Cela fait plusieurs années que, sans vraiment le comprendre, je lisais Michaël Müller Hewer qui insistait sur la différence fondamentale entre l'escrime artistique (sous-entendu probablement : "telle qu'elle est pratiquée notamment en France") et l'escrime historique. Il ajoute également à cela que l'escrime artistique est une adaptation de l'escrime sportive. D'ailleurs son article répondait bien à ces questionnements et on peut le compléter par mon article sur Les débuts de l'escrime de scène qui montre m'influence de l'escrime sportive du début-milieu du XXe siècle sur l'escrime artistique.
Néanmoins, comme je l'ai dit, je n'avais pas forcément encore bien compris ce qu'il voulait entendre en affirmant cette différence. Ayant commencé dans une compagnie de reconstitution médiévale avant de rejoindre un club d'escrime j'ai toujours voulu faire une adaptation scénique d'une escrime historique (ou du moins aussi historique qu'il est possible de la connaître). Mais je crois avoir mieux compris ce qu'il entendait par là. J'ai pu comprendre ça en m'intéressant à l'influence du poids des armes utilisées sur l'escrime. Je pense qu'il s'agit d'un point important sinon fondamental dans cette différence et c'est cette idée que je vais tenter de développer ici.
N.B. : Il s'agit dans cet article d'une remarque, une hypothèse (sérieuse tout de même) destinée à mieux comprendre la situation. Ce n'est pas forcément l'alpha et l'oméga de toute explication et c'est surtout une réflexion en marche qui est susceptible de changer ou surtout de s'affiner.
| Fanart du personnage de Siegfried dans le jeu vidéo Soulcalibur. Et non, même avec de la technique et de la force ce genre d'épée est impossible à manier ! |
Des armes extrêmement légères et maniables
Quelles armes manie-t-on le plus souvent dans les salles d'armes ? Le plus souvent il s'agit de rapières à lames triangulaires (donc non historiques sauf pour les épées de cour) que l'on manie en grande partie avec des coups de taille. On trouve également en bonne place des dagues de main gauche légères, des cannes de combat et des bâtons aux normes fédérales (de la Fédération Française de Savate Boxe Française). On s'essaye aussi parfois aux épées longues ou aux sabres avec souvent moins d'élégance ce qui amène parfois à utiliser des versions plus légères en duraluminium (mais nous reviendrons là-dessus). Dernièrement les "sabres laser" ont fait leur apparition.
La majorité des rapières de spectacle pèsent entre 600 et 800g, la canne fédérale est normée autour de 120g, le bâton (très court) autour des 400g. Par comparaison une rapière historique fait plus d'1kg et peut facilement atteindre 1.5 kg voire plus, il en va de même des sabres ou des épées longues. De même une canne portée dans la rue est au moins trois fois plus lourde qu'une canne de combat (et pas équilibrée comme une épée) et le bâton doit bien atteindre le kilogramme. On manie donc des armes bien plus légères que les armes historiques, la seule à atteindre ces ordres de poids est l'épée de cour qui est une arme exclusivement d'estoc.
| Un exemple de rapière utilisée en spectacle avec une lame triangulaire et une coquille "à taza" |
Ces armes légères permettent aux débutants et à tout à chacun d'être rapidement à l'aise avec ces armes puisque qu'elles ne pèsent pas assez ou presque pour gêner les mouvements. Ainsi les gestes sont presque les mêmes que si on les faisait dans le vide, sans contraintes liées au poids. On peut ainsi très facilement donner des coups de taille et d'estoc, changer de position de bras etc. Il est même possible de donner des coups de taille très ample tout en gardant une relative rapidité. Ceux-ci sont même plus ou moins conseillés car des coups trop resserrés (avec juste le poignet par exemple) deviennent bien trop rapides avec les armes légères, d'autant que, pour être légères, ces armes son très fines et pas forcément très visibles.
À partir de là s'est développée une escrime spécifique, plutôt agile à base de mouvements souvent amples, de changements radicaux de position de bras, de voltes, couronnés etc. Cette escrime est souvent élégante et visuelle, sécuritaire et facile à appréhender pour toutes les morphologies. Elle est irréaliste de par les coups qu'elle propose, non historique, mais elle évoque bien le combat. C'est un système que fonctionne bien quand on y est. Les problèmes arrivent quand on veut en sortir...
Des armes plus lourdes qui semblent impossibles à manier
En sortir veut dire le plus souvent s'essayer à l'épée longue médiévale, au sabre, à l'épée à une main ou à la rapière à lame plate (mais cela concerne en fait toutes les autres armes). Et là les problèmes arrivent, parce que l'escrime que l'on pratique avec des armes qui ne pèsent presque rien n'est pas adaptée aux armes plus lourdes. Les frappes amples et les grands couronnés sont plus laborieux et les parades d'opposition en tierce ou en quarte génèrent des ripostes de taille difficiles. Le tout aboutit à une escrime d'un lenteur pachydermique donnant l'impression aux escrimeurs que l'escrime médiévale était juste un truc de bûcherons se tapant dessus avec des lames en acier ! Ajoutons un risque de blessure plus élevé du fait du manque d'habitude et, surtout de parades brutales non adaptées où l'on encaisse ainsi toute la puissance du coup adverse au lieu de la dévier ou la laisser en partie passer, sans parler d'armes mal tenues, souvent trop fermement. La solution paraît donc parfois d'utiliser des armes en duraluminium pour retrouver la légèreté à laquelle on est habitué et continuer de pratiquer la même escrime (quand bien même ce n'était pas forcément l'objectif premier de la création d'armes en dural).
| Pour pouvoir manier des épées massives, mêmes les acteurs bodybuildés de Conan le barbare (John Milius 1982) ont eu recours à des armes en duraluminium (et on ne peut pas non plus dire qu'ils brillaient par leur technique à l'épée) |
Pourtant on peut être très fluide avec ces armes plus lourdes quand on sait un peu les manier. Il faut "écouter" son épée, c'est à dire ne pas faire de mouvements qui ne semblent pas naturels avec (même si certains techniques peuvent parfois paraître bizarre). Prenez une rapière plus historique avec une lame plate de plus d'un mètre et vous comprendrez aisément que c'est avant tout une arme d'estoc et que les seuls coups de taille valables se font uniquement avec le poignet (et sont donc plus fait pour blesser et affaiblir que pour achever un combat). Il en va de même avec les parades à l'épée longue médiévale où on évitera les parades de "tierce" et de "quarte" pour privilégier les parades où l'on frappe l'arme et les parades par suspension (de "prime" et de "none") car on enchaîne bien mieux les ripostes après (voir notre vidéo et notre article). De même, en dehors du style de broadsword britannique, l'escrime au sabre (ou au coutelas médiéval) ne se comprend que si l'on intègre les moulinets pour les parades et les ripostes.
D'une manière générale il faut, avec des armes lourdes, assimiler deux principes qui ne se trouvent pas dans l'escrime sportive actuelle (et donc auxquels les Maître d'Armes ne sont pas sensibilisés au cours de leur formation) : la gestion de l'inertie de l'arme et le levier (pour les armes à deux mains). Il faut comprendre qu'on ne peut plus faire comme l'on faisait avec une arme qui ne pèse presque rien et qu'il faut aller avec le mouvement de l'arme sous peine de manquer de fluidité et d'être très lent. Il faut savoir relâcher sa tenue de l'arme lors de certains mouvements pour l'affermir lorsqu'il faut changer de direction ou l'arrêter (en cas de parade ratée du partenaire par exemple) mais surtout on ne peut la faire changer brutalement de direction sans un gros effort qu'il faut limiter au maximum. Les principes pour parer sont les mêmes : frapper l'arme adverse pour la dévier ou la laisser filer le long de sa lame mise juste en protection le long de son corps). De même vous devrez réduire vos mouvements sous peine d'aller à une lenteur déprimante. Ce n'est pas grave car, contrairement aux armes très légères, ici votre lame est bien plus large, votre bâton plus épais et on voit donc bien mieux votre arme et votre coup, pas besoin donc d'exagérer le geste.
Il en va de même pour le levier qui économisera beaucoup d'énergie pour votre épée longue (qui se tient, en principe, une main près de la garde et l'autre sur le pommeau) ou pour vos armes d'hast, bâtons et autres lances. Votre main non directrice doit être très mobile et la tenue très souple sur un pommeau d'épée longue. Quant aux armes d'hast et autres bâtons vous devrez en principe coulisser en permanence vos deux mains pour ajuster votre prise afin d'avoir la meilleure force de levier possible et donc le moindre effort à faire. Si vous savez tenir compte du levier et de l'inertie votre escrime à l'arme à deux mains devient finalement très fluide et très rapide et vous constaterez que l'épée longue est une des armes blanches les plus maniables qui ait existé (à mon sens elle n'est détrônée que par l'épée de cour). Ce n'est pas étonnant qu'elle était l'arme avec laquelle les escrimeurs allemands ont appris les bases de l'escrime pendant trois ou quatre siècles (du XIVe au XVIIe siècle).
Ce qui est amusant c'est qu'apprendre ces principes vous rapprochera d'une escrime historique et réaliste, mais en fait vous n'aurez pas le choix si vous voulez faire quelquechose de bien avec ces armes. La seule alternative est, comme je l'ai dit, l'adoption d'armes plus légères en duraluminium, et encore que cela n'interdit pas forcément de manier ces dernières avec des techniques historiques et logiques !
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Voilà donc l'état actuel de ma réflexion sur le sujet. Elle est tout de même le fruit de nombreuses années d'interrogation sur les armes, de conversations avec le Baron de Sigognac et d'autres sur le pourquoi du comment on voyait autant d'escrime médiévale moche. Enfin entendons-nous bien sur le sens de cet article, il ne s'agit pas ici de dénigrer ce système basé sur les armes légères, on peut avoir des préférences mais on doit reconnaître qu'il est efficace et qu'il a produit de belles choses. Il a aussi ses avantages de prise en main rapide, du moins si on a peu de temps à passer avec ses élèves. Ce système d'ailleurs a façonné une partie de mon parcours même si il ne m'attire plus en ce moment en tant que pratiquant (pas en tant que spectateur). Cependant je crois qu'il est nécessaire d'en sortir si l'on veut manier des armes plus lourdes et notamment des armes médiévales. Il n'est pas adapté aux épées longues, sabres, épées médiévales, rapières à lames plates, haches, lances et autres hallebardes... Tout ce qui sort en fait de la rapière de spectacle, de la canne et du bâton en fait !
Ainsi, si vous voulez sortir de ces armes, si votre envie vous pousse vers d'autres époques, je pense sincèrement que vous allez devoir réapprendre une partie de votre escrime pour vous adapter à l'arme. Il vous faudra découvrir l'effet levier ainsi que la gestion de l'inertie de votre arme, plus de nombreuses techniques tout aussi spécifiques à certaines armes que sympathiques à utiliser. Vous pouvez faire cela seuls, en réfléchissant et en vous posant des questions mais vous pouvez aussi aller voir ceux qui travaillent depuis des années sur ces armes : les pratiquants d'Arts Martiaux Historiques Européens. Et comme je le disais dans mon article sur l'étude de l'escrime ancienne, vous gagnerez à échanger avec les autres plutôt que lire les traités seuls dans votre coin, car c'est ainsi que progresse la recherche !
Je suis évidemment ouvert à tout commentaire ou débat, alors n'hésitez pas à vous exprimer dans les commentaires (vous savez l'échange tout ça...)












