mercredi 23 janvier 2019

De l'importance du personnage pour la construction d'un combat de spectacle

C'est une erreur que nous avons tous fait et que nous faisons parfois encore : construire un combat et tenter ensuite d'y plaquer des personnages. Cet article va tenter de vous convaincre de l'importance de créer votre personnage avant votre combat, ou du moins très tôt dans la construction de celui-ci.

Deux personnages de la Commedia dell'arte par Jacques Callot (1621-1622)
dans la collection du Rijksmuseum d'Amsterdam

Vous DEVEZ avoir un personnage

N'oublions pas que nous pratiquons d'abord une escrime de spectacle, appelée à être représentée et donc à raconter une histoire. Nous représentons un combat certes, mais il y a forcément au moins un embryon d'histoire derrière celui-ci à savoir qui se bat et pourquoi ? C'est le cas dans tous les combats d'escrime de spectacle, qu'ils soient réalistes, comiques, esthétisants ou tout ce que l'on voudra, un mouvement d'ensemble abstrait pourrait peut-être y échapper mais c'est la seule exception car même lors des solos ou de la plupart des mouvements d'ensemble on interprète un personnage.

Certains vont vouloir toujours jouer le même personnage ou du moins le même type de personnage, un peu comme dans la Comedia dell'arte (XVIème au XVIIème siècle), cela est souvent le cas de troupes de reconstitution médiévales pratiquant le combat chorégraphié. La plupart inventeront un personnage à chaque spectacle de combat avec ses particularités mais il y en aura toujours un. Un combat représenté devant un public sans personnages relève de la démonstration technique et non du spectacle. C'est abstrait, de l'escrime pure, mais cela parle mal aux gens, comme un plat qui ne serait pas assaisonné : c'est fade, il y manque ce petit quelque-chose qui lui permettra de se magnifier. N'oubliez pas que le public lui attendra d'abord une histoire, seuls quelques rares connaisseurs pourront apprécier de l'escrime nue, et même eux préféreront toujours que cela soit habillé de jolis costumes et d'une histoire.

Le solo de Fabrice Linqué de La garde des lys où il interprète le roi Louis XIV
(médaille d'or aux championnats du monde 2004)

Votre combat découle du personnage que vous interprétez

Si il est si important de commencer par la création du personnage c'est que tout découle de celui-ci. Bien-sûr cela déterminera votre jeu de scène et vos éventuelles répliques mais aussi votre costume et ainsi votre armement. Selon son époque, statut social ou sa fonction il sera armé de telle ou telle façon, je crois avoir déjà dans quelques articles précédents esquissé les armements possibles en fonction du rôle joué. Son caractère influera également sur l'arme qu'il maniera ainsi que sur son style de combat. Celui-ci sera également déterminant avec son niveau d'escrime : est-il mauvais ? Alors il vous faudra jouer la maladresse (difficile). Est-il très bon ? Alors vous devrez user de feintes, de prouesses techniques, montrer votre habileté l'arme à la main. Est-il juste un soldat formé aux techniques de bases ? Alors évitez la complication, faites dans le simple. Son style est également important, est-il académique ? Alors montrez une belle escrime. Est-il un mercenaire rompu aux coups tordus ? Alors ayez une escrime moins conventionnelle, utilisez le corps à corps, la main non armée, lancez votre chapeau, votre cape, soyez vicieux. Compense-t-il une technique moyenne par des exploits physiques ? Alors bougez beaucoup, faites des esquives, des cascades...
 
Il faudra aussi que vous ambitions soient proportionnées à vos compétences d'escrimeur. Par pitié ne jouez pas d'Artagnan si vous ne savez pas faire de feintes, de coupés, de dégagements ni de techniques complexes ! N'oubliez pas non plus que jouer un personnage maladroit n'est pas facile. En revanche un débutant jouera facilement un garde ou tout personnage ayant une formation basique. De même votre rôle devra également tenir compte de votre physique et de celui de votre ou de vos adversaires. Si vous êtes frêle n'adoptez pas une escrime brutale face à un adversaire faisant deux têtes et 40 kg de plus que vous. Cela n'interdit pas de passer des techniques de corps à corps mais celles-ci ne doivent pas jouer sur la force... sauf si c'est un combat comique ou on peut justement jouer avec cela.

Votre personnage a également un caractère, des buts qui influeront sur le scénario du combat. Est-il mauvais ou bon ? Veut-il tuer son adversaire ou l'épargnera-t-il ? Est-il hautain et méprisant ? Veut-il humilier son adversaire ? Est-il colérique auquel cas il pourra à un moment ou un autre du combat (peut-être même au débit) s'emballer et donner des coups furieux tel le buffle des traités d'escrime allemands ? Georges Dubois, l'un des précurseurs de l'escrime de scène l'exprimait déjà ainsi en 1909  :
"Il est évident qu'un grand premier rôle ne devra pas dés la mise en garde, ressembler au cauteleux et antipathique traître classique. Autant celui-ci devra écraser sa garde, multiplier les feintes et tourner sournoisement autour de son adversaire, autant le premier sera hautain , méprisant. Ses parades seront sèches, autoritaires, ses ripostes nettes et, s'il doit vaincre, il devra choisir entre une foudroyante riposte de pied ferme ou un arrêt insolent, par une passe élégante. S'il doit être vaincu, il devra donner 1'impression, des le début, de la puissance et de la loyauté de son jeu, le traître ne le tuera que par un coup d'aspect déloyal, venant d'en bas, le frappant au ventre."

Georges Dubois - L'escrime au théâtre pp. 28-31

Procédez ainsi, même lorsque vous créez des combats à l'entraînement. Créez toujours un personnage, même très embryonnaire et vous verrez que la construction de votre combat en sera facilitée, les réponses à de nombreuses questions que vous vous poserez trouverons réponse facilement et naturellement dans la nature et le caractère des personnages qui s'affrontent. Vous saurez vite qui attaque en premier, qui doit réattaquer par la suite, voire qui perd et si il doit ou non mourir.

Voilà un combat de fin de stage pour acteurs. Si il est techniquement très perfectible, il utilise complètement les personnages créés qui déterminent le scénario et jusqu'à la façon de bouger et d'escrimer des actrices.

Je récapitule donc les points à déterminer :

_ Époque du personnage
_ Profession et/ou statut social
_ Caractère
_ Armement
_ Niveau d'escrime
_ Style de combat

Et si vous voulez partir d'autre chose ?

Alors évidemment, la méthode donnée ici est un peu idéale et dans la réalité on ne fait pas toujours exactement ainsi. On peut avoir déjà une idée de ce qu'on veut placer dans son combat : on voudrait faire tel ou tel coup qu'on adore/ que l'on vient de trouver dans un traité ou d'apprendre en stage, on vient de recevoir une nouvelle arme et du coup on a envie de l'étrenner, on voudrait faire un combat se terminant de telle ou telle façon etc.Tout cela vient évidemment avant le personnage mais il doit alors venir juste après. Tout cela vous contraindra dans le choix de votre personnage (comme souvent les costumes que vous possédez ou êtes prêt à acheter ou fabriquer ou les armes dont vous disposez). En fait vous chercherez tout simplement un ou des personnages et une histoire vous permettant de satisfaire votre envie. Vous voulez faire un combat à l'épée-bocle ? Vous incarnerez peut-être un moine pris à partie par une civile bien peu chrétienne. Vous voulez placer une flanconnade à l'épée de cour ? Vous jouerez un noble rompu à l'escrime. Vous voulez un combat brutal avec du corps à corps ? Vous choisirez peut-être de jouer des pirates.

Les exemples sont infinis mais il faudra toujours que le personnage arrive très tôt dans la création du combat, avant la mise en place des coups (sauf des quelques passes que vous voulez absolument placer). Il est beaucoup plus difficile de "faire coller" des personnages à un combat déjà écrit et répété. C'est l'erreur classique que nous avons tous et toutes déjà fait : commencer un combat et puis voir ce qu'on allait en faire. Vous personnages n'ont donc pas de styles contrastés et vous ne répéterez pas tout de suite le combat avec les bonnes attitudes si vous ne savez pas. Vous risquez de finir très probablement avec des personnages lisses ou, comme on le voit souvent, avec du jeu d'acteur intéressant dans les phases hors combat et dont le style se perd totalement dés qu'on passe en phase de combat. Même si il est difficile de jouer en combattant le fait d'avoir un style en cohérence avec son personnage, créé dés le début et non pas plaqué après coup permet d'amoindrir ce contraste.

On imagine bien que pour tenter cette technique très risquée il faudra un personnage à la fois expert, audacieux et déterminé.
(tiré du traité de Fiore de'i Liberi, 1409)

J'espère vous avoir convaincu de ne jamais éluder cette étape indispensable de la création d'un combat. N'oubliez pas que vous n'êtes pas obligés de définir tout tout de suite mais si vous avez une idée générale dés le départ vous verrez que tout sera plus facile. À quel point vous formalisez tout cela de votre façon d'être (certains aiment les choses carrées et mises au point, d'autres aiment bien voir ça au feeling) et de l'enjeu du combat. Si il s'agit d'un combat d'étude ou de fin de stage une vague idée suffira, si c'est pour un spectacle sérieux il serait judicieux de s'y pencher très sérieusement au départ. Enfin n'oubliez pas que vous êtes au moins deux (plus le metteur en scène éventuellement) et qu'il s'agit d'une discussion à plusieurs et de compromis car vos personnages doivent être compatibles pour pouvoir s'affronter.

vendredi 11 janvier 2019

La Belle époque, les ères victoriennes et edwardiennes ou le steampunk en combat scénique ?

Sherlock Holmes, Arsène Lupin, les Brigades du Tigre, les Apaches de Paname ou les extravagances du steampunk c'est de la mise en place des combats de cette époque, historique ou fantasmée que traitera cet article. Il s'agit ici de présenter ce que l'on peut faire avec les combats de rue de la fin du XIXème siècle et d'avant 1914, de la grande époque des feuilletons ou de son renouveau par la littérature steampunk.

Ladies, gentlemen, voyous, gros bras et génies du crime

On est ici dans de la défense personnelle (ou de l'agression), le plus souvent dans un contexte urbain, par opposition aux duels entre gentlemen ou aux escarmouches de la guerre (qui ne se fait d'ailleurs plus beaucoup à l'arme blanche à l'époque). Le combat n'est pas toujours attendu, on peut être pris par surprise mais on ne cherchera pas forcément la mort de l'autre. Un bourgeois agressé aura d'abord pour objectif de mettre hors de combat son adversaire, un voyou évitera d'alourdir la peine qu'il risque, un homme de main voudra d'abord administrer une correction à sa victime...

Arsène Lupin face à une dame par le club de bâton-canne ASCA Paris
(photos de Thierry Besançon - La dame : Natasha - Arsène : Frank)

Pour ce qui est des scénarios le plus simple est évidemment une agression urbaine par un Apache (à Paris) ou un Hooligan (à Londres voire à New York ou Boston). Mais l'on peut faire des choses plus élaborées comme une bagarre d'Apaches (l'affaire de Casque d'Or est mythique), la rixe qui précède un duel entre gentlemen (parce qu'en principe les gentlemen en viennent rapidement à échanger leurs cartes et envoyer leurs témoins pour un duel). On peut faire encore plus complexe en s'inspirant des feuilletons du XIXème et introduire un grand méchant, génie du crime comme Moriarty ou Fantomas avec ses hommes de mains ou un cambrioleur héros comme Arsène Lupin. Tout cela se prête merveilleusement aux combats de groupe ! Enfin il est également possible d'introduire des éléments fantastiques comme des vampires, des loups-garous ou des artefacts mécaniques à vapeur. Pour ce qui est de l'ambiance on peut aussi bien faire dans le sombre et violent que dans le comique léger,
Sherlock Holmes armé d'un parapluie fait face à un agresseur au long couteau
(Sherlock Holmes - jeux d'ombres réalisé par Guy Ritchie - 2012)

Les protagonistes de ces histoires appartiennent en général à deux mondes. Il y a les bourgeois/la gentry avec ses héros journalistes, détectives privés, médecins, universitaires, inventeurs ou officiers. De l'autre côté il y a les voyous et hommes de mains, gens du peuple, ouvriers au chômage, artisans ruinés, prostituées, souteneurs, jeunes perdus, ils incarnent la misère urbaine du XIXème siècle. Les premiers (les bourgeois) sont souvent les héros de l'histoire et aussi les grands méchants, ils dirigent les seconds qu'ils envoient attaquer leurs ennemis. Un troisième type de personnage se rajoute : la police, toujours en retard, toujours ridiculisée, toujours perdante.... Et comme chaque groupe n'utilise en général pas les mêmes armes on se retrouvera presque toujours avec des combats opposant des armes différentes.

Un affrontement entre un Apache armé d'un couteau et des policiers français armés de sabres-baïonnettes en 1910.
L'article précise que l'Apache dissimulait également des bracelets à clous.

Les armes du combat de rue du XIXème siècle

La canne est l'arme la plus évidente pour ces combats. En France le port de l'épée a été interdit pendant la Révolution et les gens de bien se sont mis à porter des cannes pour se défendre voire pour s'affronter. La canne est donc à la fois un accessoire de mode, un moyen de défense et, pour les plus âgés, une aide à la marche. Elle est portée par les messieurs, plus rarement par les dames, et également, dans des versions plus simples, par les voyous. Si actuellement la canne de combat est une discipline sportive dépendant de la Fédération de Boxe Française, les techniques de maniement sont issues des techniques d'escrime au point d'utiliser les mêmes termes. Les coups sont cependant plus armés car l'arme a besoin d'élan pour être dangereuse et mettre hors de nuire un adversaire voire lui briser un os. Les cibles sont le crâne, le visage, le flanc, les jambes mais aussi, comme il s'agit de la version de défense, les mains et les "coups de bout" (les estocs) ainsi que les coups de talons sont tout à faits bienvenus. Pour armer les coups on fait souvent tournoyer la canne et fréquemment le corps, d'où une impression de mouvement avec cette arme même si la version de défense est plus directe et plus brutale (à vous de voir ce que vous souhaitez montrer entre la brutalité des rues et l'esthétique).

Technique de canne issue du manuel de Joseph Charlemont - 1899

Le Sillelagh ou canne irlandaise diffère assez peu des autres cannes dans sa forme si ce n'est un pommeau lourd avec lequel on peut donner de puissants coups. Son maniement est cependant différent, descendant d'autres techniques et n'étant pas une adaptation à la canne de l'escrime d'abord prévue pour le sabre. Les techniques irlandaises donnent une impression plus rustique, moins raffinée qui convient bien à un hooligan ou un homme de main envoyé faire le sale boulot et elles sont vraiment très différentes visuellement de la canne française. Je vous invite à visiter le site du club Bâton irlandais Paris pour l'histoire cette discipline.

Combat au sillelagh par Dmitry Starkov et Dmitry Khakimov

La canne-épée n'est rien d'autre qu'une lame d'épée cachée dans une canne. Elle se manie donc très classiquement comme une épée d'escrime sportive, la coquille en moins. C'est une arme pour les gentlemen formés à l'escrime. Il y a ainsi peu de chances qu'on l'oppose à une autre canne-épée, car, comme le fait remarquer Émile André "les gens armés de cannes à épée se bornent d'ordinaire, si ils ont une querelle entre eux, à échanger leurs cartes" (en vue d'un duel d'honneur en bonne et due forme). Malgré tout dans un contexte d'aventures urbaines le grand méchant peut tout à fait être armé avec cette arme et affronter ainsi le héros principal. Scénaristiquement c'est un outil intéressant : on peut commencer avec une canne normale et augmenter l'intensité du combat en sortant l'épée (le combat devient plus mortel, plus tendu). On peut aussi jouer sur l'effet comique de croire que l'on a paré la canne en l'attrapant ou en la coinçant sous l'aisselle, l'escrimeur dégage alors la lame du fourreau qui reste dans la main de son protagoniste ! Enfin n'oublions pas que le fourreau de la canne peut également être utilise pour parer des coups.

La canne-poignard est une canne-épée plus courte ce qui fait que l'on obtient un poignard et non une lame d'escrime. Scénaristiquement il peut permettre de montrer un affrontement à armes égales ou presque avec un voyou armé d'un couteau, ce n'est donc pas à négliger.

Le parapluie a également ses techniques : on fait des estocs avec la pointe et on frappe avec la crosse, ou on attrape les chevilles ou le cou ! C'est une arme de défense pour les femmes qui ne portent pas de canne mais qui peut également être utilisée par des hommes. Là encore c'est une arme de bourgeois. Je vous invite à relire ce que j'en ai dit dans mon article sur les rôles de femmes combattantes au XIXème siècle et à la Belle Époque.

Le couteau est quant à lui l'arme de prédilection des voyous, hooligans et autres Apaches. Il est court, facilement dissimulable mais peut trancher et perforer. Les illustrations que l'on en a montrent généralement des armes de belle taille souvent légèrement courbes. Il a le désavantage d'une portée très courte, à peine plus qu'un coup de poing mais il est infiniment plus dangereux. Il est probable qu'il faille utiliser en complément des techniques de lutte ou de boxe.

Illustration de combat au couteau dans le manuel d'Emile André (1905)

La matraque ou le casse-tête sont des bâtons courts qui servent surtout à frapper de près, idéalement après une empoignade, sur les zones sensibles comme la tête. Les plus longues matraques ou gourdins peuvent avoir une allonge suffisante pour se passer d'empoignades ou de corps à corps, on retrouve un peu des caractéristiques des cannes en plus court et plus gros. Ce sont évidemment des armes de voyous mais également de policiers anglais armés d'une lourde matraque, conçue pour frapper tandis qu'à partir de 1896 les policiers français du service des voitures portent un bâton blanc en bois léger.

Le sabre-baïonnette du fusil chassepot est devenu à la fin du XIXème siècle l'arme règlementaire des gardiens de la paix français. C'est une baïonnette très longue ( la lame mesure plus de 57 cm) en forme de yatagan (le tranchant est vers l'intérieur), une véritable sabre court et non un poignard. Il se manie donc de taille et d'estoc, en revanche la formation de la Police à l'escrime semble être faible. Leur instruction concernait d'abord l'écrit et les droit et devoir civiques, cependant les policiers étaient le plus souvent recrutés parmi les anciens militaires qui avaient en général reçu une instruction minimale à ce niveau par un maître d'armes militaire. Nos personnages de policiers ne seront donc pas de grands escrimeurs et cela colle assez bien aux images des romans de l'époque.

Sabre-baïonnette équipant les forces de police françaises
(collection privée)

La boxe, la boxe française, la lutte et le jiu jitsu sont également des compléments presque indispensables dans les combats de rue. Si l'objet de ce blog est de parler de combat armé en occident il est difficile de ne pas évoquer le combat à main nues dans cet article, au moins en complément.
À la fin du XIXème siècle, la boxe anglaise s'est répandue à la fois en Angleterre, aux États-Unis mais également en France. C'est un sport qu'apprennent aussi bien les aristocrates que les hooligans et qui a déjà son lot de combats truqués, de champions éphémères... Comme on le sait, dans sa version sportive, la boxe anglaise n'utilise que les poings et ne frappe pas en dessous de la ceinture, dans un combat de rue il n'y a pas de règle si ce n'est celle de gagner et on s'autorisera beaucoup plus de coups bas, surtout de la part des méchants de l'histoire.
La boxe française utilise les pieds et les poings, à l'époque c'est un système de self-défense complet incluant même quelques techniques de lutte. Elle est surtout pratiquée en France, là encore, aussi bien par les bourgeois que les voyous. Elle est particulièrement efficace contre les couteaux et autres armes courtes puisqu'elle a une allonge plus importante et les coups de pied se mélangent bien avec le combat armé.
La lutte est toujours pratiquée depuis l'Antiquité et le Moyen-Âge et est présente depuis les premiers jeux olympiques de 1896 (sous sa forme de lutte gréco-romaine). Elle comprends des saisies, immobilisations et projections et, dans ses versions non-sportives, des clefs. Elle demande force et endurance et avantage le plus massif des adversaires.
Enfin, le jiu jitsu est à la mode en Europe au début des années 1900 suite à l'installation de dojo par des maîtres japonais à Londres notamment. Le 26 octobre 1905 Guy de Montgrilhard dit Ré-Nié bat le maître d'armes et boxeur Georges Dubois (par ailleurs un des précurseurs de l'escrime de spectacle) et assure en France la renommée de cet art venu du Japon. Le jiu jitsu permet d'utiliser la force de l'adversaire pour se défendre et un combattant plus faible physiquement peut donc en vaincre un autre beaucoup plus lourd grâce à cette technique. En conséquence il très pratiqué par les femmes dont les suffragettes britanniques. Étant un art savant il ne concerne que les gens aisés qui peuvent fréquenter un dojo et payer pour cela.

 Les techniques de jiu jitsu par Ré-Nié

Le revolver, de petit calibre en général (6,35 ou 7,65 mm), est également assez répandu à l'époque, la législation sur les armes de petit calibre étant beaucoup plus souple. Il est donc réaliste d'en introduire dans un combat même si, si l'on veut un combat d'escrime, celui-ci ne doit pas servir longtemps (on le fera sauter d'un coup de pied ou par une clef de poignet par exemple, même si il peut abattre un figurant en début de combat). Il est utilisé par les bourgeois comme les voyous même si la qualité de leurs armes n'est pas la même.

D'autres armes peuvent être utilisées comme toutes sortes de bâtons (incluant les balais) à utiliser avec des techniques de bâton de joinville ou de quarterstaff, ou de gros gourdins à deux mains improvisés à partir du mobilier disponible. On a même inventé des techniques de self-défense avec des bicyclettes ! La période étant également à l'orientalisme et à l'exotisme colonial vous pouvez y ajouter les tulwars afghans les kriss malais ou les cimeterres ou poignards arabes, les épées berbères ou toutes ces armes encore plus étranges utilisées en Afrique sans vous priver des daos et jian chinois voire oser le mythique katana japonais.  À vous d'être créatifs.

Pour finir sur les armes et techniques je ne saurais que trop vous conseiller les deux ouvrages d'Émile André qui traitent de presque toutes ces armes et techniques en en extrayant les techniques les plus simples et les plus efficaces. Ces traité simples et illustrés, écrit par un maître d'armes de l'époque (et professeur de boxe française) peuvent être une excellente base de travail pour appréhender des armes nouvelles. On y ajoutera également le manuel de Georges Dubois qui a l'intérêt de présenter beaucoup de coups fourbes utilisés par les voyous et la façon de s'en défendre.
 
Émile André - 100 façons de se défendre dans la rue avec armes (1905)
Émile André - 100 façons de se défendre dans la rue sans armes (1905)
Georges Dubois - Comment se défendre (1913)


Malgré la diversité des techniques utilisées beaucoup sont dérivées de techniques que connaissent déjà les escrimeurs de spectacle. De plus beaucoup de gens ont pratiqué le ju-jitsu ou une discipline qui en dérive (aïkido, judo...) et pourront aisément réutiliser leur savoir. Apprendre basiquement quelques autres techniques à partir de manuels d'époque n'est pas si compliqué pour des escrimeurs confirmés (on n'aura à les passer qu'en spectacle avec un partenaire, les apprendre pour une situation réelle est autre chose). Si l'on veut être réaliste on n'ira que très rarement vers des techniques complexes car les personnages mis en jeu sont rarement des combattants d'exception. En revanche, si vous voulez un beau duel de canne entre votre héros et le méchant de l'histoire il faudra étudier cette arme sérieusement, y apprendre ses feintes, ses ruses, tout ce qui fait un grand pratiquant de canne.
Monter un combat de la Belle Époque peut donc se faire le plus souvent sans un investissement énorme dans l'apprentissage de nouveaux styles de combat et permet de varier les plaisirs et de surprendre le public. Ensuite, au vu de la variété des armes et des styles cela pourrait tout aussi bien être une spécialité d'un club ou d'une troupe.


mercredi 2 janvier 2019

L'épée de cour est une arme de pointe et l'escrime de pointe est belle !

Dans l’escrime artistique on a souvent tendance à confondre l'épée de cour et la rapière. Certes, l'épée de cour descend de la rapière mais c'est une arme différente avec ses propres caractéristiques. Elle partage avec la rapière d'être une arme de pointe mais l'épée de cour pousse cette caractéristique très loin. Cet article est consacré à cette arme, à son escrime subtile dont descend directement la nôtre et à son potentiel de spectacle. Je ne me priverai pas de l’illustrer par quelques-unes des meilleures vidéos de combat à l'épée de cour du web.

Épée autrefois dite de Louis XV exposée au Musée du Louvre

L’arme et ses caractéristiques

L’épée de cour est une arme qui apparaît dans la seconde moitié du XVIIème siècle et perdure au moins jusqu’au milieu du XIXème siècle mais c’est du XVIIIème siècle et de son raffinement qu’elle est le plus le symbole. Elle est l’ancêtre directe de nos épées d’escrimes auxquelles elle ressemble beaucoup si ce n’est la coquille. Elle est aussi la sœur jumelle du fleuret qui est son arme d’entraînement.
C’est une arme élégante à la lame fine et d’une longueur allant de 70 à 90cm. Les auteurs indiquent que la lame peut être plate (ils la conseillent pour la guerre) ou « vuidée », c’est à dire triangulaire (ce qu’ils conseillent pour une « affaire sérieuse », un duel quoi!). La lame peut également prendre une forme spécifique dite « colichemarde » : épaisse sur le fort et très fine sur le moyen et le faible, il s’agit d’un compromis pour avoir une arme légère capable de parer les armes plus lourdes. Cette lame est apparue dans les années 1680 et a été à la mode pendant une quarantaine d'années.


Épée de cour à lame colichemarde du XVIIIème siècle
dans la collection Sabre-Empire

La garde est très petite, d’abord ronde puis en forme de huit par la suite, elle possède cependant presque toujours un garde-main très simple et un pommeau pour l’équilibre. Les gardes sont très diverses et parfois extrêmement ouvragées lorsqu’il s’agit d’épées destinées à être portées à la cour par de hauts personnages.
À l’époque on achète son épée chez le fourbisseur qui vous vend des lames, des gardes, des pommeaux et les assemblent selon vos préférences.
Quatre épées (a priori les deux du milieu sont des épées de cour) et deux fleurets
Encyclopédie de Diderot et D'Alembert (1757)

Au niveau des caractéristiques l’épée de cour est une arme extrêmement maniable, très vive, capable d’effectuer avec beaucoup de facilité des coupés ou des dégagements, d’esquiver les lames adverses ou de revenir en menace à toute vitesse après avoir été chassée. Sa lame la destine presque exclusivement aux coups d’estoc, elle est a priori affutée pour éviter les saisies mais seule une lame plate a une chance de faire quelque dommage sur un coup de taille (et encore). C'était déjà le cas avec les rapières mais c'est encore plus vrai avec les épées de cour.
De plus, tout comme son ancêtre la rapière, c'est une arme qui nécessite un escrimeur formé pour être maniée efficacement. Il faut bien maîtriser les distances et avoir une bonne main pour que ses caractéristiques dévoilent tous leurs avantages. C'est donc une arme redoutable en duel mais moins efficace sur le champ de bataille où les ennemis peuvent venir de partout, où il faut parfois parer en urgence des armes plus lourdes et où la maîtrise des distances est plus compliquée.

 Le premier duel du film Les duellistes de Ridley Scott (1977)

L’arme de l'école française

L'épée de cour est indissociable de ce qu'on a appelé l'école française d'escrime. Celle-ci a très rapidement supplanté toutes les autres si bien que tous les autres pays se sont convertis à celle-ci et ont adopté l'épée de cour. On peut y voir le rayonnement de la France sous le règne de Louis XIV et au XVIIIème siècle mais on peut également se dire que c'est l'efficacité de cette école qui l'a faite adoptée dans des pays farouchement ennemis de la France comme l'Angleterre. Paradoxe, seule l'Espagne, pourtant alliée de la France après 1715, conserve la longue rapière. Le traité cité comme fondateur est celui de Charles Besnard en 1653, il s'en est suivi des dizaines par la suite, de maîtres d'armes français comme le Sieur de Liancourt en 1686 ou l'italien Domenico Angelo en 1763 (publiant en Angleterre en langue française un traité d'escrime française).

Parade de tierce sur un coup de tierce dans l''école des armes de Domenico Angelo
 
L'escrime à l'épée de cour est l'aïeule de notre escrime moderne au fleuret et à l'épée. On y trouve les coupés, les dégagements, les orientations de lames, une bonne partie du jeu de jambes et le travail en ligne (d'où l'utilisation bien plus tard de pistes d'escrime en longueur). Elle en diffère par ce qu'elle est une escrime pour tuer. Les cibles sont le tronc et le visage (uniquement le tronc pour l'escrime de salle au fleuret, ce que nous adopterons également dans nos représentations scéniques), en effet un coup de pointe au bras n'est pas forcément suffisant pour mettre hors de combat l'adversaire. Comme on ne cherche surtout pas à être touché et donc qu'on veut éviter une double touche on garde au maximum le contact du fer de l'adversaire avec une position forte pour l'écarter. On est donc en tierce quand sa lame est de notre côté armé et en quarte quand elle est du côté non-armé pour avoir de la force. La sixte n'existe officiellement pas mais il y a cependant des attaques avec "la main tournée en quarte" vers l'extérieur dans certaines circonstances.
Notons également l'utilisation de la main non armée, le plus souvent pour écarter la lame adverse après une parade. Le corps à corps, les techniques de lutte ou de frappe ne sont pas utilisées et probablement inconvenantes dans un duel et à la salle d'armes, en revanche les désarmements sont admis et cela ne semble pas poser problème jusqu'au XIXème siècle de tuer un adversaire que l'on a désarmé. On a également des demi-voltes et des quarts de voltes qui en fait une escrime pas complètement en ligne. Seul Philibert de La Touche parle des "coups d'estramaçon" (les coups de taille) dans son traité en précisant bien qu'ils ne sont plus enseignés depuis longtemps dans les salles d'armes, il conseille cependant de mêler les coups de taille et les coups d'estoc.

Duel à mort par la compagnie Adorea

Du point de vue du spectacle un combat à l'épée de cour est un combat technique où l'on présente essentiellement une escrime de pointe. Les lames sont rapides, les mouvements moins amples qu'avec une escrime de taille mais cela peut néanmoins être impressionnant pour le public. Celui-ci ne comprendra probablement pas tout ce qui se fait mais il est important qu'il comprenne que les deux personnages sont de bons escrimeurs (sauf si l'on a décidé le contraire dans le scénario). Il faut également ne pas hésiter à mettre des feintes, des tromperies, l'idéal serait que le spectateur soit subjugué par une sorte de magie de l'escrime. Un peu comme un prestidigitateur dont vous ne comprenez pas le tour mais dont vous admirez l'habileté. Les spectateurs doivent se demander comment la lame qui attaquait à droite est passée à gauche subitement, comment cette parade à échoué, d'où est venue cette attaque etc. La force de l'épée de cour est sa technique, avec des coups basiques elle est beaucoup moins intéressante, cela la destine donc aussi en représentation aux escrimeurs ayant un minimum d'expérience et de technique.

Une arme de nobles et de bourgeois-gentilshommes

Comme on l'a dit, l'épée de cour nécessitait, pour être efficace, un escrimeur bien formé. Cela en faisait plus que tout une arme destinée aux plus hautes couches de la société. C'est d'abord une arme civile que les gens bien nés portent en permanence à la ville comme à la cour. Ainsi, pour entrer à Versailles il fallait porter une épée et l'on raconte qu'il s'en louait près des entrées du château. On voit donc toute la symbolique qu'elle revêtait. L'arme était clairement un symbole de rang et les bourgeois qui rêvaient d'être anoblis en portaient également et apprenaient l'escrime soit dans des académies, soit auprès de maîtres d'armes indépendants. Pour pouvoir être anobli la première condition était en effet de vivre noblement et savoir manier l'épée faisait partie de ce mode de vie. Ainsi voit-on M. Jourdain, dans Le bourgeois gentilhomme de Molière (vers 1670) prendre des leçons d'escrime, mais aussi de danse, de musique et de philosophie.

L'épée de cour est d'abord l'arme du duel, celle avec laquelle on défend son honneur au pré, selon les règles codifiées du duel (qui à l'époque se finit normalement au moins par un mort). C'est probablement l'usage pour lequel elle a le plus servi et le plus évident des scénarios pour un combat d'escrime artistique. Notons que si le duel était codifié la codification était parfois assez vague et il pouvait aussi arriver qu'on vide la querelle sur le champ, dans la rue, mais à armes égales.
C'est aussi une arme de défense personnelle puisque c'est celle-ci que l'on portait sur soi au quotidien. Ce n'est pas une arme très bien conçue pour affronter plusieurs adversaires mais il fallait se contenter de ce qu'on avait en cas de mauvaise rencontre à la ville ou sur les chemins ! Un scénario de mauvaise rencontre est donc également une bonne idée pour sortir les épées de cour.
N'oublions pas que une arme utilisée à la guerre, du moins au XVIIIème siècle par les officiers qui la portaient à la fois comme signe de leur rang mais également parce que c'est l'arme à laquelle ils avaient été formés à se battre. C'est donc un dernier type de scénario possible que j'ai en partie traité dans mon article sur les armes des pirates (et de leurs ennemis).


 
Un duel à l'épée de cour par la compagnie Exulis


On ajoutera à tout cela les combats aux fleurets mouchetés dont j'ai déjà parlé dans un précédent article. Si il ne s'agit pas à proprement parler d'épées de cour il s'agit de la version d’entraînement de celles-ci et toutes les techniques s'y retrouvent.
Enfin, une dernière possibilité scénique, totalement différente des autres est de ne pas chercher le réalisme mais de jouer sur la grâce de l'arme et de ses techniques. On peut donc imaginer un combat plus "artistique", raffiné, dans des costumes de cour somptueux et sur de la musique du XVIIIème siècle ou même en y mêlant de la danse ou du ballet classique dans une recherche d'esthétique pure. De toutes les armes c'est probablement la plus gracieuse et elle est même capable de faire oublier qu'elle était à l'époque un redoutable instrument de mort !