mercredi 18 avril 2018

Je n'aime pas le bâton français (en spectacle)

L'idée de cet article n'est pas ici de fustiger toute une discipline mais de râler contre son utilisation systématique dans les chorégraphies d'escrime artistique en France. Parce que, avouons-le, dés qu'un escrimeur de spectacle saisit un bâton, dans n'importe quel contexte, historique ou non, il fait du bâton français. Et ça me fait râler parce que je pense qu'il existe d'autres techniques plus intéressantes.
 

Un bâton un peu court

Betsy Winslow, spécialiste reconnue du bâton dans les AMHE a établi une typologie des bâtons dans la tradition occidentale. Elle distingue quatre catégories (la traducion française étant compliquée pour distinguer "stick" et "staff" je laisse les termes en anglais) :
_ Small Sticks (single-handed): 4’(1m20) or less in length.
_ Great Sticks (two-handed): 4- 6’(1m20 à 1m80) in length.
_ Short Staves (two-handed): approximately 6’ to 9’ (1m80 à 2m75) in length.
_ Long Staves (two-handed): 10’ (3m)or greater in length
Le bâton français entre dans la deuxième catégorie, au même niveau que le bourdon de pèlerin ou d'autres traditions survivantes anciennes comme le jogo do pao portugais ou le bâton sicilien. Il s'agit d'un bâton plutôt court (réglementairement d'1m40) qui est typiquement un bâton de marche.
Or, une bonne partie des techniques de bâton du moyen-âge ou de la Renaissance avaient pour objectif d'entraîner les paysans au maniement des armes d'hast (tout comme les concours d'archerie en faisaient des archers déjà formés et facilement recrutables). Elles s'effectuent donc plutôt avec un bâton un peu plus long entrant plutôt dans la 3ème catégorie.
Il s'agit donc d'une arme légèrement différente du quaterstaff anglais ou du bâton allemand qui sont plus longs.

 Des techniques du XIXème siècle

Si les techniques du bâton français ont probablement été pensées pour l'autodéfense elles ont été "sportivisées" au moins au XIXème siècle et peut-être avant pour être pratiquées sous forme de jeu entre villages. Certaines techniques jugées trop dangereuses comme les estocs ont donc pu disparaître. Enfin, il n'est même plus pratiqué en tant que sport d'opposition mais seulement en démonstration au sein de la fédération de boxe française. Nous n'avons pas vraiment de sources sur le bâton français avant le XIXème siècle et ne savons donc pas quelles techniques pouvaient pratiquer les paysans, ne demeure que le résultat de son évolution.
Il en résulte un système où l'on tourne énormément, on bouge beaucoup le corps pour donner de grands coups de taille, souvent près du corps. À noter que pour que ce genre de coup soit efficace il faut en effet que le bâton aie de l'inertie car, contrairement à une épée, il n'est pas tranchant.

Ci-dessous une démonstration de bâton français au festival des Arts Martiaux Nord-Europe à Orchies en 2015 :

Une sorte de variante du bâton français est la méthode de Joinville pratiquée au bataillon de Joinville. Il s'agit d'une méthode d'entraînement à vocation martiale, notamment pour une transposition à la baïonnette. On y trouve donc des estocs, une prise de main non directrice différente et une meilleure utilisation de l'allonge que donne le bâton. Malgré tout cela tourne tout de même beaucoup.

Ci-dessous une démonstration de techniques de l'école de Joinville :

De ces deux variantes il résulte je trouve des chorégraphies assez lentes. Je ne parlerai pas de ces combats où des combattants mal assurés voltent maladroitement pour enchaîner deux coups de bâtons avec les bouts opposés.... Même si, en traînant sur le net on le voit trop souvent... Mais, même lorsque les combattants-acteurs maîtrisent leurs techniques et leurs gestes, se déplacent rapidement, le combat semble malgré tout aller assez lentement, les coups ne s'enchaînent pas très vite en raison de l'ampleur des gestes qu'il faut pour les accomplir et, parfois, j'ai plus l'impression d'assister à un ballet qu'à un combat où les deux adversaires veulent se faire du mal !

Il existe d'autres techniques de bâton (et elles sont bien !)

Pourtant, lorsqu'on regarde dans les traités d'escrime au bâton on trouve d'autres techniques, plus complexes et, à mon sens, plus spectaculaires. Elles ont toute en commun d'utiliser massivement les coups d'estoc au bâton, les coups de taille étant marginaux. Il en résulte un plus grande rapidité des coups et de leurs enchaînement ainsi qu'une véritable utilisation de l'allonge du bâton. Le bâton reprend ici sa caractéristique d'arme d'hast qu'on ne voit pas bien avec le bâton français. Les contres sont rapides et parfois inattendus. On ajoute également à tout cela des entrées en lutte, des désarmements et autres joyeusetées de l'escrime médiévale !
Il s'agit essentiellement des techniques des auteurs allemands de la fin du Moyen-âge et de la Renaissance ainsi que des techniques de quaterstaff anglais. Je vous laisse juger sur les vidéos.

Techniques tirées du manuel d'Andre Paurenfeindt (sans la dernière "technique" ;-)) :

Techniques tirées des  traités de Joachim Meyer et Paulus Hector Mair :

Techniques tirées du manuel de Joseph Swetnam :


La plupart de ces techniques sont rapides et vicieuses, elles promettent des combats plus rythmés, avec des combattants peut-être un peu moins virevoltants mais plus techniques, surprenant l'adversaire et attaquant directement à l'essentiel, pour tuer et non pour jouer !
Un auteur comme Paulus Hector Mair est particulièrement intéressant car il présente des enchaînements de techniques avec les coups et leurs contre et souvent même le contre du contre. Idéal pour nos pratiques !
Enfin, niveau historicité, ces techniques sont plus proches du Moyen-âge que les techniques de bâton français qui ont pu évolué et dont il nous reste le résultat après des siècles de pratique. Elles reflètent également mieux l'entraînement à l'arme d'hast et la plupart de ces techniques sont probablement directement transposables à la lance, à la coutille, la vouge, la guisarme, la pertuisane et autres armes d'hast. Ce qui donne un intérêt supplémentaire à leur connaissance.
Ces techniques existent dans les manuels, certains clubs d'AMHE les travaillent et je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas les apprendre comme on apprend le bâton français. Je suis persuadé de leur potentiel supérieur en combat scénique. Ajoutons que le public, qui n'a pas l'habitude de ce type de techniques risque d'être lui aussi surpris et impressionné par la rapidité du combat au bâton.
 
Après, tout est évidemment une question de goût et un bon combat de bâton français peut être très joli à regarder (j'aime quand même bien la vidéo que j'ai postée du festival d'arts martiaux). Mais je trouve un peu dommage son utilisation systématique et multi-époques et le fait qu'on n'envisage jamais ou presque les techniques des autres traditions martiales occidentales.

N.B. : juste au cas où; il ne s'agit aucunement d'une attaque contre notre patrimoine martial national, juste un constat du rendu visuel d'ensembles techniques différents. L'approche est totalement apolitique.

6 commentaires:

  1. Interessante analyse, que je partage entièrement - même si le titre de ton article ne me convient pas vraiment ;) -. Il faut savoir que le "baton français" dont tu parles est une création de Maurice Sarry, dans les années 60-70, avec diverses évolutions. Cette méthode, à ma connaissance, ne s'appuie pas sur des sources histo, et est une création à partir des sensations et du travail de Maurice himself. Plus tard, certains pratiquants de baton français, essayerent de retrouver les racines supposées du baton français, et farfouillèrent dans des sources (là, on est dans les années 1995-2000) et, à partir de certains manuels anciens de gymnastique de Joinville ou de l'armée recréerent du pseudo-joinville; Leur reinterprétation donne naissance à ce qui est sur la deuxième vidéo.
    Avant l'apport des AMHE, il n'y avait que ça à disposition pour les batonnistes, sportifs ou artistiques...

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    1. Merci de toutes ces précisions. Je croyais tout de même sincèrement que la bâton fédéral avait survécu à la seconde guerre mondiale, même très amoindri.

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    2. Le grand bâton était enseigné à l'INS, qui avait remplacé Joinville. Des maîtres sortant de cette école, notamment Lacaze et Heddle-Roboth et plus tard Promard, ont continué sont enseignement et l'ont fait entrer dans le spectacle. Ancien élève de ses maîtres, il fait toujours partie de mon enseignement. Tous mes élèves passent par l'apprentissage du grand bâton. Certe, Sarry a changé la prise de bâton, mais s'est probablement fortement inspiré du bâton de Joinville, il y a beaucoup de similitudes.

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    3. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  2. mhewer228 avril 2018 à 09:39
    Concernant la sur-utilisation des coup circulaire de taille au bâton dans l'escrime artistique française, il y a certainement un lien avec la même surenchère des coup de taille en générale dans cette escrime, ce qui a déjà fait un sujet dans d'autres de vos articles.

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  3. Concernant vos vidéos d'exemple, permettez moi qqs commentaires.
    Ce n'est pas la peine de discuter la première, même pour l'escrime artistique, c'est mauvais.
    La démo du bâton de Joinville est plutôt intéressante, car elle montre bien la fluidité que le bâton est capable. C'est en fait cette image harmonieuse qui en fait une arme redoutable.
    Harmonie qui manque absolument dans les vidéos des AMHE. Qu'est-ce-qu'on voit ? Des actions "one shot" tirées de leur contexte, raide et statique, des combattants mal sur leurs appuis (Colin Richards toujours pareil), des attaquants qui ce laissent faire. La seule qui bouge un petit peu c'est la démo de Mair, et même là ça reste statique.
    Le bâton est une arme pour frapper. Si nous chercherions des documents historiques sur le vrai, le bâton-bâton, il y par exemple des représentations dans l'ancienne Egypte. Ou regardons les techniques qui on survécu, comme le jogo do pau, le Shillelagh ou, pour prendre une exemple asiatique, le bâton enchanté des Shaolin. Nous constaterons alors qu'il n'y a pratiquement pas ou très peu de coups d'estoc. Car entre nous, le coup d'estoc, surtout avec un bâton tenu à une main, c'est pas très efficace. Nous ne jouons pas au billard.
    Alors pourquoi tout ces coups d'estoc dans la littérature germanique ? La raison est très simple. En Europe, pendant des siècles, le bâton servaient comme simulateur pour l'entraînement aux armes d'hast comme la lance, la pique (lange Stange chez Meyer), la hache noble ou l'hallebarde. Car un coup d'estoc avec une pointe arrondie ou applatie fait certainement mal, mais ne vous tue pas.
    Vous avez peut-être quelques préjugés contre les "ballerines", mais ce n'est pas parceque c'est beau à voir, que ce n'est pas efficace.

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