorte de rebelle (et que les rebelles étaient très facilement appelés "bandits" ou "brigands" par les autorités).

Chouans en embuscade - huile sur toile par Évariste Carpentier (1883)
On voit bien que ces brigands révoltés sont conduits par un noble

Des hommes libres admirés des leurs

On ne peut que constater le nombre de chansons ou d'histoires chantant plus ou moins explicitement les louanges des brigands. La mémoire des célèbres bandits, héros du peuple, perdure facilement un ou deux siècle avant de se fondre dans le souvenir plus confus de tous les bon brigands des temps passés. Pour n'en citer qu'une citons la célèbre complainte de Mandrin reprise encore de nos jours par des chanteurs aussi divers que Marc Ogeret, mais aussi Yves Montand et même Julien Clerc ! De même tous les cinq ans, depuis 1935, les habitants de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs organisent les Mandrinades en l'honneur du célèbre contrebandier !

Même les bandits les plus cruels ne font pas forcément l'objet d'une réprobation même si ceux qui sont les plus admirés sont ceux qui n'enfreignent pas les règles des sociétés rurales dont ils sont issus. Les règles de ce qui est bien et mal varie énormément selon les lieux et les époques néanmoins elles sont souvent différentes des lois officielles que veulent imposer aux ruraux l'État et l'Église.N'oublions pas que, pendant longtemps, le meurtre n'était pas un crime aussi terrible qu'il l'est considéré à notre époque. La vie était plus précaire, la mort frappait facilement par la maladie, l'accident, la famine, la guerre. De même, le vol hors de la communauté n'était pas forcément vu comme mauvais.

Louis Mandrin - gravure d'époque anonyme (XVIIIe siècle)
L'historien Robert Muchembled a théorisé l'idée qu'en Europe, à partir de la fin du XVe siècle il y a une sorte d'offensive de l'État et de l'Église pour imposer la société des villes aux traditionnelles coutumes du monde paysan avec ses solidarités locales, ses superstitions (la plupart des campagnes ne sont, à l'époque, christianisées que très superficiellement) et ses coutumes. On y surimpose un État avec des taxes sur des produits vitaux comme le sel (qui sert à conserver la nourriture) ou le tabac (que l'on mâche pour tromper la faim) ; ajoutons que la plupart des officiers chargés de prélever ces taxes en profitent le plus souvent pour en détourner une large part à leur profit. On constate dans les gravures d'époque une classique thématique de l'opposition du paysan brutal et mal dégrossi à l'habitant des villes civilisé et instruit. Le même phénomène est en action lors de la Révolution française où les traditions des campagnes de l'ouest de la France sont une nouvelle fois bouleversée tandis qu'on fait prêter serment aux curés et que l'on prélève des jeunes pour l'armée révolutionnaire !

Dans ce contexte le bandit, si il est rarement un révolutionnaire ou même un révolté (selon la lecture d'un historien marxiste comme Eric Hobsbawm il leur manquait l'idéologie pour penser une véritable révolte sociale), ce bandit est au moins quelqu'un qui refuse le système. Le hors-la-loi est un homme debout qui défie le pouvoir en place devant lequel les autres paysans se courbent. Il refuse cette soumission, souvent suite à une humiliation que lui ont fait subir les agents du pouvoir et refuse les lois de l'État extérieur. En cela les brigands apparaissent comme des hommes libres, ce que ne sont normalement pas les paysans. De plus ils sont facilement riches, vêtus d'habits voyants et peuvent dépenser sans compter dans les tavernes locales. Même les pires d'entre eux suscitent rarement la haine des gens de leur pays qui ont tendance à enjoliver leurs exploits et minimiser les épisodes sanglants des bandits célèbres. Il est donc difficile de faire la distinction entre rebelles et brigands puisqu'il y a souvent un mélange de cupidité et de rébellion chez les hors-la-loi.

Je reposte cette image que j'aime beaucoup et qui illustre bien l'opposition entre deux mondes vue par les citadins "civilisés"
Anonyme 1550

De la bande de pillards à la contre-société


Les bandes de brigands comptaient rarement plus de vingt membres avec une moyenne d'une dizaine et un noyau dur, souvent familial de trois à cinq personnes. Ce nombre est idéal pour rester mobile et discret, c'est aussi le nombre de personnes qu'un chef peut facilement commander oralement, sans structure hiérarchique plus établie. Il demande peu de logistique et permet de se cacher dans la montagne ou la forêt lorsque les autorités arrivent.

Mais il y a régulièrement eu des exceptions comme Mandrin et ses centaines de "sujets", la Coquille qui comptait elle aussi de nombreux membres et bien d'autres encore qui sont même parfois devenus des autorités locales à leur tour. En France à l'époque on a tendance à vouloir appeler "roi" n'importe quel chef d'une contre-société (ainsi le "roi des fous"), le modèle monarchique étant l'un des rares connus des ruraux. Mandrin a ainsi été surnommé roi des brigands ou des contrebandiers. La Coquille, organisation criminelle du XVe siècle qui a des liens avec les villes semble avoir été, quant à elle, organisé sur un modèle inspiré des confréries de métiers avec des apprentis délinquants, désignés comme « gaschatres » ou les « coquarts » et l'élite du crime, les « fins de la Coquille ».

Dans les espaces où l'État était faible on assiste à de véritables organisations permanentes et institutionnalisées de bandits. C'était le cas en Écosse dans les Highlands où le vol des bétail était une activité ordinaire de certains clans. Rob Roy Mac Gregor, exemple du brigands écossais en révolte contre les anglais était ainsi un dirigeant légitime de son clan pillard qui, de plus, poursuivait une vengeance personnelle contre le duc de Montrose. On retrouve un phénomène similaire avec les Haïdoucs des Balkans (et de Roumanie, Moldavie, Hongrie), des bandes de bandits vivant dans la montagne et issus de la paysannerie locale. Ceux-ci servaient aussi de mercenaires ou d'alliés aux dirigeants locaux ou dans la lutte contre la domination ottomane. De même, les célèbres Cosaques de la steppe russe pouvaient aussi bien être pillards que soldats du Tzar.

Rob Roy Mac Gregor d'après une gravure de 1820 (il n'existe aucun portrait de l'homme de son vivant)

Lorsqu'une organisation de bandits devient puissante l'État a en général le choix entre mettre des moyens pour la réprimer ou négocier avec elle et l'intégrer au pouvoir. Mandrin a été l'objet d'une traque intense impliquant des centaines de soldats, des armées ont été levées pour réprimer les rebelles vendéens, breton ou languedociens qui menaçaient l'idéologie de la Révolution. En revanche les Tzars ont composé avec les Cosaques et l'attitude des dirigeants écossais ou anglais avec les clans de brigands a varié.

Constatons cependant une constante : le banditisme nait toujours dans le contexte d'un État trop faible pour assurer son emprise sur certains territoires. Il s'agit le plus souvent de territoires périphériques et dont la topographie favorise les cachettes pour les hors-la-loi : montagnes évidemment, mais aussi marécages, forêts denses et steppes immenses. Lorsque les temps sont troublés par des guerres civiles ou des affrontements entre différents petites entités locales (comme en Italie au XVe siècle) les bandits sont plus nombreux. Enfin ne négligeons pas la faim dans l'équation, le nombre de bandits augmente toujours lors des mauvaises récoltes et les régions pauvres sont toujours les plus riches en brigands (d'autant que ce sont souvent les même qui favorisent les cachettes).

La Corse, longtemps terre de bandits et de rebelles profitant des montagnes et de la complicité des habitants pour se cacher.
Couverture du Petit Journal de 1883


Armes et costumes des brigands

Mais revenons un peu à l'escrime de spectacle. Quels costumes, quels armes, quelles techniques adopter pour des brigands ?

On notera donc que la majorité des brigands sont des paysans et qu'ils seront donc habillés comme les paysans de la période que l'on aura choisie pour l'intrigue. Si ils débutent ils seront probablement vêtus pauvrement de vêtements crottés à force de vivre dans la nature. Si ils sont renommés ils auront des vêtements de meilleure qualité et probablement tape-à-l'oeil. Ne pas hésiter à porter des bijoux voyants, des accessoires dorés, toutes sortes de décorations voire des accessoires volés à leurs victimes. Notons toutefois que, selon ce qu'on en a lu, ils seront plutôt vêtus comme des paysans riches et voyants que comme des bourgeois ou des nobles (si on est à des époques et des lieux ou cette distinction existe). Certains bandits bien définis comme les Cosaques, les Highlanders ou les Haïdoucs se définissent même par un costume très spécifique (le fameux tartan des clansmen écossais). Pour ce qui est des époques où l'armure est répandue (jusqu'au début du XVIIe siècle) on en verra très peu sur nos brigands. Si ceux-ci débutent ils n'en ont pas, sauf à être des anciens soldats. Sinon il peuvent en avoir volé ou acheté mais étant donné leur besoin de mobilité leurs armes défensives seront probablement très réduites : casque ouvert, gambison, peut-être un haubergeon, une brigantine (peut-être là l'origine du mot) ou une cuirasse, rien de très encombrant en tout cas.


Claas Alaert Claessen Les deux brigands - estampe - XVIe siècle


Les victimes des hors-la-loi seront plutôt des bourgeois ou des nobles vêtus plus richement qui peuvent être accompagnés de serviteurs moins bien habillés (à moins que ceux-ci en soient en livrée). Quant à leurs ennemis ils peuvent être des soldats (souvent des dragons aux XVIIe et XVIIIe siècles), des gendarmes ou des agents des fermiers généraux. En dehors de ces derniers ils portent un uniforme qu'il faudra reproduire le plus fidèlement possible (ou au moins évoquer).

Pour ce qui est de l'armement là encore tout dépend si les brigands sont débutants et pauvres ou riches et établis. Ainsi les récits décrivent la bande de Marion de Faouët armée de gourdins et de bâtons. On peut y ajouter les outils agricoles : faucille, faux ou faux retournée, cognée de bûcheron, hachette... (je déconseille fortement le fléau à grain pour des raisons de sécurité). Le paysan déserteur ou ancien soldat pourra avoir gardé ses armes et les bandits riches auront pris les leurs à leurs victimes ou aux soldats qu'ils ont tués. Les armes à feu semblent populaires de par la menace plus directe qu'elles portent et notamment les pistolets (souvent portés par les cavaliers, les voyageurs ou les officiers). Ne négligeons pas non plus le fusil, avec ou sans baïonnette. Étonnamment on voit beaucoup d'armes d'hast (mais pas de piques) représentées même si elles semblent mal appropriées dans des bois. Les armes secondaires de l'infanterie : messer, coutelas, épées d'infanterie, sabre-briquets semblent aussi de bonnes armes de brigands. N'oublions pas non plus les épées plus longues portées par les cavaliers (épées de chevalier, épées longues, fortes-épées et sabres de cavaliers) qui sont souvent les ennemis des bandits et que ceux-ci peuvent leur subtiliser. En revanche les rapières et autres épées de cour ne sont efficaces que maniées par un escrimeur formé et ces armes sont probablement négligées par les brigands.

Pour ce qui est des techniques gardez à l'esprit que ces gens ne sont en principe pas formés aux armes ou, au mieux, ils ont bénéficié de la formation de base des militaires qui ne vaut pas celle d'un maître d'escrime. Ils peuvent posséder quelques techniques traditionnelles notamment au bâton (ce qui permet de manier aussi une lance voire une fusil à baïonnette), enfin ils peuvent aussi pratiquer toutes formes de luttes ou de techniques de défense à mains nues. Leur style de combat sera donc probablement très hétérodoxe et loin d'être propre. On peut néanmoins piocher dans les techniques de sabre ou de messer en y mêlant du corps à corps par exemple. Leurs ennemis ne seront pas forcément plus orthodoxes sauf ceux pratiquant l'escrime comme les nobles et certains bourgeois. On retrouve un certain nombre de similitudes avec les combats de pirates.

Vidocq arrête des brigands dans la forêt de Sénart - gravure du XIXe siècle
Photo (C) RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

***

On voit donc que le brigand n'est pas forcément tout à fait conforme à la représentation que nous nous en faisons. La seconde partie de l'article s'attardera plus en détails sur différents types de bandits et proposera des pistes pour des scénarios.

Bibliographie :

Monographie et recueil :
Hobsbawm Eric : Les bandits (1969-2018 ) Londres - Paris ed. La découverte (disponible également en ligne ici)
Sottocasa Valérie (éd.) : Les brigands - criminalité et protestation politique - actes du colloque de Toulouse - mai 2007 (2013) Rennes - Presses Universitaires de Rennes

Articles :
Braudel Fernand (1947) Misère et banditisme au XVIe siècle. In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 2ᵉ année, N. 2, 1947. pp. 129-142
Evain Brice (2014) La seconde vie de Marion du Faouët In : Annales de Bretagne et des Pays de l'Ouest 121-1 pp.83-113
Sottocasa Valérie, « Le brigandage à l’époque moderne : approches méthodologiques », Anabases [En ligne], 13 | 2011, mis en ligne le 01 mars 2014
Sottocasa Valérie,  « Rebelle ou brigand ? » Le baron de Saint-Christol (1748-1819) vu par lui-même et par ses juges », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 373 | juillet-septembre 2013, mis en ligne le 01 septembre 2016,
Toureille Valérie, Une contribution à la mythologie des monarchies du crime : le procès des Coquillards à Dijon en 1455 In Revue du Nord 2007/3 (n° 371), pages 495 à 506