lundi 17 décembre 2018

Monter un combat de Noël ?

C'est Noël et on vous a peut-être demandé de présenter un spectacle. L'ambiance du moment m'a donné envie de m'interroger sur ce qu'on pourrait faire spécifiquement pour Noël avec l'escrime de scène. Quels scénarios, quels personnages ? Alors évidemment c'est trop tard pour cette année (si vous êtes capable de monter un combat en aussi peu de temps soit vous êtes inconscients soit vous êtes vraiment très très forts), mais ça vous donnera peut-être des idées pour l'an prochain.

Le Père Noël affrontant Scrooge (le méchant du Chant de Noël de Dickens)

Les caractéristiques d'un combat de Noël

Noël est une fête familiale, il y aura donc très probablement des enfants à ce spectacle ce qui suppose un spectacle adapté à tout public. C'est également une fête joyeuse, où doit régner le fameux "esprit de Noël", un esprit de partage et de bonté. Pour un type de spectacle qui met en scènes des gens qui s'affrontent avec des armes le plus souvent mortelles c'est déjà un certain défi ! On évitera donc les combats trop sanglants, idéalement personne ne meurt voire personne n'est vraiment gravement blessé.
De même, cela doit finir bien, pas de mort double, de victoire des méchants, de regrets infinis... Les gentils doivent gagner, à moins que les méchants ne fassent amende honorable et cessent d'être méchants. Les scénarios comiques sont les bienvenus et les drames sont à manier avec précaution. D'une manière générale cela doit être distrayant et moral.
Enfin, une dernière caractéristique : le combat doit être relativement simple et assez court pour des raisons très pragmatiques. En effet, la rentrée des clubs est en septembre et Noël  trois mois et demi plus tard. Avec la rentrée, les nouveaux, les vacances vous aurez probablement difficilement plus de deux mois pour bosser ce spectacle. À moins d'être d'un très bon niveau ou de pouvoir s'entraîner de nombreuses heures par semaine c'est très peu, et il est donc fortement conseillé de ne pas viser trop haut sous peine de présenter quelquechose de pas fini. Il vaut mieux un bon combat court et intense qu'une ébauche brouillonne !

Quelques thématiques possibles


La thématique du père Noël (et de ses lutins) 

Les personnages sont le Père Noël et sa femme (ou sa fille) mais aussi ses lutins, ses rennes et le méchant père fouettard (et son fils si l'on suit Jacques Dutronc). Les lutins fabriquent des cadeaux que le Père Noël va déposer devant la cheminée ou sous le sapin la nuit de Noël quand les enfants dorment. Le père fouettard est là pour punir les enfants qui n'ont pas été sages, on peut éventuellement imaginer qu'il s'oppose au père Noël. D'autres méchants sans cœur pourraient en vouloir au père Noël, par exemple si ils n'ont pas eu de cadeaux étant petits, il finiront pas entendre raison et fêter Noël avec une famille qui partagera ses cadeaux avec eux (oui c'est gnangnan mais c'est Noël hein !). Les lutins ne peuvent être un peu turbulents et se chamailler entre eux jusqu'à vouloir se taper dessus.
Enfin, vous pouvez toujours faire un hommage à l'Étrange Noël de M. Jack où les créatures d'Halloween débarquent dans le monde de Noël.

Le Père Noël capturé par le hobgobelin de la Hobgoblin beer (brasserie Wytchwood)

 

La thématique chrétienne

On l'oublie parfois mais Noël est à l'origine une fête chrétienne célébrant la Nativité de Jésus, fils de Dieu. Il naît dans près de Bethléem, ville d'origine de Joseph et où il était allé recenser sa famille. une étable selon les Évangiles canoniques (les textes officiellement approuvés par l'Église), ou dans une grotte dans les Évangiles apocryphes (les récits de la vie de Jésus rejetés par l'Église mais importants dans les premiers siècles du christianisme). L'âne et le bœuf sont également des détails des Évangiles apocryphes récupérés ensuite par l'Église. Viennent ensuite les scènes de l'Adoration des Bergers (Luc 2 : 8-20) et de l'Adoration des Mages (Mathieu 2 : 1-12). Les Mages sont des sages ou des prêtres venus d'Orient, peut-être de Médie, de Perse ou de Babylone.
Que faire de tout cela ? Le Nouveau Testament, contrairement à l'Ancien Testament, n'est pas très riche en récits de combats, mais l'on peut toujours imaginer des méchants soldats Romains voulant empêcher la progression des Mages ou des Bergers, à moins d'aller vers plus de fantastique et d'allégorie avec des démons guidés par Satan voulant leur dérober leurs trésors.

L'adoration des bergers par Carlo Crivelli (vers 1480)

La thématique des contes de Noël du XIXème siècle

Le conte Un chant de Noël de Charles Dickens a donné lieu à de nombreuses adaptations télévisuelles mais également des créations originales où un avare ou un méchant atteint une forme de rédemption à Noël en réalisant que l'argent n'est pas tout dans la vie. On place souvent ces récits au XIXème siècle, probablement le pire siècle pour la condition ouvrière. Si on ajoute ou ou plusieurs hommes de main peu scrupuleux on peut ainsi facilement mettre un peu de combat dans ce genre de récit et en faire un spectacle d'escrime. Pour les techniques et les armes on piochera allègrement dans la self-défense des époques Victoriennes et Edwardienne ou de la Belle époque française (par exemple le traité d'Émile André ou celui de celui de R. G. Allanson-Winn et C. Phillipps-Wolley). On utilisera ainsi cannes, cannes-épées, bâtons, gourdins, matraques, couteaux, parapluies, boxe, voire boxe française, lutte ou ju-jitsu pour notre combat. Mais à la fin les gentils seront récompensés, les pauvres auront à manger et de quoi se chauffer et, éventuellement, le ou les méchants trouveront de la chaleur dans leur cœur.

Illustration du conte de Dickens par Arthur Rackam (1915)

Deux scénarios "clef en main"

Voici deux scénarios tout droit sortis de mon imagination tordue. Vous pouvez les utiliser tels quels ou les déformer/adapter à l'envie, ils vous sont livrés généreusement ! Simplement, si jamais vous le faites vous pouvez toujours me le dire, ça me fera plaisir, et si vous filmez je serai curieux de regarder.

Chamaillerie de lutins

Deux lutins ou lutines (des escrimeurs plutôt de petite taille ou même des enfants si vous avez une section enfant) sont en train d'emballer des cadeaux de Noël sous la supervision du Père Noël (le plus grand et le plus imposant de vos membres). Celui ci s'absente pour aller vérifier l'attelage de ses rennes (parce qu'il a entendu Rodolphe, son plus vieux renne, oui celui avec le nez rouge, l'appeler ?), à moins que la mère Noël n'ait besoin de lui... enfin il s'absente un moment quoi !
Les cadeaux à emballer sont des rapières, l'un des lutin lit les noms des destinataires : d'Artagnan, Cyrano de Bergerac, Julie d'Aubigny, Athos, Porthos, Aramis.... Les lutins commencent à regarder les rapières, à jouer avec et à faire semblant de se combattre (ils attaquent l'épée). L'un d’eux fait une vraie attaque et blesse légèrement l'autre qui s'énerve et l'attaque à son tour. Le combat débute alors, il doit être un peu burlesque avec (selon votre envie et vos capacités) des chutes/roulades, un coup sur les fesses, une gifle qui fait sauter le bonnet, du tirage de cheveux/barbichette... Comme les lutins ne savent pas vraiment se battre on peut même accepter les coups de tailles avec des rapières à lame triangulaire (je suis sympa, c'est Noël). Bien sûr personne n'est gravement blessé et encore moins tué, mais n'hésitez pas à ce que les deux soient également ridicules.
Le Père Noël finit par revenir et calme tout le monde en les tirant par les oreilles leur ordonnant de se remettre au travail.

Le Père Noël et ses lutins par Steve Juvertson

 Variantes : À la fin le Père Noël peut combattre un peu pour les séparer (je le vois bien armé d'un bâton). Les épées peuvent être des épées longues destinées à Aragorn, Eowyn, Boromir ou Roland, Jeanne d'Arc, des chevaliers de la Table Ronde... ou d'autres armes destinées à des combattants légendaires, on peut même opposer des armes différentes. On peut aussi transformer ce combat en combat de groupe avec plus de deux lutins. Dans tous les cas cela finit toujours de la même façon !

Le partage de Noël

Un jeune couple d'ouvrier sans le sou, Maurice et Lucette, se demandent comment ils pourront payer leur loyer et acheter des cadeaux de Noël à leurs enfants. Ils sont tristes, se lamentent, pleurent. On frappe à la porte et arrive M. Monneville, leur propriétaire (bourgeois avec un chapeau haut-de-forme) et son homme de main, le méchant Edgard (vêtu comme un ouvrier voire un Apache de Paris). Ils réclament les mois de loyer de retard avec les intérêts et le couple demande un délai. Edgar s'énerve et commence à casser des choses dans la modeste maison, balancer de la vaisselle par terre etc.
Maurice intervient et s'ensuit une bagarre avec Edgard qui prend un méchant coup de poing. Edgard sort alors un couteau ou attrape sa canne et attaque Maurice. Ce dernier se défend avec un gourdin, un tisonnier ou une canne. Edgard commence à prendre le dessus, Lucette intervient avec un balais (ou simplement le manche) qu'elle manie comme un bâton. Sur ce M. Mondeville l'en empêche avec sa canne-épée. Edgard finit par mettre Maurice à terre tandis que M. Monneville maîtrise Lucette.
Il ordonne alors à Edgard de lui faire mal "pour lui donner une bonne leçon", Lucette se jette entre les deux, suppliant d'épargner son mari, qu'on ne tue personne le jour de Noël. Edgard se fige et dit qu'il n'a jamais fêté Noël, qu'il a grandit à l'orphelinat et n'a jamais eu de famille pour partager ce moment. Lucette le plaint et lui dit que si il veut bien être miséricordieux il pourra avoir le Noël en famille dont il rêve.
M. Monneville s'énerve et dit que Noël est une fête inutile. Edgard le désarme et le maîtrise. Le bourgeois éclate alors à son tour en larmes en disant qu'il n'a jamais eu de cadeaux pour Noël, qu'il a été élevé par un vieil oncle acariâtre qui ne lui offrait jamais de cadeaux. Maurice et Lucette lui proposent alors de partager le peu qu'ils ont. M. Monneville décide de leur offrir le loyer et d'aller acheter des cadeaux aux enfants. Le couple l'invite également à la fête et tout le monde est heureux !

Famille ouvrière à Berlin vers 1900

Variantes : M. Monneville est une veuve, Mme Monneville et elle se bat au parapluie. Les enfants sont présents et prennent part au combat, Edgard peut alors avoir un acolyte pour faire le nombre en face. On peut transposer ça aux XVIIème ou au XVIIIème siècles voire au Moyen-Âge mais il faudra alors plus de références au christianisme (extrêmement présent dans la société à ces époques).


Voilà, j'espère vous avoir au moins amusé et que cela pourra peut-être vous inspirer par la suite.

samedi 8 décembre 2018

Faut-il abandonner les rapières à lame triangulaire ?

Allez, mettons les pieds dans le plat et penchons-nous sur nos pratiques. J'ai commencé comme vous avec ce type d'arme mais je me suis, depuis, posé beaucoup de questions. Et sous ce titre un peu polémique je veux ici faire un point sur cette arme propre à l'escrime artistique et surtout sur son maniement le plus fréquent à base de coups de taille (dont les origines ont en grande partie été étudiées dans cet article de Michaël Müller-Hewer et dont je parle également ici).

Des armes pratiques...

D'où viennent ces armes ? D'où vient la pratique de monter une lame triangulaire similaire à l'épée sportive (quand cela n'en est pas une) sur une garde de rapière (ou parfois d'épée de cour mais là c'est déjà plus logique) ? Probablement des débuts de l'escrime artistique au XXème siècle et de l'influence de l'épée et du sabre sportifs sur celle-ci. Ce type d'arme a été conservé et est parvenu dans nos salles d'armes en participant à des dizaines de films et des centaines de représentations théâtrales, c'est que ces armes ont tout de même quelques avantages.

Rapière à lame triangulaire et coquille en bol typique de l'escrime artistique française
(en vente chez Planète Escrime)
Tout d'abord, et c'est probablement leurs origines, elles permettent un maniement qui n'est pas trop éloigné des armes sportives et donc plus facilement assimilable par un enseignant ou un élève déjà formé à l'épée-fleuret-sabre.

Ces armes sont aussi plutôt légères et sont adaptées à tous les escrimeurs et escrimeuses, même les moins forts physiquement. Pas besoin de gagner en force pour pouvoir les manier correctement et effectuer avec tous les mouvements de taille et d'estoc ! De même, leur légèreté les rend assez peu dangereuses sur un coup de taille mal retenu, on risque le plus souvent un coup de fouet, un bleu, mais pas la fracture ou la commotion cérébrale comme cela pourrait être le cas avec des lames plus lourdes. Là encore elles sont intéressantes pour les débutants. Leur légèreté permet également de pouvoir faire des mouvements complexes, d'aller vite, ou de rattraper plus facilement un tempo qu'une arme plus lourde dont il faut gérer l'inertie.

Ensuite, malgré leur légèreté ces armes ont un aspect d'armes et non d'outils d’entrainement. De plus, le public est tellement habitué à voir des coups de taille portés avec ces armes qu'il les pensera réellement dangereux dans une sorte de fiction consentie et entretenu par des centaines de représentations.

 Les trois mousquetaires réalisé par Bernard Borderie en 1961
La chorégraphie a du mouvement, du panache, mais on est loin du réalisme avec ces grands coups de taille

Enfin, autre avantage non négligeable, ces armes sont très faciles à trouver et relativement bon marché. On peut même adapter des lames d'escrime sportive vendues peu chères pour baisser encore le prix. Pour le débutant qui n'est pas encore assez dévoré par la passion pour se ruiner en costumes et en armes ou pour un club qui doit pouvoir équiper une partie de ses escrimeurs c'est non négligeable !

...mais pas vraiment idéales

 Malheureusement l'utilisation de rapières à lame triangulaire présentent quelques inconvénients de taille.

Tout d'abord il ne s'agit pas vraiment d'une arme historique. Les rapières historiques ont pu avoir des lames de formes très différentes, à section plate, ovale, en croix ou même triangulaire, les lames étaient relativement fines mais pas au même point qu'une lame d'escrime moderne. On peut donc considérer que nos lames triangulaires sont probablement trop fines, même probablement les lames dites "mousquetaires". On a donc une arme un peu étrange avec une garde assez massive et une lame très fine. Ceci ne vaut évidemment pas pour les épées de cour dont une bonne partie avait des lames triangulaires.

Rapière historique (1625-1645) avec garde "à la Pappenheim" conservée au Musée de Leeds
Mais le principal problème reste qu'une lame à section triangulaire est une lame dédiée à l'estoc et inefficace ou presque pour porter des coups de taille. Même avec un coup de taille très puissant comme le quarterblow décrit par J. Swetnam (et qu'on n'est pas censé porter si l'on a pas une arme dans l'autre main pour se protéger) on fera au pire une belle entaille, rien qui n'invalidera l'adversaire. Il est résulte que les seuls coups intéressants sont de petites attaques au visage ou au cou, mais l'essentiel des coups devront être des coups d'estoc. Or cela rend tout de suite l'arme plus compliquée pour les débutants. Les coups d'estoc sont toujours forcément un peu plus dangereux que les coups de taille, même si ils visent le nombril et sont effectués hors distances. Ils sont aussi un peu plus compliqués puisqu'ils nécessitent de mieux maîtriser les distances d'attaque et de parades et, pour rendre le combat intéressant, des techniques comme le dégagement ou le coupé. Utilisée selon sa logique propre, l'arme à lame triangulaire n'est donc plus tout à fait l'arme idéale pour le débutant !

Quant à la légèreté elle peut également être un inconvénient. Elle en fait des armes très rapides et fines, difficiles à voir pour le public. Il en résulte que de nombreux escrimeurs exagèrent leurs mouvements pour que le public puisse mieux voir et comprendre ce qui se passe et pour que les mouvements de lame ne soient pas trop rapides (ce qui arriverait si ils étaient effectués avec les doigts ou le poignet). Utiliser des lames plus lourdes et plus larges (donc plus visibles) permettrait de combattre avec des mouvements plus réalistes et à une vitesse restant malgré tout facile à suivre pour le spectateur. La lame triangulaire amplifie donc la sensation d'irréalité et d'exagération du combat.

Des alternatives possibles ?

On peut donc légitimement se poser la question des alternatives aux rapières à lames à section triangulaire. Dans l'idéal on recherche une arme et une technique historiques, pas trop lourde, peu dangereuse et pas trop compliquée à manier pour un débutant, on recherche aussi idéalement une arme pas trop chère et pas trop difficile à trouver. Enfin il faudrait qu'elle puisse évoquer une ou plusieurs périodes parlant au grand public. On examinera ici quelques candidats possibles.

Le sabre et le sabre d'abordage

J'ai déjà évoqué le sabre d'abordage dans mon article sur les armes des pirates. Il partage avec le sabre des techniques dont les bases sont assez faciles à assimiler pour un débutant et encore plus pour un escrimeur moderne. Les sabres sont des armes destinées essentiellement aux frappes de taille auxquelles on mêle quelques estocs ce qui convient assez bien aux débutants et à une escrime spectaculaire. On y mêle également facilement du corps à corps ce qui est toujours intéressant.

Sabre de bord dit "Louvois" au Musée national de la Marine
Les sabres sont souvent d'un poids raisonnable et peuvent être plus ou moins bien équilibrés selon les modèles. Cela peut les rendre difficile à manier par les escrimeurs les plus frêles et demander un peu d'adaptation pour certains autres. De plus, les blessures liées à un coup mal maîtrisé peuvent être plus dangereuses qu'avec une lame triangulaire, il faut donc être plus attentif et passer plus de temps à apprendre à maîtriser ses coups.

Pour ce qui est des personnages et époques on est surtout au XIXème siècle pour le sabre d'officier ou de cavalier et au XVIIIème voire au XVIIème pour les sabres des pirates et des flibustiers. Les combats ou duels de cavaliers ou d'officiers de l'armée parlent à l'imaginaire et les pirates encore plus. De ce point de vue les sabres sont donc des candidats très intéressants !

Pour ce qui est du prix et de la disponibilité il n'est pas toujours évident de trouver un sabre adapté à l'escrime de scène à des prix raisonnables. Il faut souvent aller sur des sites anglo-saxons et être prêt à émousser les pointes.
Combat au sabre présenté par la troupe d'escrime scénique russe "Volte"
Championnats du monde 2016 - médaille de bronze

L'épée de côté

Le terme "épée de côté" est une traduction de l'italien "spada da lato" qui désignait l'épée que les nobles (et certains bourgeois) portaient au côté durant la Renaissance. En Espagne elle était nommée "espada ropera" ("épée de robe"), terme qui a donné le mot "rapière" qui était d'ailleurs souvent le nom par lequel on désignait ces épées à l'époque. Le XXIème siècle éprouve le besoin de distinguer ce épées de celles qui leur ont succédé et donc d'utiliser un terme différent. Ces armes sont plus ou moins les ancêtres de ce que nous nommons, nous, rapières, et les techniques de maniement des rapières en sont héritées. Ainsi l'escrime italienne à la rapière a d'abord été conçue pour des épées de côté et a évolué avec les armes qui s'allongeaient, il en va plus ou moins de même pour la Destreza.


Épée de côté au musée de Neuchâtel. Photo par Rama
Concrètement il s'agit d'une épée à une main d'une longueur d'environ 1 mètre (les épées à une main médiévales étaient en général un peu plus courtes) et d'un poids allant de 0.75 à 1.7 kg. La main bénéficie en général d'une protection plus ou moins élaborées, au moins des anneaux parallèles à la lame permettant de la crocheter avec l'index ou l'index et le majeur et créant un ricasso. C'est une arme équilibrée, maniable (sauf pour les versions les plus lourdes), permettant de frapper d'estoc et de taille et d'utiliser des techniques complexes qui ont été développées pour elles.

Même les versions les plus légères pourraient, tout comme le sabre, être un peu lourdes pour certains escrimeurs débutants. De plus, tout comme le sabre, l'arme est plus lourde donc plus dangereuse et plus difficile à stopper ce qui est évidemment un problème pour les débutants.

En revanche la plupart des techniques utilisées en escrime de spectacle devraient pouvoir fonctionner avec cette arme. Et si l'on veut y mettre plus d'historicité on a le choix entre les techniques italiennes (beaucoup d'estoc et de vivacité), espagnoles (technicité de la Destreza) et allemandes (beaucoup plus de coups de taille) voire françaises avec le traité de d'Henri de Saint Didier (1573).

Désarmement tiré du traité d'Henri de Sainct-Didier (1573)
Concernant les rôles et les périodes on a une période s'étalant essentiellement sur tout le XVIème siècle voire le début du XVIIème et donc en France aussi bien la Renaissance française que les sombres Guerres de religion ce qui laisse présager de nombreux scénarios possibles ! Les personnages sont plutôt des nobles ou des bourgeois, des héros de romans aux beaux vêtements qui font facilement rêver.

L'épée de côté pourrait donc être une très bonne alternative. Cependant il est plus difficile de se procurer ces armes à des prix corrects et adaptées à notre pratique. La problématique sur ce point est assez similaire à celle qui concerne les sabres.

Le dussack, le messer et le fauchon

Ces armes sont différentes mais dérivent les unes des autres. Le messer (littéralement "couteau" en allemand) est une forme de fauchon, cette arme secondaire des fantassins du Moyen-âge et qui devient celle de beaucoup de ceux de la fin de Moyen-Âge, le dussack (braquemart en français) étant celle Renaissance et du Grand Siècle (voir l'article de Roger Norling). Le dussack désigne également, dans les manuels d'escrime de l'époque, l'arme d'entraînement en bois (parfois recouverte de cuir) pour utiliser ces techniques.

Dussacks en bois inspiré des illustrations des traités de Joachim Meyer
Disponibles sur la boutique etsy Korgorusha

Même si d'autres auteurs ont pu écrire avant lui sur cette arme, c'est Hans Lecküchner en 1478 qui en a donné les techniques les plus variées. En adaptant l'escrime à l'épée longue de Johannes Lichtenauer à cette arme (voir l'article d'Olivier Dupuis "Des couteaux à clous ou pourquoi l’épée seule est si peu représentée dans les jeux d’épées et livres de combat au Moyen Âge" dans l'ouvrage dirigé par Daniel Jacquet L’art chevaleresque du combat - Éditions Alphil-Presses universitaires suisses - 2012). Il a posé les fondements d'une escrime qui a ensuite été reprise dans les traités de dussack des XVIème et XVIIème siècles. Il s'agit d'une escrime avant tout de taille avec quelques estocs. Les coups sont souvent amples et les parades exécutées en mouvement (parades du tac). Il s'y ajoutent des saisies et des prises jusqu'au milieu du XVIème siècle ce qui amène de la variété dans les techniques et de l'engagement dans le combat. Cela peut être assez spectaculaire, moins technique que la rapière historique mais cela parle immédiatement au spectateur. En revanche c'est très différent de l'escrime moderne : les pieds sont inversés comme en escrime médiévale, les gardes sont très spécifiques et les parades détournent l'arme adverse plutôt qu'elles ne la contrent.

Technique de prise avec messer issue du traité de Lecküchner
Ces armes ne sont pas excessivement lourdes (mais toujours, comme pour le sabre et l'épée de côté, un peu lourdes pour les escrimeurs les moins robustes) et les versions en bois ont l'avantage d'être peu dangereuses (car le tranchant est plus large). On peut imaginer commencer avec des combats d'entraînement en utilisant des armes en bois puis passer à l'acier. Si l'on est prêt à acheter plusieurs armes et costumes on pourra même utiliser cette base technique pour des combats de plusieurs époques allant du Moyen-âge au XVIIème siècle voire aux pirates.

Si cette multiplicité d'époques est intéressante l'utilisation de ces armes peut être moins intéressante du point de vue des scénarios possibles. Tout d'abord les débutants auront peut-être plutôt envie d'un combat bien sanglant plutôt que d'un combat d'entraînement (ils n'ont pas encore tout exploré et peuvent vouloir du sang). Ensuite ces armes sont surtout des armes de défense portées par de simples soldats ou, au mieux, des bourgeois. Les nobles et les héros portent des épées et l'on est donc cantonné aux rôles populaires qu'on ne peut pas puiser dans la plupart des romans d'aventures. Si cela peut être vu comme une intéressante justice sociale cela peut aussi parler beaucoup moins aux escrimeurs et au public.

Pour ce qui est des disponibilités et du prix, il n'est pas trop difficile de se procurer ou de fabriquer des dussacks en bois à un faible prix. Les fauchons médiévaux se trouvent également facilement chez la plupart des vendeurs d'armes médiévales. C'est en revanche plus compliqué de se procurer des messers ou des dussacks en métal, mais pas impossible non plus.


Pour conclure ?

On constate que les rapières à lame triangulaires ont encore quelques avantages comme celui de leur légèreté qui les rend adaptées aux débutants et aux escrimeurs les moins robustes. Elles ont donc encore probablement de belles années ou décennies devant elles. Cependant il existe tout de même de bonnes alternatives plus historiques et réalistes qui gagneraient à être plus utilisées, surtout par les escrimeurs expérimentés désireux de plus de réalisme. Ajoutons également une dernière alternative : le duraluminium qui permet de résoudre le problème du poids tout en gardant une forme historique !

Sabre en duraluminum disponible chez Armes Garcia