mercredi 20 mai 2026

L'épée longue au Moyen Âge et à l'époque Moderne

Préalablement je tiens à remercier Pierre-Henry Bas, docteur en Histoire, d'avoir bien voulu relire cet article. 

Aujourd'hui nous allons aborder une arme mythique de l'escrime, représentative à elle seule de l'expression "escrime médiévale" même si, dans les faits, elle n'apparaît qu'à la fin du Moyen-Âge. C'est probablement l'arme reine de toute l'escrime, celle qui permet le plus de possibilités et pour laquelle on a développé le plus de techniques. C'est, actuellement, l'arme la plus étudiée dans les clubs d'Arts Martiaux Historiques Européens (AMHE). 

Il était temps dans ce blog de se pencher sur son maniement et les différents contextes dans lesquelles elle a été utilisée au cours de l'Histoire. J'en avais envie depuis longtemps mais la difficulté à trouver des informations fiables quant à son origine, de même que la densité du matériel concernant son usage m'avaient retenu. Mais le moment est venu de faire un point sur ce que nous savons de cette arme. Il s'agit avant tout de présenter ses contextes d'utilisation ainsi que quelques généralités sur la façon dont on la maniait. Les escrimeurs de spectacle qui lisent ce blog auront ainsi plus de cartes en main pour la mettre en scène et les autres auront, je l'espère, acquis des connaissances sur cette arme. 

Épée longue avec quillons et pommeau en bronze (vers 1480) dans les collections du Musée de Leeds

Mais avant ça accordons-nous sur l'objet et le nom. Le nom "épée longue" (longsword) est essentiellement  anglais et tardif (début XVIe siècle). Dans les traités d'armes germaniques on nomme "langschwert" la partie où l'on commence le combat à distance et "kurtzschwert" celle où l'on commence beaucoup plus près, pratiquement au corps à corps, ce n'est donc pas un nom d'arme. À l'époque elle était le plus souvent appelée "épée" soit "schwert" (en allemand), "spada" (en italien). Néanmoins on voit apparaître les termes de "bastard sword" et de "long sword" en anglais chez George Silver et Joseph Swetnam. Il n'est pas clair si le terme est synonyme de "two handed sword", la grande épée à deux mains ou si c'est plutôt une épée légèrement plus courte dont ils parlent. G. Silver la classe avec les bâtons court voire les armes d'hast, quant à Swetnam il distingue bien l'épée "longue" de l'épée "bâtarde" et de l'épée "courte". C'est peut-être plus cette épée "bâtarde" qui correspondrait à l'arme dont nous allons parler ici.

"Of the two hand sword fight against the like weapon.
Cap. 10.

These weapons are to be used in the fight as the short staff, if both play upon double & single hand, at the 2 hand sword, the long sword has the advantage if the weight thereof is not too heavy for his strength that has it, but if both play only upon double hand, then his blade which is convenient length agreeing with his stature that has it, which is according with the length of the measure of his single sword blade, has the advantage of the sword that is too long for the stature of the contrary party, because he that can cross & uncross, strike & thrust, close & grip in shorter time than the other can."

George SILVER Brief Instruction upon my paradoxe of Defense - 1605 (modernisation par Steve Hick) 

 

« Du combat à l'épée à deux mains contre une arme similaire.

Chap. 10.

Ces armes doivent être utilisées au combat comme le bâton court, si les deux combattants manient à une ou deux mains. À l'épée à deux mains, l'épée longue a l'avantage si son poids n'est pas trop élevé pour la force de celui qui la manie. Mais si les deux combattants ne manient qu'à deux mains, alors la lame dont la longueur est adaptée à la stature de celui qui la manie, et qui correspond à la longueur de la lame de son épée à une main, a l'avantage sur l'épée trop longue pour la stature de l'adversaire, car celui qui peut croiser et décroiser, frapper et estoquer, se rapprocher et saisir plus rapidement que l'autre. » 

Traduction : Google translate revue par Le Fracas des Lames

"The Bastard Sword, the Which Sword is something shorter then a long Sword, and yet longer then a Short-sword."

Joseph SWETNAM The Schoole of the Noble and Worthy Science of Defence - 1617

"L'épée bâtarde, laquelle est significativement plus courte qu'une épée longue mais plus longue qu'une épée courte"

Traduction :  Le Fracas des Lames

Dans le Gargantua de Rabelais on retrouve également le terme d'épée "bâtarde" qui semble bien correspondre à notre arme. On remarque qu'elle est encore ici bien distinguée de l'épée à deux mains.

"Un autre jour s’exercait à la hache, laquelle tant bien coulait, tant vertement de tous pics resserrait, tant souplement avalait en taille ronde, qu’il fut passé chevalier d’armes en campagne, et en tous essais.

Puis branlait la pique, saquait de l’épée à deux mains, de l’épée bâtarde, de l’espagnole, de la dague et du poignard ; armé, non armé, au bouclier, à la cape, à la rondelle"

François RABELAIS Gargantua chap. 23 -  1535

En Italie, dans le traité de Giovan Antonio Lovino (Modo di cacciare mano all spada - 1580) on rencontre le terme d'épée à une main et demie ("spada di una mano e meza") qu'il distingue bien de l'épée à une main qui est le cœur de son traité et de l'épée à deux mains ("spada da due mani") dont il présente ensuite une technique.

Comme c'est principalement le terme "épée longue" qui est resté, c'est celui que nous emploieront ici par souci de simplicité.

Mais ces textes nous disent aussi l'essentiel et ce qui distingue l'épée longue des autres épées. Elle est plus courte que la grande épée à deux mains (je vous invite d'ailleurs à relire l'article que lui avait consacré Marc-Olivier Blattlin ici même) et plus longue que les épées à une main. Elle se distingue également des rapières (l'épée "espagnole" de Rabelais) dont elle est pour partie contemporaine. Concrètement il s'agit d'une épée ayant généralement la même forme que les épées médiévales avec un double tranchant, une garde en croix, une longue fusée, un pommeau et une lame en général plus longue que l'épée à une main. Elle mesure généralement entre 110 et 140 cm pour une lame de 90 à 110 cm et un poids entre 1,2 et 2 kg. On la manie très majoritairement à deux mains, aussi bien en armure que sans armure. On remarquera que ce qui fait une épée longue c'est surtout la façon dont on la manie, notamment pour la distinguer de la grande épée à deux mains dont la philosophie d'emploi est très différente. Notons qu'on peut aussi utiliser ces techniques pour manier une épée à une main à pommeau arrondi même si l'effet de levier sera moindre.

Ces définitions posées nous pouvons nous pencher sur son histoire et les différents contextes de son utilisation avant de mieux appréhender son maniement.

Illustration d'un des jeux à l'épée à une main et demie dans le traité de Giovan Antonio Lovino : Modo di cacciare mano all spada (MS Italien 959) vers 1580
 

Naissance, apogée et déclin d'une arme iconique

Les débuts de l'épée longue (1250-1350)

De l'Antiquité jusqu'au moins au XIIIe siècle les épées des cavaliers (comme des fantassins) sont uniquement des épées à une main. Elles descendent de la spatha romaine, elle-même inspirée de la "grande" épée gauloise. L'épée est assez longue (90 cm à 100 cm) avec une fusée très courte, elle est principalement destinée à des coups de taille et utilisée en conjonction avec un bouclier. C'est au XIIIe siècle qu'apparait une épée différente.

Du XIe au XIIIe siècle l'armure du chevalier ne cesse de s'alourdir jusqu'à rendre de moins en moins utile le bouclier. Ainsi au XIIIe siècle le chevalier bien équipé porte un haubert complet qui lui descend au genou assorti de chausses de mailles et par-dessus lequel il porte un heaume. Le heaume étant peu pratique en mêlée, beaucoup de chevaliers l'enlèvent et combattent uniquement protégés par un camail, une cagoule de maille dont le sommet devient rapidement un petit casque où s'attachent les mailles et qu'on porte sous le heaume. Ce casque donna naissance au bascinet au XIVe siècle, on recouvrit ensuite la face du bascinet d'un mézail, rendant inutile le lourd heaume. Le chevalier était ainsi recouvert de mailles d'acier des pieds à la tête et avait de moins en moins besoin d'un bouclier ce qui laissait la porte ouverte à l'utilisation d'armes à deux mains. On remarquera que le vêtement de protection sous la maille reste assez fin, les enluminures nous montrent toutes des hauberts assez proches du corps, la maille protège surtout des entailles ou des perforations, elle est moins efficace contre les fractures. Mais, si la médecine de l'époque est impuissante contre les infections on sait, en revanche, réduire une fracture depuis la Préhistoire et c'est donc une blessure bien moins grave. Cependant, dès la fin du XIIIe, mais surtout au XIVe siècle, on adjoint des éléments de plates à ses protections de mailles : grèves d'acier pour les tibias, puis brassards de plates, cuirasse etc. jusqu'à aboutir au XVe siècle au harnois blanc, l'armure de plates complète.

folio 55 du Cod. Pal. germ. 389 de l’Universitätsbibliothek de Heidelberg (1256), il s'agit de la plus ancienne représentation connue d'une épée maniée à deux mains.
 

Ce que l'on remarque surtout pour le XIIIe siècle c'est l'utilisation probablement occasionnelle d'épées "ordinaires" avec les deux mains. L'utilisation à deux mains est plus précise et, éventuellement, permet d'utiliser le principe du levier pour frapper plus fort. Nos chevaliers sont souvent encore représentés avec le bouclier dans le dos, preuve que la combinaison de base était épée-bouclier. On trouve également, dès le XIIIe siècle quelques rares exemples d'épées clairement faites pour être maniées à deux mains. On a ainsi quelques exemples archéologiques de ces épées, essentiellement à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle même si Oakeshott dans sa classification des épées nous présente un modèle du XIIe siècle. Ces épées correspondent aux catégories XIIa, XIIIa et XVIa de la classification d'Oakeshott. Notons aussi que la forme de ces épées longues est une sorte de version rallongée des épées à une main de l'époque, c'est d'ailleurs surtout la fusée qui est sensiblement plus longue, la lame est aussi un peu allongée mais proportionnellement beaucoup moins. Les tranchants sont plutôt parallèles et la pointe est assez peu effilée, une forme qui pourrait privilégier les puissants coups de taille permis par l'effet de levier (mais sans interdire l'estoc pour autant).

Les types d'épées longue primitives dans la typologie d'Oakeschott

Épée longue (1300-1350) dans les collections du Museum of London

Cela pourrait correspondre à une arme que l'on appelle "brand d'arçon", ou "épée d'arçon" mais pour laquelle j'ai trouvé très peu de sources fiables. Il s'agit d'une seconde épée que portaient les chevaliers de l'époque attachée à la selle de leur destrier et qui servait lorsqu'il était démonté. Elle serait potentiellement plus longue et serait l'ancêtre de notre arme. Les mémoires du Sire de Joinville, contemporain du roi Louis IX, évoquent cette épée :

"Quant son chevalier vit son sire mort, il habandonne maistre et cheval, et m’espia au retourner, et me vint frapper de son glayve si grant coup entre les espaulles, qu’il me gitta sur le coul de mon cheval, et me tint si pressé que je ne povoie tirer mon espée que j’avois ceinte : mais me faillit tirer une autre espée que j'avoie à la selle de mon cheval, dont bien mestier m'en fut. 
[...]
Et en retournant de celle bataille, les Turcs me donnerent de si grans coups, que mon cheval se agenoulla à terre du grant poix qu’il sentoit, et me jetterent oultre par dessus les oreilles de mon cheval. Et tantoust me redressay mon escu au coul, et mon espée ou poing."

Jean de Joinville - Vie de Saint-Louis - 1308 - Traduction par Charles Du Fresne du Cange. Texte établi par Claude-Bernard Petitot, Foucault, 1824

Dans la seconde moitié du XIIIe et la première du XIVe siècles on trouve un certain nombre de représentations d'épées tenues à deux mains ou du moins seule et sans bouclier, ou avec le bouclier rejeté dans le dos. Fabrice Cognot fait remarquer dans sa thèse que certaines évoquent des techniques d'escrime que l'on retrouve dans des traités plus tardifs.

Pour résumer on peut dire qu'au milieu du XIIIe siècle on commence à utiliser des techniques de maniement de l'épée où elle n'est plus forcément conjointe au bouclier (même si c'est le type d'armement majoritaire). On voit également à l'époque apparaître des épées plus longues aux fusées plus longues qui les destinent à un maniement à deux mains. Celles-ci correspondent possiblement aux brands d'arçon et sont attachées à la selle du cheval à la guerre plutôt que ceintes à la ceinture. Notons que ceci apparaît dans un contexte de guerriers couverts de mailles d'acier qui rendent le bouclier moins important. En revanche, combattre de tels adversaire peut demander soit de frapper plus fort pour briser des os à travers la maille, soit de donner des coups d'estocs aux défauts de l'armure (typiquement les aisselles), deux choses que le maniement à deux mains rend plus aisé.

Miniature dans une bible suisse vers 1300 - VAD 302 Weltchronik folio 140v

L'apogée de l'épée longue (1350-1550)

On peut situer l'apogée de l'épée longue, du moins en tant qu'arme de combat, entre 1350 et 1550. Notons qu'elle n'a jamais été majoritaire par rapports aux épées à une main et qu'elle n'est en général pas l'arme principale sur le champ de bataille. Les chevaliers médiévaux combattaient d'abord à la lance, jusqu'au milieu du XIVe siècle où les hommes d'armes anglais infligent de lourdes défaites aux Français en combattant à pied à Crécy (1346) et à Poitiers (1556). Désormais, dans la majorité des batailles rangées, les hommes d'armes, en armures de plus en plus lourde, combattent démontés au sein d'unités lourdes.

Celles-ci sont composées d'hommes d'armes (qui sont nobles mais n'ont plus nécessairement le titre de chevaliers) armés d'armures de de plates et de "coutilliers" ou "gros valets", des roturiers armés d'armures lourdes de qualité inférieure (en général une brigandine et des plates ainsi qu'un casque ouvert), on compte en principe deux coutilliers pour un homme d'armes. Tous sont armés d'armes à deux mains qui peuvent être des lances ou des armes d'hast pour les coutilliers, mais aussi des épées longues ou des haches de pas pour les hommes d'armes. Évidemment, sur le champ de bataille on trouve aussi des fantassins de moindre qualité, moins bien armurés.

La tactique consistant à démonter de la part des hommes d'armes anglais pour combattre a pied a été mise en place au début du XIVe siècle contre les formations de piquiers légers écossais qui rendaient impossibles les charges à cheval. Elle a ensuite été exportée en France pendant la Guerre de Cent ans. Cette tactique a probablement favorisé le maniement à deux mains qui est plus aisé à pied qu'à cheval. En revanche l'épée longue n'est pas forcément l'arme idéale pour une mêlée de champ de bataille, les armes d'hast ou les haches de pas sont probablement plus efficaces mais l'épée longue n'est pas non plus inutile dans une mêlée, que l'on soit contre d'autres combattants en armure ou contre des piétons sans protections importantes.

Un exemple d'affrontement d'hommes d'armes dans une bible historiée allemande de 1430
ULB Darmstadt Hs 1 Historienbibel-folio 135r

Cependant on oublie trop vite que la guerre médiévale c'est peut-être quelques batailles rangées pour des dizaines d'escarmouches, de "petite guerre" et de batailles de siège. Or, dans tous ces affrontements de rencontre où les formations sont moins structurées, moins denses, l'épée longue peut être avantageuse par sa polyvalence. On a beaucoup plus de place pour la manier et elle peut aussi tenir un assez grand espace ce qui évite de se faire déborder en escarmouche ou permet de défendre une brèche lors d'un siège. Notons d'ailleurs, on l'a vu dans un article précédent, que les milices urbaines de certaines villes du Nord de l'Europe ou de l'espace germanique avaient mis en place des compagnies d'élite de "joueurs d'épées" spécialement entraînés à l'épée longue.

L'épée est une arme avec une forte symbolique et associée à la chevalerie et à la noblesse, c'est donc naturellement que sa version longue a trouvé sa place dans les tournois et les pas d'armes. Au XIVe siècle les tournois perdent un peu de leur aspect brutal de pur entraînement à la guerre et l'aspect proto-sportif et social prend de plus en plus de place par rapport à la préparation à la guerre. Le combat à pied (et en armure) y apparait, à la hache de pas bien sûr, mais aussi à l'épée longue. Parallèlement, dans les villes du Nord et de l'espace germanique, les confréries de joueurs d'épées organisent elles aussi de compétitions publiques d'escrime, principalement à l'épée longue, que l'on nomme "Fechtschulen" en allemand. Les bourgeois des villes s'approprient ainsi un peu de la chevalerie véhiculée par cette arme.

Représentation d'une Fechtschule en 1585 à Düsseldorf (il n'y a pas d'illustration médiévale mais, en dehors des costumes, cela devait être relativement similaire).
 

Les duels judiciaires sont un autre exemple d'utilisation de l'épée longue. C'est un duel prévu par la loi, issu de vieilles traditions de droit germanique permettant de prouver ses accusations ou son innocence en s'en remettant au jugement divin, les armes à la main. En France, sous l'impulsion du droit latin qui recherche des preuves lors d'une enquête concrète il est, dés 1260, interdit. Il y a bien eu,  par la suite, quelques exceptions autorisées par le roi mais elles restent exceptionnelles justement. Mais dans d'autres pays le duel judiciaires est resté plus vivace. Il peut se dérouler selon des conditions diverses, en armure ou sans et avec diverses armes dont l'épée longue est l'une des plus fréquente. Le maître d'armes allemand Hans Talhoffer a ainsi préparé plusieurs escrimeurs à ce genre de duels. Ici l'espace est délimité, les armes sont égales et le combat est public.

Il semble avoir existé, parallèlement, des duels d'honneur, pas forcément mortels, entre nobles ombrageux de la défense de leur sang ou de leur peuple. Ainsi le maître d'armes Fiore dei Liberi, évoque le duel d'un de ses élèves, le condottiere Galeazzo da Mantova contre le maréchal français, Jean II le maingre plus connu sous le nom de Boucicaut. Il se déroula en 1395 à Padoue, après que les autres princes aient refusé qu'il se tiennent sur leur terre et devant une large foule. Ces duels étaient en général en armure et pas forcément à mort contrairement à ce qui a prévalu à partir du milieu du XVIe siècle.

Enfin l'épée longue pouvait être également une arme de défense. Elle est rarement portée en ville où l'on porte essentiellement des dagues jusqu'au début du XVIe siècle, de nombreuses villes réglementaient d'ailleurs la taille des lames que l'on pouvait porter. En revanche elle pouvait être emportée en voyage, les routes étant peu sûres. Fiore dei Liberi donne quelques techniques de défense personnelle avec une épée longue qu'il tient d'ailleurs à la main, au fourreau, et non ceinte autour de la taille.

Les types d'épées longue du Moyen-Âge tardif dans la typologie d'Oakeschott

Un mot sur les épées de cette époque qui correspondent aux types XVa, XVII, XVIIIb et XXa de la classification d'Oakeshott, leur pointe est souvent très effilée et, surtout pour les épées de 1350 à 1450, la lame est moins large, plus épaisse, parfois en forme de diamant indiquant une solide épée destinée avant tout à l'estoc. Notons que les traités d'armes nous présentent parfois des épées très exotiques qui seraient optimisées par exemple pour le combat en armure mais on ne sait si il s'agit de théories de la part de l'auteur du traité ou si ces armes ont vraiment existé. En revanche il existe bien des épées longues appelées "verduns" ou "verdons" ou simplement "estocs" qui sont spécialisées pour ce type de combat à cheval et en armure et ne sont presque pas affûtées.

Épée bâtarde (vers 1440) dans les collections du musée de Leeds

 

Grand estoc originaire d'Allemagne (1500 / 1515) dans les collections du Musée du Louvre

Une arme d'entraînement jusqu'à la fin du XVIIe siècle

Au cours du XVIe siècle l'épée longue entame un rapide déclin et elle semble avoir quasiment disparu en tant qu'arme de combat milieu de ce siècle. On n'utilise en effet plus de formation d'hommes d'armes à pied, ceux-ci existent toujours, toujours lourdement armurés mais ils sont remontés sur leurs chevaux et utilisent des lances et de fortes épées à une main. Certains soldats d'élite, à pied, manient de grandes épées à deux mains, plus longues, plus lourdes et mieux à même de briller dans les rôles d'interdiction pour combler une brèche ou éviter un débordement, retarder une poursuite etc. (voir l'article de M.O. Blattlin sur ce même blog) Quant aux duels ils se font désormais avec une nouvelle arme, cette épée "espagnole" de Rabelais que nous nommerons ici "rapière" par commodité (là dessus aussi M.O.Blattlin a écrit un article). C'est également la rapière que les nobles portent au côté à la ville comme sur les chemins, à la fois symbole de leur statut social et arme de défense.

Pourtant, le dernier traité connu présentant une escrime à l'épée longue, Der Kůnstliche Fechter de Theorodi Verolini, a été imprimé en 1679, preuve qu'à l'époque l'arme était encore pratiquée dans les salles d'escrime et qu'un bourgeois allemand pouvait avoir intérêt à acheter un tel manuel. Ce traité est d'ailleurs un plagiat de celui de Joachim Meyer, Gründtliche Beschreibung der… Kunst des Fechtens imprimé en 1570, plusieurs fois plagié et considéré actuellement comme l'un des mieux écrits. Tout au long du XVIe siècle on a bon nombre de traités d'escrime imprimés, donc diffusés à un nombre relativement important de personnes, et presque tous comptent une importante partie sur l'épée longue.

Illustration du traité Der Kůnstliche Fechter de Theorodi Verolini (1679)


En fait, si l'arme de combat disparait pratiquement au milieu du XVIe siècle, sa version d'entraînement et de "sport" perdure encore un siècle et demi, essentiellement dans l'espace culturel germanique. On la nomme actuellement "Federschwert" (épée - plume) ou simplement "Feder" mais il s'agit en fait de termes de l'époque victorienne. C'est une arme non affûtée et sans pointe destinée à l'entraînement et à une pratique proto-sportive. Dès le début du XVIe siècle elle se caractérise par un "schielt" ("bouclier") qui est un petit renflement à la base de la lame qui permet de mieux protéger les doigts lors des prises de fer. Sa fusée est aussi souvent très longue ce qui permet un meilleur levier et probablement aussi de porter des gants de protection. Notons qu'il s'agit d'ailleurs de la seule protection que l'on peut éventuellement porter avec cette arme qui se pratique en vêtements civils (lesquels sont à l'époque légèrement rembourrés) et que la tête n'est pas protégée. On ne peut donc donner de coups à pleine puissance sous peine de blesser son partenaire.

Des "Feders" représentées dans une illustration de l'Opus Amplissimum de Arte Athletica de Paulus Hector Mair (années 1540)

Cette persistance dans le temps semble principalement concerner l'espace germanique on l'a dit. En Italie le traité de Giovan Antonio Lovino : Modo di cacciare mano all spada daté de 1580 ne consacre déjà plus que 4 pages à cette arme et les traités français ou espagnols qui apparaissent à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle n'en parlent pas du tout. La particularité des traités germaniques est que, dès le XVe siècle, ils commencent tous par l'épée longue qui est toujours la partie la plus développée. L'épée longue était, chez les Allemands, l'arme d'initiation à l'escrime, celle par laquelle tout le monde commençait et à partir de laquelle découlaient la plupart des autres armes. Ainsi, même quand l'arme réelle n'était plus utilisée, son "simulateur" lui est resté enseigné parce qu'on devait estimer encore à l'époque que cet enseignement permettait de mieux appréhender l'escrime en général avant de passer aux épées à une main, aux rapières, aux armes d'hast ou à la dague et à la lutte. Il faut y voir un équivalent du fleuret d'escrime au XIXe siècle, une arme qui était devenu uniquement un outil d'entraînement.

Il faut aussi remarquer que les Fechtschulen et même les tournois se poursuivent encore très longtemps, même au XVIIe siècle. Et on y manie ces "simulateurs" et on s'y affronte donc encore avec des techniques d'épée longue à côté d'autres armes qui, elles, ont des applications plus concrètes sur les champs de batailles ou les duels. Outre l'entraînement on a ainsi tout un monde proto-sportif où survivent les techniques d'épée longue et qui donnent encore la parution de traités la concernant.

C'est de cette façon que le maniement de l'épée longue a été enseigné jusqu'à la fin du XVIIe siècle pour disparaître finalement au tournant du XVIIIe siècle. Notons qu'à l'époque, en France, on était déjà en plein essor de l'épée de cour et que, sur les champs de bataille, les fusils à baïonnette remplaçaient les piques.

Salle d'armes de l'université de Leyde aux Pays-Bas en 1610
Gravure d'après un dessin de Jan Cornelisz van 't Woudt dans les collections du Rijksmuseum d'Amsterdam

Manier l'épée longue

Des traités, des "traditions" différentes

Si l'escrime à l'épée longue était pratiquée dans toute l'Europe occidentale seuls trois espaces culturels nous ont livré des écrits sur son maniement. Parmi ceux-ci l'immense majorité vient de l'espace germanique que l'on peut étendre de l'Autriche actuelle jusqu'aux Flandres et aux Pays-Bas. Il faut y inclure aussi bien l'Alsace que de nombreuses villes qui sont actuellement en République Tchèque ou en Pologne.

Les sources en langue allemande représentent peut-être 80% de nos sources sur l'épée longue (statistique "au doigt mouillé", juste pour vous donner un ordre d'idée). Il s'agit très souvent de traités manuscrits ou imprimés, assez bien structurés, parfois illustrés et assez fournis. Parmi ceux-ci, une grande majorité se réclament de la tradition de Lichtenauer, un maître d'armes qui aurait vécu au XIVe siècle et dont beaucoup se disent les élèves. Attention néanmoins, au XVIe siècle il s'agit plus d'une sorte de publicité que d'une vérité. Lichtenauer, s'il a existé, a résumé son enseignement dans un poème que les traités suivant interprètent, c'est une forme intellectuelle très courante à l'époque qu'on appelle "la glose". En cela, les maîtres d'armes bourgeois des XVe et XVIe siècle imitent les formes savantes inventées par les moines et le théologiens des siècles précédents. Quelques auteurs comme Hans Talhoffer par exemple, ne s'en réclament pas mais ils ne sont pas si nombreux.

Jeu d'épée longue dans le traité de Württemberg de Hans Talhoffer - 1467 (Cod.icon. 394a) on voit ici que l'enseignement repose d'abord sur le dessin et que le texte est réduit au minimum

On sait que dans l'espace germanique de l'époque il existait plusieurs traditions concurrentes mais c'est celle de Lichtenauer qui l'a emportée culturellement. Celle-ci se démarque principalement par l'utilisation de "maîtres-coups" ("Meisterhauwen" en allemand) au nombre de cinq (Zornhau, Krumphau, Zwerchhau, Scheitelhau, et Schielhau) qui sont supérieurs aux autres et permettent, quand ils sont placés, de gagner le combat ou du moins de mettre en grande difficulté l'adversaire. Leur particularité est de n'utiliser qu'un seul temps d'escrime quand l'escrime "commune" en utilise deux (parade PUIS riposte).

Cette escrime "commune" que l'on trouve par exemple dans la première partie du Codex Wallerstein (Oettingen-Wallerstein Cod. I.6.4°.2), est moins savante, plus pragmatique. Elle pourrait être à peu près celle que l'on pratiquait dans le reste de l'Europe qui ne nous a pas laissé de traités.

Notons que les traités allemands sont, au moins en partie, destinés à une escrime proto-sportive et c'est de plus en plus vrai au fur et à mesure du temps où l'on voit illustrées des "Feders" et non des épées tranchantes. Les traités tardif comme celui de Joachim Meyer, ne comptent  pratiquement plus de coups d'estoc, plus ou moins interdits dans les Fechtschulen (Meyer lui, dit que "les Allemands n'aiment pas l'estoc").

Page 9v du Starhemberg Fechtbuch (Cod.44.A.8) dit aussi Codex Danzig, une glose du poème de Lichtenauer

Les villes italiennes nous ont laissé peu de traités mais les deux principaux sont très riches, bien écrits et bien illustrés. Il s'agit de ceux de Fiore dei Liberi qui écrit ses traités autour des années 1400 et de Philippo Vadi qui écrit dans les années 1480. Notons que, indirectement, Vadi est un élève de Fiore puisqu'il a eu en sa possession l'un des traités de Fiore (manuscrit qui a, hélas, aujourd'hui disparu). Les traités de Fiore commencent par de la lutte et le jeu court ainsi que la stabilité semblent essentiels dans son escrime. Comme nous l'avait dit Gilles Martinez dans un de ses ateliers à l'HEMAC il y a déjà longtemps "Fiore c'est un lutteur". L'escrime de Fiore est pragmatique, efficace, parfois vicieuse et sans pitié, on n'est pas ici dans une escrime proto-sportive. Notons qu'au XVIe siècle on trouve encore quelques mentions d'épée longue dans les traités d'escrime mais, comme pour le traité de Lovino, c'est le plus souvent anecdotique.

Enfin l'Angleterre nous a livré quelques écrits sur l'escrime à l'épée longue entre le XVe et le XVI siècle. Il s'agit de quelques pages souvent insérées dans des "livres de maison", des feuillets reliés ensemble par leur possesseur pour en faire une sorte de livre et pouvant traiter aussi bien d'astrologie, de science, de géographie, de cuisine que... d'escrime ! Ils sont assez difficile d'accès, certains termes sont obscurs et ils ont encore été peu étudiés, surtout quand les traités allemands donnent des enchaînement relativement précis et plus faciles à interpréter.

Extrait du Florius, De arte luctandi, version latine du traité de Fiore dei Liberi (Bibliothèque nationale de France. Département des Manuscrits. Latin 11269)

Quelques principes martiaux

L'image de l'épée longue trop souvent colportée par les films et les séries est celle d'une arme de brute où l'on frappe avec de grands gestes sans subtilité. Si les illustrations du XIIIe siècle et la structure des épées de ce siècle peuvent encore donner cette impression, ce n'est pas celle que nous donnent les traités d'escrime à partir, au moins, du XIVe siècle. D'ailleurs le contexte du XIIIe siècle est celui de combattants en hauberts de mailles où un grand coup peut encore briser un membre à travers la maille, ce que les protections du XIVe siècle interdisent de plus en plus. Et déjà, dans les récits du XIIIe siècle, on parle déjà de coups portés sous les aisselles aux défauts de l'armure, et donc de coups d'estoc. L'illustration de la bibliothèque d'Heidelberg (voir plus haut) nous montre d'ailleurs déjà ce qui pourrait être un estoc au visage.

Le combat en armure (quand on affronte un autre adversaire lourdement armuré) se fait normalement en demi-épée, c'est à dire que, si la main droite tient l'épée par la garde, la gauche la tient à la lame (avec des gants et en évitant de serrer le tranchant). Le combat est armure consiste à glisser la pointe de son épée aux défauts de l'armure, c'est à dire les aisselles, le visage ou la fente du casque (selon le type de casque de l'adversaire) et l'entrejambe. On arrive très facilement en lutte au corps à corps et l'on peut donc également employer des techniques de lutte pour faire, par exemple, chuter l'adversaire. Les tranchants de l'épée sont en effet incapables de faire le moindre mal à quelqu'un qui porte des protections de plates et celle-ci n'est en général réellement tranchante que vers la pointe. 

Technique en armure dans le Fechtbuch de Paulus Kal (Cgm 1507)

Le combat sans armure est celui qui est le plus développé dans les traités d'escrime. Il se divise souvent entre les techniques de jeu long, et celles de jeu court, c'est à dire au corps à corps. Les techniques de jeu long utilisent aussi bien les coups d'estoc que les coups de taille ou même d'entaille. Certains auteurs comme Fiore dei Liberi visent facilement les mains ou les avant-bras quand les traités germaniques se concentrent plus sur la tête et le corps (sauf à partir du XVIe siècle où on ajoute aussi les avant-bras aux cibles les plus courantes). Notons que si le moindre coup d'épée peut faire mal, tous les coups portés avec une épée longue ne vont pas forcément mettre l'adversaire hors de combat ou le tuer. Les coups d'estoc sont surtout efficaces au visage ou au tronc et les coups de taille ont besoin d'être accompagnés d'un geste pour faire une réelle entaille puisque la lame est droite et non courbe. Néanmoins aucun de ces coups n'a besoin d'être extrêmement armé : l'estoc transperce très facilement les vêtements et la peau et l'action d'entailler ne demande pas d'arriver avec une grande force. De plus, le moindre choc porté à une tête sans protection va facilement sonner celui qui le reçoit et il en résulte que c'est normalement la cible prioritaire dans un combat (mais c'est finalement vrai à toutes les armes).

On oublie donc les combats de brute et l'on utilise toutes les subtilités de l'escrime médiévale. On joue sur le levier, en tenant le plus souvent sa main directrice près de la garde et l'autre sur le pommeau pour avoir une arme très agile et maniable. Malgré tout il faut tout de même savoir profiter de l'inertie de l'arme pour pouvoir enchaîner rapidement. Les traités regorgent de ripostes vicieuses qui mettent l'attaquant en difficulté ou d'enchaînements de coups. Le fait est que certaines parades autorisent difficilement la riposte et l'attaquant peut alors enchaîner d'autres coups. On peut également feinter, principalement en faisant tournoyer l'épée et en ne portant pas un premier coup (on fait par exemple un moulinet sans envoyer les jambes) pour en envoyer un second en profitant de l'inertie de l'arme. Il ne faut pas aussi hésiter à aller sur les côtés pour tromper la distance, rendre la parade plus difficile. En parant un coup on peut d'ailleurs aussi bien reculer mais également avancer sur l'adversaire pour envoyer un coup de taille près du corps (vers les jambes par exemple), mais surtout pour passer en jeu court.

Un jeu parmi d'autres (il y en a 150) chez Paulus Hector Mair présenté par Fechtkunst.schule

En effet, il ne faut pas négliger le jeu court et donc le corps à corps du combat à l'épée longue. Celui-ci est inhérent à l'escrime à l'épée longue et je pense qu'on ne peut pas décemment enseigner l'épée longue sans l'aborder. On a vu qu'il pouvait être recherché par Fiore dei Liberi et, même si l'on ne le recherche pas, on peut malgré tout se retrouver en jeu court durant un combat, surtout quand les deux adversaires s'engagent beaucoup et sont très agressifs. En jeu court on lâche très souvent la main non directrice qui quitte le pommeau pour saisir quelque chose : l'arme adverse, sa fusée, son pommeau, le cou, le bras, la jambe de l'adversaire voire simplement le repousser. Les techniques de jeu court sont très nombreuses et finissent diversement (coup d'épée, de pommeau, égorgement, clef, mise à terre...) et font beaucoup appel à des principes de lutte.

L'épée longue est une arme très maniable (grâce à l'effet de levier de sa longue fusée) et capable de porter à peu près tous les types de coups. Elle peut être maniée avec ou sans armure et on peut aussi bien se battre plutôt loin qu'arriver à distance de corps à corps et utiliser des principes de lutteur. Ce n'est pas par hasard qu'elle est devenue l'arme de débutants de l'escrime allemande et qu'ils ont continué de l'employer un siècle et demi après sa disparition en tant qu'arme de combat.

Technique de jeu court dans le Fior de Bataglia de Fiore dei Liberi (MS Ludwig XV 13 29r-c)

Et dans nos chorégraphies ? 

Nous arrivons à la partie spécifique aux escrimeurs de spectacle : que faire de l'épée longue et de ses techniques pour monter un spectacle d'escrime chorégraphiée ? En fait énormément de choses puisque l'épée longue est une arme extrêmement polyvalente. On peut facilement y placer toutes les approches du combat qui sont évoquée dans l'Esprit de l'épée (voir cet article et celui-ci sur cette thématique particulière). Que l'on soit conquérant, blindeur, contreur ou presseur, l'épée longue se prête à tous les types de jeu.

De même elle se prête à tous les archétypes de personnage (voir ma typologie ici) même si, éventuellement, certains privilégieront certains coups plutôt que d'autres. Ainsi les profils de brute iront facilement rechercher les techniques de jeu court qui les avantagent, cela peut aussi être le cas des autodidactes qu'on imagine plus à l'aise dans ces techniques moins académiques, ou des athlètes qui profiteront également d'un avantage physique. On peut y faire des feintes pour les vieux briscards ou les artistes, avoir une escrime très propre ou plus vicieuse. En cela on peut choisir les traités plus adaptés à son type de personnage : on voit bien un vieux briscard pratiquer l'escrime de Fiore dei Liberi tandis qu'un artiste maîtriserait à la perfection les maîtres coups de Lichtenauer ou qu'un bon élève appliquerait à la lettre les préceptes de l'escrime commune. Une escrime avec beaucoup de moulinets comme celle de Joachim Meyer se prêterait elle aussi assez bien à un artiste ou à un athlète. En fait il y a de quoi faire.

En revanche il faut faire un peu attention aux personnages car tout le monde ne pratiquait pas l'escrime à l'épée longue. Elle reste le marqueur d'un certain statut social : noble ou au moins bourgeois des villes mais certainement pas un garde ordinaire ou un brigand. Ceux-ci doivent porter d'autres armes : armes d'hast, lances, bâtons, coutelas, dagues etc. Notons néanmoins que les techniques d'épée longue vous donnent les bases pour la plupart de ces armes (sauf les dagues ou les boucliers) et qu'avec un peu de travail on s'adaptera assez vite. L'épée longue est également une arme de héros dans l'imaginaire collectif, plus encore que l'épée à une main ou même que la rapière. Elle porte tous les symboles de l'épée et sa taille plus grande les exagère. Elle peut aussi tout à fait être portée par un méchant mais il sera alors lui aussi noble et terrifiant, et il faut qu'il sache bien la manier. D'une manière générale, même si on peut justifier des scénarios où des combattants mauvais ou moyens la manient (jeunes pages ou écuyers par exemple, chevalier peu subtil ou mal entraîné etc.) on imagine plutôt que celui ou celle qui la possède a un bon niveau d'escrime et cela exigera donc un bon niveau aussi de la part de l'escrimeur de spectacle.

L'épée longue Anduril est l'arme d'Aragorn, l'archétype du héros combattant dans Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien (ici une image du film du Peter Jackson de 2003)

L'épée longue devra donc souvent être opposée à autre chose qu'une épée longue. Il existe quelques techniques par ci par là contre des épées à une main, des armes d'hast etc. Néanmoins cela veut surtout dire qu'il faudra réfléchir aux distances, aux coups, aux tactiques que chacun recherchera naturellement. Les principes de l'épée longue demeureront, ceux du jeu long ou du jeu court et même certains maître-coups resteront applicables avec d'autres armes. Pour ma part j'adorerai mettre en scène le combat du chapitre XXIII du Gargantua de Rabelais où le capitaine Tripet de l'armée Picrochole, armé de son "épée lansquenette" (probablement un Katzblager, une épée courte de mercenaire allemand) affronte Gymnaste, le précepteur et maître d'armes de Gargatua armé de son épée "baise-mon-cul" qu'il manie à deux mains (et est donc clairement une épée longue). Gymnaste est tout en souplesse et en agilité (plutôt un profil d'athlète) face à Tripet qui est décrit comme gras et qu'on imagine en brute ou en vieux briscard. Oui, j'aime la beauté de la littérature française moi messieurs-dames ! 😎

Un petit mot aussi sur la première époque de l'épée longue, le XIIIe et le début du XIVe siècle où l'on mettra en scène des chevaliers en haubert de mailles combattant à pied. On est à la fin des Croisades, à la fin des guerres entre les Capétiens et les Plantagenêts, dans les guerres anglo-écossaises ou même dans les chansons de geste sur la Table Ronde (la "matière de Bretagne") ou les compagnons de Charlemagne (la "matière de France") qui sont encore très vives à cette époque. Représenter un affrontement de cette époque peut être original et intéressant. On peut imaginer ou ou plusieurs chevaliers "invincibles" grâce à leurs armures tenant tête à des piétons bien plus nombreux et moins armés. On peut aussi représenter un combat entre un et plusieurs chevaliers qui s'éternise pendant très longtemps à cause des armures et des boucliers. Les récits de la Table Ronde nous décrivent parfois des combats qui durent des heures voire plusieurs journées, c'est très exagéré mais avec un tel équipement cela peut durer longtemps. La prise à deux mains peut permettre d'apporter un nouvel élément scénaristique en frappant plus fort ou, grâce à une meilleure précision, en touchant au défaut de l'armure et donc apporter une solution à un combat interminable. Notons qu'un écuyer pourrait également apporter une épée d'arçon à son chevalier. Celui qui changer d'arme apparaîtra alors soit plus malin si c'est le héros, soit plus retors si c'est le méchant de l'Histoire. 

Enfin évoquons les combats d'entraînement ou proto-sportifs qui peuvent également être des éléments scénaristiques intéressants. Ils pourraient mettre en scène des escrimeurs moins expérimentés, des rivalités de maîtres, d'écoles d'escrime, de villes, de familles etc. Il faudra alors utiliser des Feder bien visibles du public, qu'il comprenne qu'il s'agit d'épées non tranchantes et non pointues. Et, par pitié, ne refaites pas ces scènes de films abominables où les personnages s'entraînent avec des épées tranchantes ! Ils se seraient probablement tués dix fois si ils le faisaient vraiment. Il faudra bien sûr faire monter la tension autrement que par la menace de la mort d'un de deux protagonistes et donc bien exposer les enjeux en introduction du combat mais cela reste largement possible et intéressant.

 Je vous remets ici la première vidéo de Warlegends avec un excellent combat à l'épée longue

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L'épée longue a donc suivi un long parcours depuis les champs de bataille du XIIIe siècle jusqu'aux écoles et compétitions d'escrime du XVIIe. Elle a été avant tout une arme d'escrimeurs, une arme technique et polyvalente, utilisable à pied comme à cheval, en armure comme sans armure. C'est une arme avec un variété infinie de techniques et de jeux possibles, la palette la plus riche de toutes les armes de mêlée. C'est aussi ce qui lui a permis de perdurer en tant qu'outil d'entraînement bien après sa disparition en tant qu'arme de combat.

L'épée longue est aussi une arme qui porte tout un imaginaire. Elle porte déjà toute la symbolique chevaleresque de l'épée, l'arme des héros, mais aussi une arme chrétienne avec sa garde en croix. De plus, comme elle est une épée "agrandie", ces symboles sont encore exacerbés concernant l'épée longue. Notons qu'elle a toujours reflété un certain statut social, n'importe qui ne maniait pas l'épée longue. C'était une arme de chevaliers puis d'hommes d'armes qui a été élargie aux bourgeois des villes pratiquant l'escrime et appartenant à des compagnies d'élite (ou du moins censées l'être). On la voit dans beaucoup de films et de séries, les réalisateurs la préférant visuellement à l'épée à une main ou à l'épée-bouclier. C'est même l'arme la plus pratiquée dans les clubs d'AMHE et l'arme que l'on a en tête quand on pense "escrime médiévale".

Avec tout cela elle mérite une belle carrière au sein de l'escrime artistique, en respectant la diversité et la technicité de son escrime et non en envoyant des coups simplistes comme des brutes. Je ne peux que plaider sa cause !

  Je ne pouvais pas faire cet article sans une vidéo d'Adorea, ici probablement la plus célèbre qui, en plus, gère les phases de corps à corps en proposant des manières de continuer le combat après avoir subi des techniques de lutte.

Bibliographie succincte

Monographies

COGNOT Fabrice L’armement médiéval: les armes blanches dans les collections bourguignonnes. Xe - XVe siècles (thèse soutenue auprès de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne - 2013)
 
GRANT Niel The Medieval Longsword - Osprey Publishing - Oxford - 2020
 
OAKESHOTT Ewart Records of the Medieval Sword Boydell Press, Woodbridge 1991 
 
REID Peter  A Brief History of Medieval Warfare Londres 2008 

Articles

JAQUET, Daniel. Harnischfechten, une approche du duel en armure à pied d’après les traités de combat
(XVe-XVIe siècles): élaboration d’une logique de combat.
In: Arts de combat : théorie & [et] pratique en Europe - XIV-XXe siècle. Fabrice Cognot (Ed.). Université de Bourgogne. Paris : A.E.D.E.H., 2011. p. 117–136. (Histoire & [et] patrimoine) 
 
MARDSEN Richard (A limited) History of the Longsword - 2010 
 

English bastard-sword/longsword sur le site de T.A.S. 

Vidéos 

Interview de Pierre-Henry Bas dans le podcast Le Collimateur : L'arme fatale #2 : l'épée à deux mains 

Vidéo courte de Tancrède de Saubadia sur les épées d'arçon : Les épées d'arçon, où les voit-on ?

jeudi 14 mai 2026

Votre garde et ce qu'elle dit de votre personnage

Comme on le dit souvent ici, un combat de spectacle est d'abord un récit qui met en scène des personnages dans une situation d'opposition. Ces personnages peuvent s'inscrire dans un cadre plus large comme une pièce de théâtre ou un film dans lesquels des dialogues et/ou des mimiques l'auront déjà esquissé sinon défini. Il peut aussi n'exister que dans une scènette de combat où celui-ci sera la principale caractérisation que l'on en aura. Dans les deux cas il s'agit d'être soit fidèle au personnage précédemment défini, soit de le raconter par les gestes. Ceux-ci doivent également faire le récit du combat : cela se passe-t-il bien ou mal pour le personnage ? Qui domine ? Quelle est leur interaction ? L'un est-il plus agressif que l'autre ? etc.

Pour cela les gardes sont un élément important (mais pas unique) de ce récit. Il s'agit d'ailleurs de parties qui ne sont pas totalement du combat dans le sens où les lames ne sont pas en action immédiate d'offensive ou de défensive. Elles sont pourtant tout aussi importante que les gestes eux-mêmes.

4 gardes présentées dans le Solothurner Fechtbuch (Cod.S.554), copie du début du XVIe siècle du Fechtbuch de Paulus Kal (vers 1470)

Tout d'abord il convient de définir ce que nous entendons par "gardes", la définition variant assez selon les époques, les traditions les auteurs. Pour les Allemands des XVe-XVIe siècle il s'agit de positions par lesquelles les attaques ou les parades commencent ou finissent. Pour la broadsword et le sabre britannique ce sont plutôt des positions de parade. Plus tard c'est plutôt une position offrant des possibilités d'attaques et de défense. Nous ferons simple : nous entendrons ici par garde la position que l'on adopte pour aller à la distance de combat ou pour attendre que l'adversaire y rentre. C'est donc celle avec laquelle on commencera une attaque ou une parade, celle que le spectateur verra entre les actions offensives et défensives.

On tâchera ici d'être généraliste et de parler aussi bien des gardes médiévales que de celles du XIXe siècle quand bien même il y a des différences significatives. Néanmoins nous tâcherons de rechercher les similitudes plutôt que les différences. Nous nous attacherons aussi, au cours de cet article, à évoquer à la fois les types de personnages mais aussi les profils d'escrimeurs auxquels elles correspondent le mieux. Les types de personnages seront en gras et font référence à ma typologie exposée dans cet article. Le profil d'escrimeur sera indiqué en italique et fait référence au modèle présenté par L'esprit de l'épée de Rémy Delhomme, Jean-François Di Martino et Frédéric Carre dont le Baron parle dans cet article.

N.B. : j'emploierai parfois les termes modernes des positions de main et de bras ("sixte", "tierce" etc.), notez qu'il s'agit forcément de l'acception actuelle. Ainsi la garde de "sixte" est la "quarte" du XVIIIe siècle.

 

Quatre gardes présentées dans le Traité sur la contre-pointe d'Alexandre Valville (1817)

Les gardes fermées

Par garde "fermée" j'entends ici des gardes qui sont difficiles à attaquer car la pointe de l'arme fait face à l'adversaire et que la position facilite les parades sans pour autant interdire l'attaque. En principe cette garde ferme aussi une ligne d'attaque à l'adversaire. La pointe en avant dissuade l'adversaire de se ruer à l'attaque, il devra auparavant l'écarter ou en prendre le contrôle. Les attaques peuvent être d'estoc ou de taille, en revanche les parades de blocages sont plus faciles à effectuer que les parades en frappant la lame adverse, elles favorisent alors des ripostes en pointe ou avec le contre-tranchant ainsi que les jeux au fer. 

À l'épée longue on y rangera la garde du "bœuf" (ou de la "fenêtre" chez Fiore) mais surtout la "charrue", à l'épée de cour il s'agirait plutôt d'une garde de tierce ou éventuellement de sixte. Ce type de garde est moins évident au dussack ou au sabre mais on serait plutôt sur une garde du taureau ou de la pointe pendante. Pour le sabre on peut y ranger les gardes de tierce (ouside guard) ou de quarte (inside guard) qui ferment bien la ligne et permettent des attaques de pointe.

Il s'agit de la garde la plus classique, un personnage avançant ainsi montre qu'il est formé à l'escrime et qu'il est prudent dans son approche, se méfiant de la contre-attaque. Il prend le minimum de risques car il ne connaît pas son adversaire ou sait que celui-ci est prêt à lui lancer une attaque à tout moment.

En position d'attente c'est une garde très défensive où le personnage prend le moins de risques possibles. C'est la position idéale pour un escrimeur qui veut avancer en sécurité dans la distance comme le conquérant, ou qui qui a besoin de reprendre ses esprits après une phrase d'armes où il a été en difficulté. Un bon blindeur ou un presseur peuvent tout à fait jouer de ces gardes fermées et alterner avec des ouvertures pour provoquer l'attaque.

Garde "de la charrue" (Pflug) dans le Solothurner Fechtbuch (Cod.S.554), copie du début du XVIe siècle du Fechtbuch de Paulus Kal (vers 1470)
 

Notons qu'à l'épée de cour la sixte donne une posture plus "délicate", moins martiale, indiquant un escrimeur plus élégant mais aussi plus sûr de lui voire légèrement arrogant. En effet, la sixte a une parade bien moins ferme que la tierce et cela peut jouer sur le style du personnage.

C'est typiquement la garde que prendraient, en début de combat, deux adversaires qui ne se connaissent pas, ne savent pas si l'un est supérieur à l'autre et font preuve de prudence. La sixte, en début de combat posera un personnage soit plus raffiné dans son escrime (comme un artiste), soit plus sûr de lui voire les deux. Notons que ces gardes ferment beaucoup le jeu et qu'un athlète les utilisera probablement peu puisque son but est de dynamiser le jeu. Enfin elles sont à déconseiller pour les profils non formés à l'escrime (maladroit, bandit et suicidaire), en revanche je les conseille pour un bon élève qui pensera bien à se défendre comme on lui a enseigné et les privilégiera pour être en sécurité.

La 3ème garde tirée de Les Vrais Principes de l'Espée Seule (1670) de Philibert de La Touche que nous qualifierions de garde "en tierce" de nos jours.

Les gardes hautes

Nous entendons ici toutes les gardes où l'épée est au-dessus de la tête ou simplement au niveau du corps. En revanche, ici, la pointe n'est pas tournée vers l'adversaire mais vers le ciel ou la terre selon la position de l'arme. Ces gardes permettent en général d'effectuer des attaques de taille, pour l'estoc il faut repasser par une autre garde ce qui fait qu'il ne s'agit pas de l'attaque privilégiée avec ce type de garde. Elles permettent également des parades faciles, notamment des parades en frappant la lame adverse. Le corps reste cependant moins protégé : l'adversaire peut plus facilement se jeter à l'attaque puisqu'il n'est pas gêné par une pointe. On peut aussi bien parer en reculant qu'en avançant si l'on veut rentrer en distance de corps à corps. Ces gardes laissent ainsi beaucoup de possibilités de jeux.

En épée longue il s'agit principalement de la garde du jour et de ses dérivés que sont les gardes de la colère à droite ou à gauche (garde de la dame chez Fiore). Au dussack et au sabre il s'agit de l'essentiel des gardes hautes, à l'exception de celles citées plus haut. Il n'y a pas réellement de telles gardes à l'épée de cour puisque cette arme est exclusivement de pointe, cependant cela s'assimilerait à un escrimeur ouvrant sa garde, cessant de pointer son arme sur l'adversaire et l'incitant ainsi à l'attaque.

Garde "du jour" ou "du toit" (Von Tag ou Von Dach) dans le Ergrundung Ritterlicher Kunst der Fechterey d'Andre Paurenfeyndt (1516)

Si le personnage avance il est clairement prêt à prendre certains risques de contre-attaque, encore plus si il avance ainsi face à une garde fermée : il recherche ici clairement la contre-attaque. C'est clairement la garde idéale pour un presseur : celle qui fait sentir le danger des deux côtés, va provoquer la contre-attaque. Et dans ce même sens elle est bonne aussi pour un blindeur qui, ainsi, s'ouvre en invitant à une attaque basse tout en étant prêt pour une action défensive et une riposte. Notons que c'est aussi la garde d'un conquérant qui veut attaquer de taille.

De part l'aspect dynamique qu'elles offrent ces gardes sont très adaptées à des personnages dont l'escrime est basée sur le physique comme des athlètes ou des brutes. Pour le suicidaire c'est clairement même la garde à privilégier (avec une position approximative en raison de son mauvais niveau d'escrime). Il en va de même pour les bandits qui chercheront ainsi le coup vertical à la tête (de dos de préférence) ou des parades bien trop larges et prendront une vilaine version de ces gardes. Pour les autodidactes elle est préférable à une garde fermée, montrant une formation moins académique avec des failles mais aussi des ruses.

La garde allemande dans Le Maistre d'Armes ou l'Exercice de l'Epée Seule d'André Wernesson de Liancour (1686), l'une des rares gardes hautes à l'épée de cour.

Les gardes basses

Dans ces gardes l'arme est basse, la pointe plus vers le sol que vers la hauteur. Évidemment elle est prête à remonter très rapidement pour donner un coup de taille ou d'estoc (selon les gardes). Tout comme les gardes hautes on est aussi prêt à la parade, le plus souvent en frappant l'arme adverse plutôt qu'en la bloquant. Cependant, dans ces gardes, on est plus ouvert que dans les gardes hautes, l'arme arrive moins vite pour parer et l'on n'a en principe pas le temps de parer en avançant, la parade se fait forcément en reculant, on ne peut donc pas rentrer facilement en distance de corps à corps à partir de celles-ci. En revanche ces gardes sont très reposantes, surtout si l'on choisi de laisser la pointe de l'épée toucher le sol. Enfin ces gardes basses peuvent spécifiquement être utiles contre certaines autres gardes, notamment les gardes fermées. C'est ainsi que la garde du fou permet d'attaquer facilement le boeuf en escrime médiévale.

En escrime médiévale on retrouvera dans cette catégorie beaucoup de gardes de Fiore dei Liberi qui semble particulièrement les affectionner. Dans la tradition germanique on retrouve la classique garde du fou mais aussi différentes portes de fer, le changement etc. On retrouve rarement ces gardes au sabre, la main étant en général plutôt hautes, pas plus qu'à la rapière ou l'épée de cour même si l'on peut tout à fait abaisser sa main de tierce en seconde ou de sixte en octave pour faire une invitation et provoquer l'adversaire.

Garde de la "porte de fer" dans le traité de Fiore dei Liberi Fior di Battaglia (MS Ludwig XV 13), vers 1404

Prises en avançant vers l'adversaire c'est la marque d'une véritable prise de risque, d'un escrimeur sûr de lui ou, au contraire, qui essaie tout après que ces précédentes stratégies ont échoué.

On y est d'autant plus vulnérable qu'il faut être capable de brusquement reculer pour se défendre alors qu'on avançait. Cependant certaines gardes comme la garde du sanglier chez Fiore (proche de la garde du fou), sont explicitement conçues comme agressives en mettant la pression en faisant remonter la pointe de l'arme. Malgré tout on laisse l'impression d'un corps très vulnérable, d'une véritable mise en danger. Cela peut être le fait d'un conquérant prêt à tout pour continuer à attaquer ou d'un presseur particulièrement audacieux (peut-être un athlète très agile, capable de changer la direction de son corps en un instant). Comme elle est extrêmement risquée en avançant elle sera plutôt réservée à la fin du combat, quand on essaye d'autres choses après ne pas avoir réussi les actions les moins risquées.

En défense l'impression est différente : on est prêt, on attend, l'arme basse, sans se fatiguer, mais on l'incite aussi à une attaque haute et l'on sait ainsi comment on se défendra (et ripostera). Elle est donc excellente pour un blindeur qui veut provoquer l'attaque de son adversaire en ayant reculé moins vite pour le mettre à distance d'attaque au moment où il le souhaite. À l'épée de cour il pourrait même volontairement abaisser son arme pour provoquer l'attaque. En escrime médiévale un contreur pourrait aussi prendre une de ces gardes pour surprendre l'adversaire qui avance par une contre-attaque inattendue. Chez un athlète ces gardes ne devraient pas être prises de façon statique mais plutôt après un grand coup descendant. Ce sont des gardes qui permettent grands mouvements et on pourrait les imaginer de façon offensive pour chasser l'arme adverse et se retrouver ainsi en garde haute pour renvoyer une attaque.

Le fait que ces gardes soit moins fatigantes plaide également pour en faire des gardes de fin de combat, quand les corps sont fatigués et qu'il est plus aisé de laisser trainer sa lame au sol.

Garde basse au sabre dans le Traité sur la contre-pointe d'Alexandre Valville (1817)

Les pointes bras tendu(s)

Il ne s'agit pas ici proprement de gardes que l'on va tenir longtemps mais de positions. L'idée est de tendre le ou les bras vers l'adversaire, la pointe vers lui pour le dissuader d'avancer. Idéalement on a sa lame du côté de l'arme de l'adversaire pour bloquer un éventuel coup de taille (comme pour un estoc). Le plus souvent on profite de cette garde pour reculer et se mettre hors distance.

Elle correspond à la longue pointe de l'escrime médiévale ou à la pointe en ligne de l'escrime moderne.

Il s'agit donc d'une garde défensive qui sert à reprendre ses esprits après une passe d'armes manquée. Elle peut également servir à dissuader un adversaire qui s'avance. Visuellement cela marque, pour le personnage, un certain art de retraiter en sécurité (l'autre option est de donner un coup de taille en reculant pour se dégager). C'est la marque d'un ou d'une escrimeuse qui est en difficulté mais n'est pas totalement débordé et sait encore se protéger en reculant.

La longue pointe (Langort) présentée par Theodori Verolini dans Der Kůnstliche Fechter (1679), copie du traité Joachim Meyer Gründtliche Beschreibung der… Kunst des Fechtens (1570) la longue pointe est à droite (l'auteur se trompe en recopiant)

 Les gardes "nonchalantes"

Je n'ai trouvé que ce terme pour désigner le fait d'adopter quelquechose qui pourrait faire en sorte que le personnage n'est pas en garde alors que sa position est pratiquement celle d'une garde existante. Il s'agit de version "nonchalantes" de la plupart des gardes basses mais aussi de l'épée ou de sabre à l'épaule dans une sorte de garde du toit ou de la colère masquée. En gros le personnage donne l'impression de ne pas être en garde, donc pas prêt au combat, mais en fait il l'est et peut ainsi régir rapidement à une attaque voire attaquer.

Ce type de garde est intéressant pour deux types de personnages : les très bons escrimeurs qui sont sûrs d'eux (voire arrogants) et les personnages à l'escrime basée sur la ruse (le bandit, l'autodidacte et le vieux briscard). Pour les profils, tout ce que j'ai dit sur les gardes basses et hautes s'applique. On peut ainsi montrer la confiance ou l'astuce/la fourberie de ces personnages. Cela s'applique essentiellement lors du premier coup mais cela peut aussi être utiliser pour narguer l'adversaire ou préparer une ruse (un adversaire faisant semblant de vouloir cesser le combat). 

***

Voici donc quelques réflexions sur les gardes et sur ce que l'on peut raconter avec. Je suis volontairement resté généraliste et je ne suis pas entré dans le détail des différentes catégories. Cela sera à vous d'explorer les différences entre une porte de fer et une garde du fou ! Les gardes peuvent renforcer ce récit du combat, elles font en fait déjà partie du combat (même si cela n'est pas comptabilisé selon les règlements des compétitions d'escrime artistique). Si elles ont des fonctions martiales elles ont également un effet différent sur le public. J'ai aussi voulu y rattacher des types de personnages et des profils d'escrimeur car il y a clairement des choix privilégiés selon les profils (même si, dans un combat qui dure, tout est possible). J'espère vous avoir donné quelques clefs, quelques outils pour mieux construire vos chorégraphies.