samedi 24 novembre 2018

Monter un combat de pirates - flibustiers et corsaires

Cet article est complément à mes deux articles (1ère partie2nde partie) concernant les combats à l’époque de la piraterie. Il vous sera utile si vous souhaitez monter un combat naval aux deux périodes proches que sont la Flibuste et les Corsaires des guerres napoléoniennes (les exploits de Surcouf et de ses hommes notamment).

Les tactiques, les techniques de combat, les costumes et les armements sont très proches mais il y a néanmoins quelques différences. À noter que si vous voulez évoquer des périodes encore plus proches comme par exemple l’épopée de Jean Bart et des corsaires de Dunkerque (entre 1672 et 1697) vous n’avez rien à changer, les costumes et armes sont les mêmes à des détails infimes.

Affiche du film Surcouf, le tigre des 7 mers  de Sergio Bergonzolli (1966)

 Monter un combat de flibustiers

Contexte historique

Pour l’histoire de la flibuste je vous invite à lire l’excellent site de Raynald Laprise, je tâcherais ici d’en faire un très rapide résumé. Les corsaires français et anglais ont d’abord accompagné les corsaires hollandais (les « gueux de mer ») lors de la Guerre de trente ans pour piller les navires espagnols dans les Caraïbes. En 1629 ils ont investi la petite île de la Tortue (Tortuga en espagnol) au nord-ouest de l’île d’Hispaniola (actuellement la Tortue fait partie de l’état d’Haïti) et l’on utilisée comme base pour mener leurs raids. Après avoir été attaquée et parfois reprise (et abandonnée) par les Espagnols, la petite île s’est peu à peu imposée comme repaire de flibustiers, ainsi que se sont appelés ces hommes, à mi-chemin entre les corsaires et les pirates. Parallèlement une petite colonisation par des planteurs de tabac s’est mise en place à la Tortue et, l’Ouest d’Hispaniola étant étant abandonnée par les Espagnols, des boucaniers français se sont installés pour y chasser les bœufs sauvages (pour la peaux) et le cochons sauvages (pour la viande).

L'île de la Tortue au XVIIème siècle
En 1654 Cromwell, qui vient gagner la guerre civile anglaise, met en place le « Western design », une politique maritime agressive. Il envoie dans les Caraïbes une flotte avec une bonne partie des hommes de son ancienne armée (la « New model army ») pour conquérir Hispaniola. L’aventure n’est qu’à moitié couronnée de succès puisqu'entre 1655 et 1658 les Anglais s’emparent de l’île de la Jamaïque à la place, moins peuplée et moins riche. On tente de faire des colons de ces soldats mais la plupart préfèrent rejoindre les rangs de la flibuste, c’est ainsi que l’île de la Jamaïque devint la seconde base de la flibuste et même plus importante que la Tortue.

La flibuste connut sa décennie de gloire dans les années 1660 où les flibustiers les plus audacieux allèrent jusqu’à prendre des villes pour les piller ou rançonner ses habitants. Une des plus célèbres est la prise de Maracaïbo en 1666 par l'Olonnais. Puis dans les années 1670-1680, les gouvernements français et anglais décidèrent de mettre un terme à la flibuste en normalisant la Tortue et la Jamaïque. Cette entreprise fut menée par d’anciennes gloire de la flibuste : de Grammont pour la France et Henry Morgan pour l’Angleterre. Ils parvinrent en grande partie à éteindre la flibuste même si, à l’occasion de la guerre de succession d’Espagne, celle-ci reprit un peu de vigueur.

L'Olonnais, peut-être le plus célèbre des flibustiers
Les Flibustiers pillaient les navires espagnols en vertu d’une commission délivrée par le gouverneur de la Tortue ou de la Jamaïque qui les y autorisait au nom du roi. On retrouve un mécanisme proche de celui des corsaires sauf que ces commissions étaient, au regard du droit national, d’une qualité juridique douteuse (elles relevaient surtout de l’initiative de ces gouverneurs et ne suivaient pas les règles habituelles en matière de guerre de course). Néanmoins elle leur permettait de revendre légalement les biens pillés à la Tortue ou à la Jamaïque et de trouver des armateurs pour leurs navires. Néanmoins les flibustiers avaient mis en place un partage des biens inédit qui n’existait pas chez les corsaires (chez qui l’essentiel du butin allait à l’armateur). Ils ont inventé la chasse-partie où la part du capitaine est seulement le double de celle d’un homme ordinaire, où l’armateur a un certain nombre de parts de butin et où un système de compensation (une sorte de « sécurité sociale » avant l’heure) est donné aux hommes en cas de blessure ou d’invalidité. Avec les Boucaniers ils ont constitué une sorte d’ensemble nommé « les frères de la côte », témoignage d’un sentiment d’appartenance commun de ces hommes. Beaucoup de flibustiers étaient d’anciens boucaniers réputés pour leur habileté au tir.

Spécificités par rapport à l’âge d’or de la piraterie

Pour ce qui est des costumes celui des marins était déjà sensiblement le même : culottes, chemise, bonnet et un éventuel gilet. Pour ce qui est des gens un peu plus fortunés (ou des flibustiers ayant réussi) on oublie le tricorne et l’on préfère un large chapeau (à plumes?) et la redingote n’avait pas encore été inventée et les gens de bien portent des vestes aux manches ouvertes ou à manches courtes et des demi-capes. Nous sommes à l’époque de Louis XIV, mais dans le monde plus fruste des Caraïbes...

Pour ce qui est de l’armement les sabres ont peut-être des gardes plus enveloppantes venant du dussack, notamment en forme de coquilles saint-jacques (sabres produits par la compagnie des Indes néerlandaise). Tout ce que j’ai dit sur leur maniement est globalement identique. On trouve également des haches et des poignards, les nobles pouvant éventuellement avoir une main-gauche à grands quillons. En revanche la Baïonnette n’existait pas ou n’avait probablement pas gagné les Caraïbes et les soldats espagnols étaient encore sur le modèle des Tercios, divisés entre piquiers et mousquetaires. On imagine que sur un navire les piques étaient plutôt des demi-piques et notons également qu’une partie de ces piquiers pouvaient porter une armure protégeant le tronc et les cuisses et un casque (de type cabasset, bourguignotte ou morion). Si l’on choisit cette option cela changera fortement les coups que porteront nos flibustiers (il est inutile alors de vouloir porter un coup au crâne ou au tronc) et donc la physionomie du combat.

Dussack du XVIIème siècle
Une autre différence concerne les nobles et officiers qui ne portent pas d’épées de cour (pas encore inventées) mais des rapières. Les espagnols combattent selon leur école nationale et les français et anglais selon leurs écoles respectives descendantes de l’école italienne. Des officiers ou des nobles anglais pourraient préférer une broadsword (du type « mortuary sword ») à la place. Mais là encore il s’agit d’une très petite minorité, De Grammont est l'un des très rares nobles connus parmi les capitaines de la flibuste si ce n'est le seul, les flibustiers ordinaires combattent au sabre, à la hache, au poignard et au pistolet. Enfin, notons que certains soldats espagnols sont armés de montantes, de très grande épées à deux mains (plus d’1m50) destinées à dégager l’espace autour de soi et maniées selon des techniques très particulières et très différentes de l’épée longue, ce sont également des armes de garde du corps. Figueiredo, auteur d’un traité de montante, nous précise que cette arme est utile pour dégager le pont d’une galère, de là à supposer qu’on en trouvait également sur les navires sillonnant les Caraïbes... C'était certainement rare mais cela peut être intéressant en spectacle.

Monter un combat de corsaires napoléoniens

Contexte historique

Sauf si vous êtes dunkerquois, le mot de corsaire évoque très probablement pour vous les exploits de Surcouf et des corsaires français durant la longue période des guerres napoléoniennes. La France fut en guerre contre l’Angleterre presque continuellement de 1793 à 1814. La guerre de course se développa particulièrement à cette époque et notamment durant la période allant de 1803 à 1810 où les corsaires français firent des merveilles. L’Angleterre réagit en prenant plusieurs mesures : convois obligatoires pour les marchands, bombardement systématique de tous les ports commerçant avec la France et escadres ou flottilles anti-corsaires. La course française devint beaucoup moins rentable et même souvent déficitaire à partir de 1811 même si les corsaires naviguèrent durant tout le reste de la guerre. Il s’ensuivit deux décennies de combats entre les corsaires français et les navires anglais, notamment ceux de la Compagnie des Indes Orientales, avec quelques exploits légendaires comme la prise du Kent (40 canons et 437 hommes) par Surcouf sur la Confiance (24 canons et 160 hommes) en 1800.

Cet historique doit beaucoup au petit livre de 'l’universitaire Patrick Villiers Les Corsaires (éd. de 2007).

Prise du Kent par la Confiance en 1800 (tableau de L. Garneray 1835)
Les corsaires, si ils étaient des hommes audacieux, n’avaient pas la liberté des flibustiers et des pirates. Ils étaient payés par l’armateur même si une petite partie du fruit du butin leur revenait pour les motiver. C’était également des hommes attachés à un port, avec parfois une famille. Ils pouvaient aussi ne pas être corsaire toute leur vie et retourner à une vie de marin plus ordinaire par la suite. Cela nous limite surtout aux scénarios Français contre Anglais (marchands ou Royal Navy) et rend plus compliqués les scénarios impliquant des histoires personnelles entre corsaires. Enfin, avouons-le il est difficile de ne pas verser dans un certain chauvinisme bien franchouillard avec cette époque, ces corsaires courageux défiant les navires de commerce anglais bien armés et la chasse par la Royal Navy.

Un ancien officier du Kent aurait renconté Surcouf et lui aurait fait remarquer la chose suivante : «Enfin, Monsieur, avouez que vous, Français, vous battiez pour l'argent tandis que nous, Anglais, nous battions pour l'honneur…» 
La réponse prêtée à Surcouf : «Certes, Monsieur, mais chacun se bat pour acquérir ce qu'il n'a pas.»

Spécificités par rapport à l’âge d’or de la piraterie

Pour ce qui est des costumes, celui des corsaires et des marins des navires marchands était probablement assez proche de ce qui se portait un siècle auparavant. Là encore les vêtements des gens de bien (nobles et bourgeois) diffèrent : la redingote est coupée différemment, on commence à porter le pantalon et le tricorne a cédé sa place au bicorne ou à d'autres chapeaux plus pratiques. Notons par contre que les marins des marines de guerre (et donc de la Royal Navy) portent désormais des uniformes (très simples), évidemment aussi, l’uniforme de gardes de marine anglais est différent lui-aussi. Au niveau de l’armement également, on dispose de sabres réglementaires pour les deux marines, ils sont distribués au moment de l’attaque aux marins. Le sabre français est surnommé « cuiller à pot » du fait de sa garde très enveloppante. Il est porté par la marine régulière, les corsaires s’arment à leurs frais mais ils achètent également aux manufactures d'État. Son maniement reste le même.

Sabre "cuiller à pot" français

Sabre d'abordage britannique
On retrouve également toutes les autres armes (poignard, hache, piques d’abordage et lutte) même si les officiers commencent à préférer le sabre à l’épée de cour (qui existe encore). Une précision concernant la boxe cependant, il s’agit d’une spécificité britannique et donc seuls les marins anglais pourront donner des coups de poings issus de la boxe. À l’époque la boxe française n’existe pas (elle a été créée peut-être par Charles Lecour vers 1830-1840 en intégrant justement les coups de poings de la boxe anglaise) et si on pratique la « savate » dans les faubourgs parisiens et le « chausson » dans le port de Marseille on est en fait plus proche de démonstrations d’esbroufe que du sport de combat. De plus nous n’avons aucune occurrence de pratique à Saint-Malo ou dans les ports de l'Atlantique, mais si vous maîtriser ces coups de pieds et que vous voulez vous faire plaisir, pourquoi pas, surtout si vous avez un accent marseillais ou des faubourgs parisiens !

La bataille finale sur film Master and commander de Peter Weir (2003).
Évidemment les Français sont les méchants !

Voilà pour ce complément. Si il me semblait indispensable dans mes deux premiers articles de me concentrer sur une période précise, je trouve également intéressant de pouvoir étendre la période temporelle à des époques où les données du combat sont similaires. En espérant toujours vous être utile...

samedi 10 novembre 2018

Monter un combat de pirates - 2nde partie : armement et techniques de combat

Il s'agit de la seconde partie de mon article sur les combats de pirates. Après avoir vu le contexte, les scénarios et les costumes en première partie nous abordons ici l'armement et les techniques de combat. Je rappelle que je concentre toujours mon propos sur l'âge d'or de la piraterie soit le premier quart du XVIIIème siècle même si la thématique nous oblige à élargir un peu plus la période pour trouver des sources. Les deux traités qui reviendront le plus souvent sont ceux du français Pierre Jacques François Girard de 1735 et du Capitaine anglais John Godfrey de 1747.

Armes servant à la marine dans les Mémoires d'Artillerie de Pierre Surirey de Saint Remy (1696)

Manières générales de combattre des pirates (et de leurs ennemis)

Il convient d'abord d'essayer d'évaluer le niveau de connaissance de l'escrime des pirates. J'ai dit, dans la première partie que les pirates étaient d'anciens marins ou d'anciens corsaires. Rappelons-nous que les mers n'étaient pas sûres à l'époque et que c'est pour cela que tous les navires avaient des canons et des armes. Il n'est donc pas impossible de supposer que certains marins puissent connaître au moins des rudiments de combat. Pour ce qui est des corsaires et autres flibustiers rappelons-nous que leur objectif était de prendre le navire adverse et non de le couler et qu'ils étaient donc rompus à l'abordage. L'abordage impliquant le combat rapproché il est fort probable qu'ils connaissaient quelques techniques ou astuces pour vaincre. Les pirates de Nassau sont les héritiers des flibustiers de la Jamaïque issus de l'armée de Cromwell un demi-siècle plus tôt.

Bernesson Little dans son article sur le sabre d'abordage nous indique que le capitaine corsaire  Duguay-Trouin engagea un prévôt d'armes pour former son équipage à la fin du XVIIème siècle. Il évoque également Jacob de Bucquoy, prisonnier du pirate John Taylor, qui indique que l'équipage s'entraînait régulièrement à l'escrime et fait remarquer que les pirates étaient bien mieux entraînés et disciplinés que les équipages de la Compagnie des Indes néerlandaise (Jacob de Bucquoy - Zestien Jaarige Reize Naa de Indiën, Gedaan Door Jacob de Bucquoy, 1757, page 69). La survie des pirates dépendant en grande partie de leurs qualités de combattants il est donc tout à fait probable qu'ils savaient se battre et que certains s'entraînaient régulièrement.

En revanche même si quelques escrimeurs bien formés ont pu leur donner des leçons on peut aussi supposer que leurs façons de combattre étaient peu académiques. Même les duels ne sont pas aussi bien codifiés que chez les nobles et au combat l'important c'est de survivre. Avec des armes souvent courtes, un espace réduit, les pirates devaient très probablement facilement mêler leur escrime de techniques de lutte ou de coups de poing, s'aider d'une arme de main gauche (poignard, hache ou crosse de pistolet). Il ne faut donc pas hésiter à rechercher toutes les fourberies possibles lorsqu'on crée sa chorégraphie, cela montre également le côté sans pitié de ce monde.

Enfin si l'on veut combattre dans un espace réduit il est possible de prendre beaucoup moins d'espace en remplaçant les retraites lors des parades par une simple demi passe arrière voire un mouvement de bassin accompagnant la main qui pare. Les armes étant tranchantes on n'est pas non plus obligé de donner de grand coups très armés, mais cela est valable un peu partout...

Le sabre d'abordage

L'arme

À tout seigneur tout honneur, l'arme mythique des pirates et des corsaires est le fameux sabre d'abordage. Mais qu'était-il réellement ? Nommé cutlass ou hanger dans la langue de Shakespeare il est nommé en français sabre d'abordage, sabre de bord ou coutelas. L'appellation cuiller à pot est valable aussi mais uniquement pour le sabre réglementaire de l'époque napoléonienne, les pirates n'en ont donc jamais manié (laissons les aux corsaires de Surcouf). Ce sabre trouve son origine dans l'arme secondaire que portaient les fantassins des 17ème et 18ème siècle en plus de leur arme principale (en général une pique, un mousquet ou un fusil à baïonnette). À vrai dire c'est souvent exactement la même arme même si la compagnie des Indes néerlandaises en a fabriqué pour ses marins ou si Louvois a fait créer un modèle réglementaire pour l'infanterie de marine française.

Sabre de bord dit "Louvois" au Musée national de la Marine

Concrètement il s'agit d'un sabre court avec une lame de 50 à 70cm peut-être, à la lame relativement large, plus ou moins courbe et ne comportant qu'un seul tranchant. La garde est très variable mais protège le plus souvent la main qui le tient. Comme fréquemment à l'époque les modèles sont extrêmement variables aussi bien en ce qui concerne la garde que l'équilibre de l'arme que encore la longueur et la courbure de la lame.
neu1
Sabre d'abordage vers 1720
(chez Paul M. Ambrose Antiques)

Il s'agit d'une arme robuste, pouvant être utilisé dans un petit espace encombré (le pont avec de multiples cordages, les coursives, les ponts inférieurs du navire) et faite pour être maniée principalement de taille. C'est une arme facile à prendre en main et un novice peut facilement tuer quelqu'un avec. C'était probablement une arme assez répandue sur les navires et donc chez les pirates mais également les marins de la navire marchande et, en arme secondaire, chez les soldats de marine.


Sabre d'abordage italien vers 1750
(chez Tortuga trading)
Il faut également lire l'article très complet de Bernesson Little sur cette arme (en anglais).

Manier un sabre d'abordage

Nous sommes confrontés à un problème : les "traités" spécifiques au maniement de cette arme datent du XIXème siècle. De plus ce sont des manuels d'instruction militaire destinés à former rapidement des marins. Le plus ancien est le Naval cutlass exercice de Henry Angelo the younger mais il date de 1813. Il est très court (une affiche) mais reprend très largement des techniques de sabre développées par son père et mêlant broadsword dite écossaise et sabre hongrois. Il reprend la terminologie du sabre et de la broadsword avec les gardes qui sont également des positions de parade.
Naval Cutlass Exercice par H. Angelo (1813)
Le plus proche en temporalité est le traité de John Godfrey de 1747. Celui-ci traite de l'épée de cour et de la backsword (ainsi que de la boxe dont il est un des plus ancien traité). Or la backsword est bien cette courte épée à un seul tranchant qui est l'arme secondaire des fantassins, notre arme quoi ! Son traité est proche des techniques de broadsword même si il tente de faire la connexion avec les postures et les techniques d'épée de cour (smallsword en anglais). D'une manière générale on trouve dans des traités du XVIIème les techniques de backsword être présentées avec celles de broadsword, au point que ces techniques sont probablement légitimes pour manier ces armes. On pourra donc utiliser le traité de Zacharie Wylde de 1711, celui de Thomas Page de 1747 (traduit en français par Sébastien Ventroux et Éric Lebeau) ou même celui d'Henry Angelo et de son fils de 1798.

Il s'agit donc d'une arme faite pour frapper d'abord des coups de taille et d'entaille en profitant de la courbure de la lame pour faire des blessures plus graves. Elle peut aussi donner des coups d'estoc mais le plus souvent l'estoc se fera après avoir paré ou en seconde intention, après que l'adversaire a paré en opposition. Certaines lames trop courbes peuvent avoir du mal à faire des estocs. En principe plus la lame est équilibrée vers l'avant, moins elle est faite pour l'estoc, cependant je déconseille en escrime artistique d'avoir une arme trop équilibrée vers l'avant car il sera plus difficile d'arrêter  un coup si nécessaire.

Pour ce qui est des techniques spéciales ou des associations avec d'autres armes le Lieutenant Pringle Green (encore lui) nous montre l'importance des gardes pendantes intérieures et extérieures (inside hanging et outside hanging guards correspondant pour nous à une prime et une seconde) contre les fusils à baïonnette (ou les piques d'abordage du coup).

Outside hanging guard (parade de seconde) pour contrer un fusil à baïonnette
 -manuscrit de William Pringle Green (1804) -
L'association avec le pistolet est également traitée par le même manuscrit, le pistolet déchargé et tenu par le canon sert alors d'arme secondaire pour parer et permettre des ripostes plus rapide ou assommer au corps à corps. Dans son traité de 1653 Charles Besnard, fondateur de l'école française fustige ceux qui combattent à la courte épée et au pistolet notamment sur le fait que ce sont des armes facile à apprendre.
"Voilà ce qui font aujourd’hui nos combattants du pistolet et petit couteau et à pied, qui sont armes dont toutes sortes de personnes se peuvent servir sans apprentissage, et desquelles le plus franc coquin, peu tuer le plus grand, le plus vaillant, et le plus adroit homme qui se puisse rencontrer sur la terre"
Charles Besnard 1653
Utilisation du sabre et du pistolet en main gauche
 -manuscrit de William Pringle Green (1804) -
On peut aussi facilement imaginer une autre arme telle que le poignard ou la hache dans la main gauche et il faudra alors inventer des techniques cohérentes pour être crédible.

Par ailleurs si j'ai parlé des techniques de broadsword britanniques il existe une autre école pour manier ce type d'arme : les techniques de dussack des contrées germaniques. Le dussack (ou tessack, dusage...) ainsi qu'il pouvait être appelé dans les contrées germaniques. Le manuscrit le plus récent est celui de Theodor Verolinus en 1679. Les principales différences résident dans la position les mouvements des pieds (à la broadsword le pied en avant est celui du côté de l'arme [et on attaque en demi-fente] comme en escrime moderne, au dussack cela dépend si l'arme est tenue à gauche ou à droite comme en escrime médiévale) on met le plus souvent le pied armé devant sauf quelques exceptions, et on attaque soit en "demi-passe avant" soit en rassemblant le pied arrière et en refaisant un pas]. Les gardes au dussack ne sont pas des positions de parade (protégeant un côté) mais des positions permettant aussi bien l'attaque que la défense et les parades sont le plus souvent des parades du tac avec le dos de l'arme tandis que les parades de broadsword sont plutôt des parades d'opposition.

Cela donne un style très différent, plus en mouvement qui peut également être intéressant pour des pirates (mais peut-être moins bien adapté à un navire ?). Nous ne savons pas comment combattaient les marins hollandais ou scandinaves très nombreux sur les mers (et donc chez les pirates) mais il n'est pas impossible que leurs techniques de combat (si ils en avaient) viennent du dussack. En spectacle cela donnera un style contrastant fortement avec les techniques de sabre plus "classiques" à nos yeux.

Illustration issue du traité de Theodor Verolinus (1679)
Enfin un dernier point sur la tenue de l'arme. Bernesson Little s'interroge longuement sur le fait de mettre ou non le pouce en opposition sur la poignée. Cela se fait systématiquement ou presque en dussack (à part sur certaines gardes) et souvent en sabre. Sur ce point Godfrey nous renseigne en nous disant que beaucoup prennent leur backsword avec une prise "globulaire", formant un anneau avec le pouce et la main mais il déconseille cette prise en préconisant de mettre le pouce en opposition ce qui donne plus de contrôle sur l'arme. Si vous êtes puriste tenez votre arme en fonction du niveau de connaissance du combat de votre personnage mais comme il y a peu chances que quiconque le remarque faites comme vous le sentez le mieux !
J'ai déjà eu l'occasion d'en parler mais les Flibustiers de Lémurie, un groupe d'AMHE situé à Mayotte étudie spécifiquement les techniques de sabre d'abordage.
 Duel pirate dans la série Black Sails avec une broadsword contre un sabre d'abordage
Je trouve que l'esprit de ce que devait être un combat de pirates est assez bien rendu
(même si les derniers coups sont trop armés)

Les autres armes des pirates (et de leurs ennemis) :

Le poignard

Les poignards de l'époque sont extrêmement simples, courts, sans quillons ou presque, ce sont des armes facilement dissimulables. J'ai peu d'informations sur leur diffusion à bord des navires mais il est certain que les britanniques possédaient des naval dirks, poignards spécifiquement conçus pour les marins. Arme d'assassin, le poignard se dissimule facilement mais il peut également être un couteau servant à couper les cordages et qu'on emploie au combat.


Naval dirk du 18ème siècle, au vu de la décoration il s'agit évidemment d'une arme d'officier
(chez The saleroom)
Au niveau des techniques de combat, l'arme, qui était longtemps une arme secondaire importante des nobles des XVème et XVIème siècle, a été abandonnée en grande partie par ceux-ci aux XVIIème et XVIIIème siècles, sa place est donc très réduite dans les traités d'escrime. Cependant il est peu probable que le poignard ait cessé d'être utilisé dans les rixes de rues et de tavernes, c'est à dire des endroits fréquentés par nos pirates ! On trouve cependant parfois quelques techniques décrites dans des manuels du XVIIème et du XVIIIème siècle, le plus souvent elles viennent de manuels italiens de la fin de la Renaissance. En français on indiquera trois techniques présentées par André Desbordes à la fin de son traité de 1610.

"Premierement tu mettras ton pied droit devant le gauche, tenant lœil sur la pointe du pougnart de tou ennemy, de maniere que tu luy donneras une estoquade en la main du dedans afin qu’il pare, d’autant qu’en parant tu auras le temps de luy oster son pougnart avec ta main gauche, en passant du pied gauche, puis tu le frapperas ou l’occasion se presentera."
André Desbordes (1610)
Le poignard peut également être utilisé arme secondaire dans la main gauche. On parera avec moins souvent qu'avec une main-gauche car la lame est courte, la garde n'a pas de quillons et protège mal la main. Mais on s'en servira éventuellement pour écarter une lame adverse ou alors on tentera de se rapprocher en contrôlant la lame adverse pour donner un coup de poignard.

La hache de bord

Il s'agit à la fois d'un outil et d'une arme. Elle est en principe courte et menue d'un fer de hache d'un côté et d'une pointe de l'autre. À noter que ce sont les haches des marins qui ont donné leur forme aux tomahawks utilisés ensuite par les Amérindiens. Comme on la trouve fréquemment sur les navires on s'en sert également au combat.

Hache de bord du 18ème siècle chez Invaluable
Concernant le maniement de cette arme nous ne possédons aucun traité la mentionnant. On trouve bien des vidéos de combat au tomahawk mais leurs auteurs n'expliquent pas d'où vient leur savoir et elles sont assez pauvres en techniques et se contentent surtout de montrer des frappes (qu'un escrimeur trouvera logiquement) et, parfois, quelques saisissements. La hache souffre, par rapport au sabre, d'un déficit d'allonge et de maniabilité. Elle a plus d'inertie, elle est plus courte, mal adaptée à la parade et, les combattants ne portant pas d'armures, sa puissance de frappe supérieure n'est pas vraiment utile. De même, le fer de hache sert normalement à crocheter mais le coutelas est une arme courte à lame courbe et l'efficacité d'un tel crochetage est donc très réduite.

On doit donc, en combattant à la hache, compenser en étant plus vif, en combattant avec plus d'esquives et en étant capable d'entrer très vite dans la distance pour mêler lutte et combat armé. On voit que ce n'est pas évident mais cela a un potentiel certain en spectacle. Cependant la hache a un inconvénient supplémentaire pour l'escrime de spectacle : du fait de son inertie elle est difficile à arrêter et nécessite un escrimeur avec une bonne poigne. Il peut donc être intéressant d'utiliser une arme avec un fer en duraluminium pour cette arme spécifiquement.

La pique d'abordage

Il s'agit plutôt d'une demi-pique, une lance relativement courte (celles qu'on a conservées mesurent dans les 2m50) par rapport aux piques des piquiers du XVIIème siècle. Je n'ai pas réussi à trouver des attestations sûres de son utilisation durant la période qui nous intéresse mais celle-ci est certaine au tournant des années 1800. De telles demi-piques existaient à l'époque mais étaient-elles utilisées à bord des navires ? Je suis preneur de toute source en ce sens. La pique sert essentiellement à repousser les abordages, c'est une arme utilisée par les marins, pas par les soldats de marine qui ont des fusils à baïonnette.

Pique d'abordage du XIXème siècle
(sur le blog historic-marine-france)
Pour ce qui est des techniques de maniement on pourrait utiliser tout ce qui se fait pour la lance mais il ne faut pas oublier que cette arme sert principalement pour les abordage et probablement peu en dehors. Les marins ou pirates qui les manient ont donc probablement des notions très sommaires de leur maniement et on évitera toute technique un peu trop subtile pour dégainer le sabre à la place !

Le fusil à Baïonnette

    "on a cru pouvoir suppléer au défaut des piques par la bayonnette au bout du fusil. Cette arme est très moderne dans les troupes. [...] Les soldats [du Régiment Royal-Artillerie] portoient la bayonnette dans un petit fourreau à côté de l'épée. On en a donné depuis aux autres Régiments pour le même usage, c'est-à-dire, pour la mettre au bout du fusil dans les occasions."

R.P. Daniel, 1721, p. 592
Les troupes de fusiliers armés de fusils à baïonnette remplacent la combinaison mousquetaires/piquiers des XVIème et XVIIème siècles en les fusionnant. Les soldats disposent ainsi à la fois d'un fusil et d'une lance, même si celle-ci est bien plus courte que la pique et plus lourde que la demi-pique. Comme leurs homologues terrestres, le fusil à Baïonnette arme également les troupes de marines du XVIIIème siècle. C'est d'abord l'arme des ennemis des pirates mais il n'est pas impossible que certains de ceux-ci aient pu également se procurer ces armes somme toutes assez communes dés cette époque.

Exercice de la baïonnette chez Pierre Jacques François Girard (1736)
Sur son maniement la baïonnette est proche de la lance, sauf que son poids permet moins d'agilité technique. En revanche, sa crosse autorise des coups bien plus puissant qu'une lance. Nous ne possédons pas de manuel d'époque puisque l'escrime à la Baïonnette est une escrime de guerre et que nous n'avons pas de manuels d'escrime à l'attention des soldats avant le XIXème siècle (en dehors d'exercices d'enchaînement surtout destinés à la parade). Nous pouvons nous référer aux deux auteurs les plus anciens sur le sujet : Alexandre Müller (manuels de 1828 et 1835) et Joseph Pinette (manuels de 1832 et 1848). Ces deux auteurs s'opposaient fortement à l'époque. On considère généralement les techniques de Müller comme plus archaïques et destinées au combat en formation dense tandis que celles de Pinette sont plutôt destinées à un combat de tirailleurs. Je vous invite par ailleurs à lire cet article de Julien Gary sur le sujet.

Comme dit précédemment il me semble dommage si l'on a quelques soldats de marines ainsi armés de ne pas faire une petite ligne même de trois ou quatre soldats se protégeant les uns les autres. Enfin on s'intéressera également à toutes les techniques opposant une lame à une arme d'hast pour trouver des idées de techniques d'opposition parce c'était probablement la situation la plus rencontrée.

Opposition fusil à baïonnette contre sabre (de cavalerie)
Par la Salle Saint-Georges

L'épée de cour

L'épée de cour est ce que nous appelons souvent improprement "rapière" dans nos salles d'armes. Elle possède une lame très fine qui peut être plate ou triangulaire et qui alors se rapproche assez de nos lames d'épées modernes. La lame mesure entre 70 et 90 cm, plus courte qu'une rapière, et la coquille est très réduite, le plus souvent en forme de "huit". C'est une arme rapide et vive, conçue pour le duel, presque totalement inefficace en coups de taille mais aux estocs mortels. C'est également une arme qui demande d'être maniée par quelqu'un formé à l'escrime. Dans le contexte qui nous occupe cela la réserve aux officiers ou autres nobles passagers, donc aux ennemis des pirates. Ceux-ci n'auront probablement que faire de cette arme raffinée dont ils ne perçoivent pas forcément le potentiel mortel. Face à un adversaire armé d'un sabre court l'épéiste devra jouer son allonge supérieure, garder à tout prix la distance et éviter au maximum le jeu au fer.

Épée de cour française vers 1720
(chez Magazin royal)
À l'époque et contrairement à la seconde moitié du XVIIIème siècle, on utilise encore très couramment la main gauche pour écarter une arme après une parade. Pour l'épée de cour les manuels d'escrime de l'époque sont foisonnants et l'on a que l'embarras du choix. Deux d'entre eux retiennent un peu plus mon attention. D'abord celui de Pierre Jacques Girard de 1736 qui a l'intérêt de présenter des défenses contre les sabres (on utilise plus souvent le terme d'"espadons" à l'époque) et donc des techniques de sabre contre épée de cour, mais également des ruses de guerre, des techniques contre l'épée-dague, contre les piques ou d'autres armes. De plus Pierre Jacques Girard était officier de Marine ! Le second est celui de Philibert de La Touche de 1670 qui a la particularité de présenter des coups de taille (appelés estramaçons) à la fin de son traité.

Sabre contre épée de cour dans le traité de P.J.F. Girard (1735)

Boxe et lutte : le combat à mains nues

Avant le XVIIIème tous les traités évoquant le combat à mains nues traitent de lutte et n'impliquent jamais de coups de poing. On voit occasionnellement des coups de pied dans le combat armé mais je n'ai pas trouvé d'attestation de la pratique du combat aux poings (ou avec les poings en complément de la lutte). Cependant le XVIIIème siècle voit la naissance de la boxe en Angleterre et le premier champion de boxe (à poings nus à l'époque) reconnu est James Figg en 1719. La majorité des pirates étant britanniques et la boxe étant à l'origine une pratique des classes populaires on peut supposer qu'un certain nombre d'entre eux en connaissaient des rudiments. On pourra donc utiliser indifféremment des coups de boxe anglaise ou des techniques de lutte en complément du combat à l'arme blanche.

Technique contre un adversaire armé d'un couteau chez Nicolaes Petter
Le premier ouvrage traitant de techniques de boxe est celui du Capitaine Godfrey en 1747 cité précédemment. Pour la lutte on pourra utiliser l'ouvrage du néerlandais Nicolaes Petter de 1674 présentant des techniques de self-défense traduites en français par le libraire Isaac Severinus en 1712. Un autre ouvrage de l'époque est celui de l'anglais Zacharie Wylde de 1711. On n'oubliera cependant pas que certaines techniques de lutte seront invisibles pour un public un peu loin du spectacle et qu'il faut privilégier les techniques les plus visuelles et spectaculaires.

Et les rapières ?

Même si il est courant en escrime artistique de faire combattre des pirates avec des rapières, à la vérité cela a dû rarement se produire. Au début du XVIIIème siècle Français et Anglais combattent à l'épée de cour (ou au sabre) et, dans les Caraïbes seuls les Espagnols portent encore des rapières. Comme les épées de cour, ces armes nécessitent un escrimeur initié et elles ne sont donc portées que par les officiers espagnols. Leurs lames sont plates et extrêmement longues, une illustration du traité de Pierre Jacques François Girard en fait même une représentation un peu caricaturale avec une lame véritablement démesurée !

Espagnol et sa rapière démesurée chez P. J. F. Girard (1735)

L'escrime espagnole à la rapière est très différente des autres escrimes. Elle suit les principes de la Verderada Destreza. C'est une escrime assez statique reposant sur une position de base assez droite, le bras allongé avec beaucoup de jeux avec le fer, des déplacements en cercle impliquant tout le corps et, à l'origine, pas de fentes. Les versions les plus nobles utilisent des formes géométriques pour décrire les actions, divisent la lame en dix niveau de force et de faiblesse (quand ailleurs on a "fort-faible" ou "fort-moyen-faible"). Au XVIIIème siècle les Espagnols pratiquent encore cette école mais ont appris à se défendre contre l'escrime italienne notamment et ils ont ajouté quelques techniques à leur escrime comme les fentes ou l'utilisation de la main gauche. Les traités de l'époque sont ceux de Manuel Cruzada y Peralta (1702) et de Nicolas Rodrigo Noveli (1731) mais là encore, le traité de P.J.F. Girard présente des techniques espagnoles utilisées contre les épées de cour qu'on peut en partie transposer contre les sabres d'abordage.

Pour conclure

J'ai essayé d'être la fois exhaustif et le plus synthétique possible dans ces deux articles et, même en se limitant à une période précise, c'est assez long. J'espère que ces articles pourront vous être utiles dans vos préparations de combat. Je réfléchis à leur donner peut être un ou deux compléments mais vous aurez la surprise !

Edit : article complémentaire sur les flibustiers et les corsaires napoléoniens

lundi 5 novembre 2018

Monter un combat de pirates - 1ère partie - Contexte et scénarios

Les pirates ont toujours fasciné, même à l'époque où ils infestaient les Caraïbes ou les autres mers du globe, les terriens se pressaient pour qu'on leur lise ou qu'on leur raconte les histoires de ces fameux et redoutables héros prolétaires des mers. Nul doute que le public ait lui aussi envie de se voir raconter par les armes une histoire de pirates ou que les escrimeurs aient envie de la jouer... d'autant qu'au niveau des costumes c'est assez facile.
Suite à une récente conversation sur un réseau social bien connu de tous où quelqu'un demandait comment se battaient les pirates j'ai eu envie de faire un article sur les combats de pirates. Et j'ai même décidé d'examiner tous les aspects de la chose dans son contexte historique. On ne traitera ici que des vrais pirates avec ce que l'on peut savoir (ou plus exactement ce que l'on peut supposer vraisemblable) de leurs coutumes, leurs costumes, leurs armes et leur façon de se battre. Libre à vous d'extrapoler et de faire vos pirates de fantaisie, de rajouter du vaudou, des personnages fictifs ou même des Jolly Rogers partout, au moins vous saurez ce que vous faites.

La mort de Barbe-Noire (peinture de Jean-Léon Gérôme Ferris - 1920)
Je me focaliserai ici sur ce qu'on appelle l'âge d'or de la piraterie, c'est à dire en gros le premier quart du XVIIIème siècle incluant la République de Nassau et les dix années qui suivent sa disparition. C'est un choix délibéré parce que c'est ce que le public a en tête quand on parle de pirates, ils veulent des tricornes et des Jolly Rogers et il tant qu'à faire un combat de pirates autant leur en donner ! C'est aussi pour éviter de trop me disperser.

Le propos étant déjà vaste cet article sera en deux parties. Cette première partie traitera du contexte, des scénarios possibles et des costumes tandis que la seconde partie se penchera sur l'armement et les techniques de combat.

La piraterie, mythes et réalités

En 1713 et 1714, des traités mirent fin à près de vingt-cinq ans de guerres presque sans interruption (Guerre de la Ligue d'Augsbourg de 1688 à 1797 et Guerre de Succession d'Espagne de 1701 à 1715)  de nombreux corsaires se trouvèrent sans emploi et le salaire des marins, relativement élevé en raison des risques importants liés à la guerre de course, baissa cruellement. Or, la petite de Nassau petite île des Bahamas, était, suite aux agressions des Espagnols et des Français de 1703 et 1706,  sans gouvernement. Les corsaires qui l'occupaient en étaient devenus les maîtres et Nassau fut alors plus ou moins une république corsaire puis pirate. Les corsaires n'avaient pas cessé réellement leur activité pendant la période de paix de 1797 à 1701 (or piller en temps de paix est juridiquement de la piraterie) et ils firent de même après la paix de 1714. En 1718 la Couronne britannique envoya un nouveau gouverneur, un ancien corsaire nommé Woodes Rogers, avec pour mission de faire cesser la piraterie au moyen d'une grâce royale (sous conditions). Le pardon ayant été refusé par la majorité des pirates, Woodes Rogers entreprit d'éradiquer la piraterie par la force et reprit le contrôle de Nassau à la fin de l'année 1718. Les pirates continuèrent de piller l'Atlantique voire l'Océan indien, établissant des repaires près des routes commerciales ou trouvant refuge à Madagascar. On date généralement de 1726 avec la pendaison de William Fly et de ses hommes la fin de la piraterie dans les Caraïbes.

Les pirates de cette époque étaient donc d'anciens corsaires ou d'anciens marins. Ils étaient essentiellement issus de navires britanniques mais on y trouvait toutes les origines : des britanniques bien sûr, mais aussi des Hollandais, des Danois, des Français, des Espagnols, des Portugais, des Créoles (nés aux Antilles), des noirs, des métis et même probablement quelques marins issus des mers de l'Océan Indien (Arabes, Chinois ou Indiens). D'autres pouvaient être en fuite, esclaves ou engagés (des Européens achetés par un patron et forcés de travailler pour lui pendant 7 ans selon les lois britanniques, pour payer leur voyage). Ils avaient presque tous en commun une origine pauvre et l'aspiration à une vie meilleure. La discipline sur les navires était très rude, les marins parfois recrutés contre leur gré, payés incomplètement pour les forcer à rembarquer sur le même navire, fouettés... Les pires bâtiments étaient ceux de la Royal Navy, connus pour les châtiments brutaux infligés à des marins souvent embarqués de force par le système de "la presse".

Le "Jolly Roger", pavillon arboré par les pirates des Caraïbes au début du XVIIIème siècle.
Celui-ci est attribué à "Calico" Jack Rackham
Les Pirates étaient les héritiers des flibustiers de la Tortue et de la Jamaïque du siècle précédent, les "frères de la côte". Ils en ont hérité le système de chasse-partie où les parts de butin sont réparties équitablement entre les membres de l'équipage (avec une double part pour le capitaine et quelques demi ou quarts de parts pour d'autres membres importants de l'équipage) ainsi qu'une grande liberté vis-à-vis des autorités, une auto-organisation entre gens issus des basses classes de la société ainsi que le décrit Marcus Rediker dans son étude Les hors-la-loi de l'Atlantique. Les pirates y ont institué une société démocratique où le capitaine est élu et peut être démis par ses hommes ainsi qu'il arriva à Benjamin Hornigold en 1717 où il fut démis du commandement du Rangers au profit de Samuel Bellamy à cause de son refus d'attaquer les navires britanniques. Le Pavillon noir, surnommé le "Jolly Rogers" était un dernier symbole d'identification, chaque capitaine avait le sien mais on y retrouvait systématiquement des éléments récurrents comme le crâne ou le squelette sur champ noir avec le plus souvent des arme, des flèches, un sablier (symbolisant le temps qui passe) ou un cœur transpercé...

Benjamin Hornigold, capitaine du Rangers, démis de son commandement en 1717 au profit de Samuel Bellamy
(gravure d'époque)




Les Pirates pillaient certes les navires, avaient un goût pour la vengeance et parfois pour la cruauté gratuite, mais ils étaient loin de tuer systématiquement tous les équipages qu'ils croisaient. Au contraire ils avaient plus souvent tendance à enrôler les volontaires, relâcher les autres et surtout juger le capitaine pour la façon dont il avait traité son équipage. Celui-ci pouvait tout aussi bien être relâché par la suite qu'exécuté si il était un tortionnaire. En fait on a trouvé des pirates cruels comme Edward Low il y a aussi eu des idéalistes comme le capitaine Misson (si il a bien existé mais il révèle au moins un idéal chez les pirates). L'espérance de vie était faible, mais si l'on se met à la place d'un marin risquant déjà sa vie tous les jours, mal payé et accablé par une hiérarchie brutale, la vie de pirate pouvait ne pas paraître si mauvaise. La "paye" était en effet bien meilleure que sur n'importe quel navire et la hiérarchie était librement choisie, de plus les pirates n'étaient pas prisonniers de leurs navires mais pouvaient quitter celui-ci assez facilement (parfois sous certaines conditions). Les Pirates étaient un des rares exemple de pauvres se hissant au-dessus de leur condition et, pour cela et pour leurs aventures dans des lieux exotiques, ils faisaient rêver en Europe.

"Dans le service marchand, il n'y a rien de commun, les salaires sont maigres et le travail pénible. Ici, c'est la profusion et la satiété, le plaisir et l'aisance, la liberté et le pouvoir. Qui ne voudrait basculer de ce côté malgré les périls ? Une vie courte et joyeuse, telle sera ma devise."
Bartolomew Roberts

Établir un scénario de pirates

Dans ce contexte historique, que représenter ? Il faudra tout d'abord prendre en compte, comme dans tout spectacle d'escrime les circonstances de cette représentation. Est-ce une commande ? Le combat fait-il partie d'un ensemble plus grand (pièce ou film) ? Quels décors sont à disposition (a-t-on de gros moyens, un pont de navire reconstitué pour filmer ou une scène de théâtre aménagée, ou le décor devra-t-il être abstrait car on est en spectacle de rue ?) ? Est-ce un combat individuel ou de troupe ? Avec des figurants supplémentaires ? Non formés aux armes ? De quels costumes disposons-nous ou pouvons-nous nous procurer ? Il y a-t-il une durée minimale ? Maximale ? Qui sera le public ? De combien de temps disposons-nous ? Quel est le niveau en escrime et en théâtre des combattants-acteurs ?

Une fois ceci établi on choisira un décor plus ou moins matérialisé ou juste évoqué qui peut être aussi bien le pont d'un navire, qu'un entrepont, une cabine, une plage, une plantation, les rues de Nassau ou toute autre idée valable dans le contexte. On choisira également un ou des antagonistes : des marins, d'autres pirates, la Royal Navy...

Un abordage "à l'ancienne" contre un navire marchand anglais
La Flibustière des Antilles de Jacques Tourneur (1951)

Avec cela il faudra le prétexte au combat : l'abordage est le plus évident mais demande un minimum de décors et de participants ainsi que d'éventuels figurants. Pour se faire on peut se référer à ce que nous disent, en 1805-1808, le  manuscrit du lieutenant William Pringle Green (malheureusement il faudra attendre une transcription car la numérisation rend difficile la lecture), et en 1804, M.J. de Saint-Martin dans un court essai de manœuvres utiles pour et contre l'abordage à la fin de son traité. M.J. de Saint-Martin insiste notamment sur le fait de placer une ligne de sabreurs, le tranchant en haut et la pointe vers l'ennemi secondée idéalement par une ligne de piquiers pour prévenir un abordage. Les assaillants auront eux aussi à adopter la même position de sabres pour pouvoir menacer, chasser et frapper dés que possible le coup de Jarnac.

Contre des soldats anglais (ou autres), on peut aussi imaginer l'attaque d'une plantation, d'une prison, d'un convoi de marchandises ou de prisonniers, d'esclaves. Si on a quelques soldats, un moment de formation en ligne de fusils à baïonnettes pourrait être du plus bel effet.

Positions de combat et abordage sur un navire de guerre dans le manuscrit du Lieutenant Pringle Green
Les querelles entre pirates impliqueront probablement moins de monde et concerneront les habituels sujets : l'or, les femmes, le jeu, les rivalités, la traîtrise et le trop-plein de rhum...

On pourra recourir aux armes à feu pour faire joli mais, comme c'est un spectacle d'escrime, il faudra tout de même que l'essentiel de la querelle se vide avec des armes blanches. Pour la piraterie on imagine assez peu de scénarios avec des armes d'entraînement, le thème des pirates avec ses instincts primaires colle mal à la légèreté du combat d'entraînement. Les combats se doivent d'être sanglants et de finir mal pour un ou plusieurs protagonistes, je ne dis pas qu'il doit forcément y avoir des morts mais le combat doit être âpre, rude, celui d'hommes qui se battent au quotidien pour leur survie et peuvent mourir le lendemain ! Au passage notons que la chasse-partie de Bartholomew Roberts indique comment régler un conflit à terre (elle interdit les combats à bord entre pirates) :
"Personne ne doit frapper quelqu'un d'autre à bord du navire ; les querelles seront vidées à terre de la manière qui suit, à l'épée ou au pistolet. Les hommes étant préalablement placés dos à dos feront volte-face au commandement du quartier-maître et feront feu aussitôt. Si l'un d'eux ne tire pas, le quartier-maître fera tomber son arme. Si tous deux manquent leur cible, ils prendront leur sabre et celui qui fait couler le sang le premier sera déclaré vainqueur."
Un scénario facile à mettre en place avec très peu de décor.

Les costumes des pirates (et de leurs ennemis)

Pour ce qui est du costume, celui des pirates a l'avantage d'être assez facile à trouver ou fabriquer à un coût assez faible. Il faut cependant avoir en tête quelques réalités pour éviter de faire n'importe quoi.

Réglons d'abord une chose : le Jolly Rogers, le pavillon noir à tête de mort était arboré par les pirates à un seul endroit : le mât du navire, et nulle part ailleurs ! On évitera donc les fautes de goût qui consistent à en porter sur ses vêtements ou son chapeau ou à tout autre endroit.
Ensuite il faut se rappeler qu'on est au début du XVIIIème siècle et que c'est la mode de cette époque qui sert de référence. On porte des "culottes", sorte de pantalons s'arrêtant au niveau du genou, les chemises sont assez bouffantes et seulement ouvertes sur le haut du torse, on y ajoute souvent un gilet (appelé "veste" à l'époque) et une redingote (pour les nobles, les bourgeois et les soldats). Les chapeaux sont des tricornes ou des chapeaux mous mais également des bonnets. Les nobles de haut rang portent des perruques longues et blanches en principe (grises au début de la période).

Costume de marin du XVIIIème siècle fabriqué par La Malle aux Costumes et louable sur leur site.
Cependant ayons à l'esprit que les pirates sont des marins et des pillards et qu'ils évoluent le plus souvent dans des climats chauds. Le vêtement est léger. Le marin porte en général des culottes avec une chemise et un bonnet, éventuellement une courte veste ou un gilet et il va en principe pieds nus (plus pratique pour monter dans les voiles ou ne pas glisser sur un pont). Comme les pirates sont des pillards ils peuvent compléter/remplacer cela par des vêtements pris à leurs proies : le fameux tricorne, des redingotes ou des chaussures pour les pieds fragiles. Notons cependant que presque tous les capitaines pirates qui sont représentés portent des redingotes, est-ce en imitation de la marine marchande ou de la marine de guerre ou un signe de réussite ?

Pour ce qui est des ennemis des pirates c'est à dire les marines des états présents dans les Caraïbes, à l'époque, seuls les soldats de marine portaient des uniformes,les officiers du vaisseau s'en faisaient parfois et les simples marins n'en portaient aucun. Ce n'est qu'en 1740 pour l'Angleterre et en 1765 pour la France que les uniformes sont devenus obligatoires dans les marines de guerre pour les matelots et leurs officiers. Cependant les officiers se faisaient souvent fabriquer des uniformes (le plus souvent dans les tons bleus).
Les soldats de marine (et leurs officiers) portaient quant à eux des uniformes similaires à ceux des armées terrestres : rouges pour les Anglais, blancs pour les Français.

Royal Marines britanniques dans le film Pirates des Caraïbes, la malédiction du Black Pearl
 
Reconstitution de troupes de marine française au Canada en 2008
( By Harfang - Own work, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=21321667 )

L'armement des pirates ainsi que les techniques de combat qu'on peut supposer qu'ils utilisaient feront l'objet d'une seconde partie dans un prochain article.

Bibliographie et Webographie succinctes :

_ Marcus Rediker Les hors-la-loi de l'Atlantique Beacon Press 2014, le Seuil 2017
_ Article de Wikipedia sur l'âge d'or de la piraterie (l'article en anglais est beaucoup plus complet)
_ Site web sur l'histoire des Bahamas
_ Article de Wikipedia sur la République de Nassau (là encore l'article en anglais est bien meilleur)
_ Le jeu de rôle Pavillon Noir - Black book éditions est bien documenté sur la période et fait de bons résumés
_ Traité de M.J. de Saint Martin avec une petite partie sur les tactiques d'abordage à la fin
_ Manuscrit du lieutenant William Pringle Green (pour les tactiques d'abordage)