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mercredi 20 mai 2026

L'épée longue au Moyen Âge et à l'époque Moderne

Préalablement je tiens à remercier Pierre-Henry Bas, docteur en Histoire, d'avoir bien voulu relire cet article. 

Aujourd'hui nous allons aborder une arme mythique de l'escrime, représentative à elle seule de l'expression "escrime médiévale" même si, dans les faits, elle n'apparaît qu'à la fin du Moyen-Âge. C'est probablement l'arme reine de toute l'escrime, celle qui permet le plus de possibilités et pour laquelle on a développé le plus de techniques. C'est, actuellement, l'arme la plus étudiée dans les clubs d'Arts Martiaux Historiques Européens (AMHE). 

Il était temps dans ce blog de se pencher sur son maniement et les différents contextes dans lesquelles elle a été utilisée au cours de l'Histoire. J'en avais envie depuis longtemps mais la difficulté à trouver des informations fiables quant à son origine, de même que la densité du matériel concernant son usage m'avaient retenu. Mais le moment est venu de faire un point sur ce que nous savons de cette arme. Il s'agit avant tout de présenter ses contextes d'utilisation ainsi que quelques généralités sur la façon dont on la maniait. Les escrimeurs de spectacle qui lisent ce blog auront ainsi plus de cartes en main pour la mettre en scène et les autres auront, je l'espère, acquis des connaissances sur cette arme. 

Épée longue avec quillons et pommeau en bronze (vers 1480) dans les collections du Musée de Leeds

Mais avant ça accordons-nous sur l'objet et le nom. Le nom "épée longue" (longsword) est essentiellement  anglais et tardif (début XVIe siècle). Dans les traités d'armes germaniques on nomme "langschwert" la partie où l'on commence le combat à distance et "kurtzschwert" celle où l'on commence beaucoup plus près, pratiquement au corps à corps, ce n'est donc pas un nom d'arme. À l'époque elle était le plus souvent appelée "épée" soit "schwert" (en allemand), "spada" (en italien). Néanmoins on voit apparaître les termes de "bastard sword" et de "long sword" en anglais chez George Silver et Joseph Swetnam. Il n'est pas clair si le terme est synonyme de "two handed sword", la grande épée à deux mains ou si c'est plutôt une épée légèrement plus courte dont ils parlent. G. Silver la classe avec les bâtons court voire les armes d'hast, quant à Swetnam il distingue bien l'épée "longue" de l'épée "bâtarde" et de l'épée "courte". C'est peut-être plus cette épée "bâtarde" qui correspondrait à l'arme dont nous allons parler ici.

"Of the two hand sword fight against the like weapon.
Cap. 10.

These weapons are to be used in the fight as the short staff, if both play upon double & single hand, at the 2 hand sword, the long sword has the advantage if the weight thereof is not too heavy for his strength that has it, but if both play only upon double hand, then his blade which is convenient length agreeing with his stature that has it, which is according with the length of the measure of his single sword blade, has the advantage of the sword that is too long for the stature of the contrary party, because he that can cross & uncross, strike & thrust, close & grip in shorter time than the other can."

George SILVER Brief Instruction upon my paradoxe of Defense - 1605 (modernisation par Steve Hick) 

 

« Du combat à l'épée à deux mains contre une arme similaire.

Chap. 10.

Ces armes doivent être utilisées au combat comme le bâton court, si les deux combattants manient à une ou deux mains. À l'épée à deux mains, l'épée longue a l'avantage si son poids n'est pas trop élevé pour la force de celui qui la manie. Mais si les deux combattants ne manient qu'à deux mains, alors la lame dont la longueur est adaptée à la stature de celui qui la manie, et qui correspond à la longueur de la lame de son épée à une main, a l'avantage sur l'épée trop longue pour la stature de l'adversaire, car celui qui peut croiser et décroiser, frapper et estoquer, se rapprocher et saisir plus rapidement que l'autre. » 

Traduction : Google translate revue par Le Fracas des Lames

"The Bastard Sword, the Which Sword is something shorter then a long Sword, and yet longer then a Short-sword."

Joseph SWETNAM The Schoole of the Noble and Worthy Science of Defence - 1617

"L'épée bâtarde, laquelle est significativement plus courte qu'une épée longue mais plus longue qu'une épée courte"

Traduction :  Le Fracas des Lames

Dans le Gargantua de Rabelais on retrouve également le terme d'épée "bâtarde" qui semble bien correspondre à notre arme. On remarque qu'elle est encore ici bien distinguée de l'épée à deux mains.

"Un autre jour s’exercait à la hache, laquelle tant bien coulait, tant vertement de tous pics resserrait, tant souplement avalait en taille ronde, qu’il fut passé chevalier d’armes en campagne, et en tous essais.

Puis branlait la pique, saquait de l’épée à deux mains, de l’épée bâtarde, de l’espagnole, de la dague et du poignard ; armé, non armé, au bouclier, à la cape, à la rondelle"

François RABELAIS Gargantua chap. 23 -  1535

En Italie, dans le traité de Giovan Antonio Lovino (Modo di cacciare mano all spada - 1580) on rencontre le terme d'épée à une main et demie ("spada di una mano e meza") qu'il distingue bien de l'épée à une main qui est le cœur de son traité et de l'épée à deux mains ("spada da due mani") dont il présente ensuite une technique.

Comme c'est principalement le terme "épée longue" qui est resté, c'est celui que nous emploieront ici par souci de simplicité.

Mais ces textes nous disent aussi l'essentiel et ce qui distingue l'épée longue des autres épées. Elle est plus courte que la grande épée à deux mains (je vous invite d'ailleurs à relire l'article que lui avait consacré Marc-Olivier Blattlin ici même) et plus longue que les épées à une main. Elle se distingue également des rapières (l'épée "espagnole" de Rabelais) dont elle est pour partie contemporaine. Concrètement il s'agit d'une épée ayant généralement la même forme que les épées médiévales avec un double tranchant, une garde en croix, une longue fusée, un pommeau et une lame en général plus longue que l'épée à une main. Elle mesure généralement entre 110 et 140 cm pour une lame de 90 à 110 cm et un poids entre 1,2 et 2 kg. On la manie très majoritairement à deux mains, aussi bien en armure que sans armure. On remarquera que ce qui fait une épée longue c'est surtout la façon dont on la manie, notamment pour la distinguer de la grande épée à deux mains dont la philosophie d'emploi est très différente. Notons qu'on peut aussi utiliser ces techniques pour manier une épée à une main à pommeau arrondi même si l'effet de levier sera moindre.

Ces définitions posées nous pouvons nous pencher sur son histoire et les différents contextes de son utilisation avant de mieux appréhender son maniement.

Illustration d'un des jeux à l'épée à une main et demie dans le traité de Giovan Antonio Lovino : Modo di cacciare mano all spada (MS Italien 959) vers 1580
 

Naissance, apogée et déclin d'une arme iconique

Les débuts de l'épée longue (1250-1350)

De l'Antiquité jusqu'au moins au XIIIe siècle les épées des cavaliers (comme des fantassins) sont uniquement des épées à une main. Elles descendent de la spatha romaine, elle-même inspirée de la "grande" épée gauloise. L'épée est assez longue (90 cm à 100 cm) avec une fusée très courte, elle est principalement destinée à des coups de taille et utilisée en conjonction avec un bouclier. C'est au XIIIe siècle qu'apparait une épée différente.

Du XIe au XIIIe siècle l'armure du chevalier ne cesse de s'alourdir jusqu'à rendre de moins en moins utile le bouclier. Ainsi au XIIIe siècle le chevalier bien équipé porte un haubert complet qui lui descend au genou assorti de chausses de mailles et par-dessus lequel il porte un heaume. Le heaume étant peu pratique en mêlée, beaucoup de chevaliers l'enlèvent et combattent uniquement protégés par un camail, une cagoule de maille dont le sommet devient rapidement un petit casque où s'attachent les mailles et qu'on porte sous le heaume. Ce casque donna naissance au bascinet au XIVe siècle, on recouvrit ensuite la face du bascinet d'un mézail, rendant inutile le lourd heaume. Le chevalier était ainsi recouvert de mailles d'acier des pieds à la tête et avait de moins en moins besoin d'un bouclier ce qui laissait la porte ouverte à l'utilisation d'armes à deux mains. On remarquera que le vêtement de protection sous la maille reste assez fin, les enluminures nous montrent toutes des hauberts assez proches du corps, la maille protège surtout des entailles ou des perforations, elle est moins efficace contre les fractures. Mais, si la médecine de l'époque est impuissante contre les infections on sait, en revanche, réduire une fracture depuis la Préhistoire et c'est donc une blessure bien moins grave. Cependant, dès la fin du XIIIe, mais surtout au XIVe siècle, on adjoint des éléments de plates à ses protections de mailles : grèves d'acier pour les tibias, puis brassards de plates, cuirasse etc. jusqu'à aboutir au XVe siècle au harnois blanc, l'armure de plates complète.

folio 55 du Cod. Pal. germ. 389 de l’Universitätsbibliothek de Heidelberg (1256), il s'agit de la plus ancienne représentation connue d'une épée maniée à deux mains.
 

Ce que l'on remarque surtout pour le XIIIe siècle c'est l'utilisation probablement occasionnelle d'épées "ordinaires" avec les deux mains. L'utilisation à deux mains est plus précise et, éventuellement, permet d'utiliser le principe du levier pour frapper plus fort. Nos chevaliers sont souvent encore représentés avec le bouclier dans le dos, preuve que la combinaison de base était épée-bouclier. On trouve également, dès le XIIIe siècle quelques rares exemples d'épées clairement faites pour être maniées à deux mains. On a ainsi quelques exemples archéologiques de ces épées, essentiellement à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle même si Oakeshott dans sa classification des épées nous présente un modèle du XIIe siècle. Ces épées correspondent aux catégories XIIa, XIIIa et XVIa de la classification d'Oakeshott. Notons aussi que la forme de ces épées longues est une sorte de version rallongée des épées à une main de l'époque, c'est d'ailleurs surtout la fusée qui est sensiblement plus longue, la lame est aussi un peu allongée mais proportionnellement beaucoup moins. Les tranchants sont plutôt parallèles et la pointe est assez peu effilée, une forme qui pourrait privilégier les puissants coups de taille permis par l'effet de levier (mais sans interdire l'estoc pour autant).

Les types d'épées longue primitives dans la typologie d'Oakeschott

Épée longue (1300-1350) dans les collections du Museum of London

Cela pourrait correspondre à une arme que l'on appelle "brand d'arçon", ou "épée d'arçon" mais pour laquelle j'ai trouvé très peu de sources fiables. Il s'agit d'une seconde épée que portaient les chevaliers de l'époque attachée à la selle de leur destrier et qui servait lorsqu'il était démonté. Elle serait potentiellement plus longue et serait l'ancêtre de notre arme. Les mémoires du Sire de Joinville, contemporain du roi Louis IX, évoquent cette épée :

"Quant son chevalier vit son sire mort, il habandonne maistre et cheval, et m’espia au retourner, et me vint frapper de son glayve si grant coup entre les espaulles, qu’il me gitta sur le coul de mon cheval, et me tint si pressé que je ne povoie tirer mon espée que j’avois ceinte : mais me faillit tirer une autre espée que j'avoie à la selle de mon cheval, dont bien mestier m'en fut. 
[...]
Et en retournant de celle bataille, les Turcs me donnerent de si grans coups, que mon cheval se agenoulla à terre du grant poix qu’il sentoit, et me jetterent oultre par dessus les oreilles de mon cheval. Et tantoust me redressay mon escu au coul, et mon espée ou poing."

Jean de Joinville - Vie de Saint-Louis - 1308 - Traduction par Charles Du Fresne du Cange. Texte établi par Claude-Bernard Petitot, Foucault, 1824

Dans la seconde moitié du XIIIe et la première du XIVe siècles on trouve un certain nombre de représentations d'épées tenues à deux mains ou du moins seule et sans bouclier, ou avec le bouclier rejeté dans le dos. Fabrice Cognot fait remarquer dans sa thèse que certaines évoquent des techniques d'escrime que l'on retrouve dans des traités plus tardifs.

Pour résumer on peut dire qu'au milieu du XIIIe siècle on commence à utiliser des techniques de maniement de l'épée où elle n'est plus forcément conjointe au bouclier (même si c'est le type d'armement majoritaire). On voit également à l'époque apparaître des épées plus longues aux fusées plus longues qui les destinent à un maniement à deux mains. Celles-ci correspondent possiblement aux brands d'arçon et sont attachées à la selle du cheval à la guerre plutôt que ceintes à la ceinture. Notons que ceci apparaît dans un contexte de guerriers couverts de mailles d'acier qui rendent le bouclier moins important. En revanche, combattre de tels adversaire peut demander soit de frapper plus fort pour briser des os à travers la maille, soit de donner des coups d'estocs aux défauts de l'armure (typiquement les aisselles), deux choses que le maniement à deux mains rend plus aisé.

Miniature dans une bible suisse vers 1300 - VAD 302 Weltchronik folio 140v

L'apogée de l'épée longue (1350-1550)

On peut situer l'apogée de l'épée longue, du moins en tant qu'arme de combat, entre 1350 et 1550. Notons qu'elle n'a jamais été majoritaire par rapports aux épées à une main et qu'elle n'est en général pas l'arme principale sur le champ de bataille. Les chevaliers médiévaux combattaient d'abord à la lance, jusqu'au milieu du XIVe siècle où les hommes d'armes anglais infligent de lourdes défaites aux Français en combattant à pied à Crécy (1346) et à Poitiers (1556). Désormais, dans la majorité des batailles rangées, les hommes d'armes, en armures de plus en plus lourde, combattent démontés au sein d'unités lourdes.

Celles-ci sont composées d'hommes d'armes (qui sont nobles mais n'ont plus nécessairement le titre de chevaliers) armés d'armures de de plates et de "coutilliers" ou "gros valets", des roturiers armés d'armures lourdes de qualité inférieure (en général une brigandine et des plates ainsi qu'un casque ouvert), on compte en principe deux coutilliers pour un homme d'armes. Tous sont armés d'armes à deux mains qui peuvent être des lances ou des armes d'hast pour les coutilliers, mais aussi des épées longues ou des haches de pas pour les hommes d'armes. Évidemment, sur le champ de bataille on trouve aussi des fantassins de moindre qualité, moins bien armurés.

La tactique consistant à démonter de la part des hommes d'armes anglais pour combattre a pied a été mise en place au début du XIVe siècle contre les formations de piquiers légers écossais qui rendaient impossibles les charges à cheval. Elle a ensuite été exportée en France pendant la Guerre de Cent ans. Cette tactique a probablement favorisé le maniement à deux mains qui est plus aisé à pied qu'à cheval. En revanche l'épée longue n'est pas forcément l'arme idéale pour une mêlée de champ de bataille, les armes d'hast ou les haches de pas sont probablement plus efficaces mais l'épée longue n'est pas non plus inutile dans une mêlée, que l'on soit contre d'autres combattants en armure ou contre des piétons sans protections importantes.

Un exemple d'affrontement d'hommes d'armes dans une bible historiée allemande de 1430
ULB Darmstadt Hs 1 Historienbibel-folio 135r

Cependant on oublie trop vite que la guerre médiévale c'est peut-être quelques batailles rangées pour des dizaines d'escarmouches, de "petite guerre" et de batailles de siège. Or, dans tous ces affrontements de rencontre où les formations sont moins structurées, moins denses, l'épée longue peut être avantageuse par sa polyvalence. On a beaucoup plus de place pour la manier et elle peut aussi tenir un assez grand espace ce qui évite de se faire déborder en escarmouche ou permet de défendre une brèche lors d'un siège. Notons d'ailleurs, on l'a vu dans un article précédent, que les milices urbaines de certaines villes du Nord de l'Europe ou de l'espace germanique avaient mis en place des compagnies d'élite de "joueurs d'épées" spécialement entraînés à l'épée longue.

L'épée est une arme avec une forte symbolique et associée à la chevalerie et à la noblesse, c'est donc naturellement que sa version longue a trouvé sa place dans les tournois et les pas d'armes. Au XIVe siècle les tournois perdent un peu de leur aspect brutal de pur entraînement à la guerre et l'aspect proto-sportif et social prend de plus en plus de place par rapport à la préparation à la guerre. Le combat à pied (et en armure) y apparait, à la hache de pas bien sûr, mais aussi à l'épée longue. Parallèlement, dans les villes du Nord et de l'espace germanique, les confréries de joueurs d'épées organisent elles aussi de compétitions publiques d'escrime, principalement à l'épée longue, que l'on nomme "Fechtschulen" en allemand. Les bourgeois des villes s'approprient ainsi un peu de la chevalerie véhiculée par cette arme.

Représentation d'une Fechtschule en 1585 à Düsseldorf (il n'y a pas d'illustration médiévale mais, en dehors des costumes, cela devait être relativement similaire).
 

Les duels judiciaires sont un autre exemple d'utilisation de l'épée longue. C'est un duel prévu par la loi, issu de vieilles traditions de droit germanique permettant de prouver ses accusations ou son innocence en s'en remettant au jugement divin, les armes à la main. En France, sous l'impulsion du droit latin qui recherche des preuves lors d'une enquête concrète il est, dés 1260, interdit. Il y a bien eu,  par la suite, quelques exceptions autorisées par le roi mais elles restent exceptionnelles justement. Mais dans d'autres pays le duel judiciaires est resté plus vivace. Il peut se dérouler selon des conditions diverses, en armure ou sans et avec diverses armes dont l'épée longue est l'une des plus fréquente. Le maître d'armes allemand Hans Talhoffer a ainsi préparé plusieurs escrimeurs à ce genre de duels. Ici l'espace est délimité, les armes sont égales et le combat est public.

Il semble avoir existé, parallèlement, des duels d'honneur, pas forcément mortels, entre nobles ombrageux de la défense de leur sang ou de leur peuple. Ainsi le maître d'armes Fiore dei Liberi, évoque le duel d'un de ses élèves, le condottiere Galeazzo da Mantova contre le maréchal français, Jean II le maingre plus connu sous le nom de Boucicaut. Il se déroula en 1395 à Padoue, après que les autres princes aient refusé qu'il se tiennent sur leur terre et devant une large foule. Ces duels étaient en général en armure et pas forcément à mort contrairement à ce qui a prévalu à partir du milieu du XVIe siècle.

Enfin l'épée longue pouvait être également une arme de défense. Elle est rarement portée en ville où l'on porte essentiellement des dagues jusqu'au début du XVIe siècle, de nombreuses villes réglementaient d'ailleurs la taille des lames que l'on pouvait porter. En revanche elle pouvait être emportée en voyage, les routes étant peu sûres. Fiore dei Liberi donne quelques techniques de défense personnelle avec une épée longue qu'il tient d'ailleurs à la main, au fourreau, et non ceinte autour de la taille.

Les types d'épées longue du Moyen-Âge tardif dans la typologie d'Oakeschott

Un mot sur les épées de cette époque qui correspondent aux types XVa, XVII, XVIIIb et XXa de la classification d'Oakeshott, leur pointe est souvent très effilée et, surtout pour les épées de 1350 à 1450, la lame est moins large, plus épaisse, parfois en forme de diamant indiquant une solide épée destinée avant tout à l'estoc. Notons que les traités d'armes nous présentent parfois des épées très exotiques qui seraient optimisées par exemple pour le combat en armure mais on ne sait si il s'agit de théories de la part de l'auteur du traité ou si ces armes ont vraiment existé. En revanche il existe bien des épées longues appelées "verduns" ou "verdons" ou simplement "estocs" qui sont spécialisées pour ce type de combat à cheval et en armure et ne sont presque pas affûtées.

Épée bâtarde (vers 1440) dans les collections du musée de Leeds

 

Grand estoc originaire d'Allemagne (1500 / 1515) dans les collections du Musée du Louvre

Une arme d'entraînement jusqu'à la fin du XVIIe siècle

Au cours du XVIe siècle l'épée longue entame un rapide déclin et elle semble avoir quasiment disparu en tant qu'arme de combat milieu de ce siècle. On n'utilise en effet plus de formation d'hommes d'armes à pied, ceux-ci existent toujours, toujours lourdement armurés mais ils sont remontés sur leurs chevaux et utilisent des lances et de fortes épées à une main. Certains soldats d'élite, à pied, manient de grandes épées à deux mains, plus longues, plus lourdes et mieux à même de briller dans les rôles d'interdiction pour combler une brèche ou éviter un débordement, retarder une poursuite etc. (voir l'article de M.O. Blattlin sur ce même blog) Quant aux duels ils se font désormais avec une nouvelle arme, cette épée "espagnole" de Rabelais que nous nommerons ici "rapière" par commodité (là dessus aussi M.O.Blattlin a écrit un article). C'est également la rapière que les nobles portent au côté à la ville comme sur les chemins, à la fois symbole de leur statut social et arme de défense.

Pourtant, le dernier traité connu présentant une escrime à l'épée longue, Der Kůnstliche Fechter de Theorodi Verolini, a été imprimé en 1679, preuve qu'à l'époque l'arme était encore pratiquée dans les salles d'escrime et qu'un bourgeois allemand pouvait avoir intérêt à acheter un tel manuel. Ce traité est d'ailleurs un plagiat de celui de Joachim Meyer, Gründtliche Beschreibung der… Kunst des Fechtens imprimé en 1570, plusieurs fois plagié et considéré actuellement comme l'un des mieux écrits. Tout au long du XVIe siècle on a bon nombre de traités d'escrime imprimés, donc diffusés à un nombre relativement important de personnes, et presque tous comptent une importante partie sur l'épée longue.

Illustration du traité Der Kůnstliche Fechter de Theorodi Verolini (1679)


En fait, si l'arme de combat disparait pratiquement au milieu du XVIe siècle, sa version d'entraînement et de "sport" perdure encore un siècle et demi, essentiellement dans l'espace culturel germanique. On la nomme actuellement "Federschwert" (épée - plume) ou simplement "Feder" mais il s'agit en fait de termes de l'époque victorienne. C'est une arme non affûtée et sans pointe destinée à l'entraînement et à une pratique proto-sportive. Dès le début du XVIe siècle elle se caractérise par un "schielt" ("bouclier") qui est un petit renflement à la base de la lame qui permet de mieux protéger les doigts lors des prises de fer. Sa fusée est aussi souvent très longue ce qui permet un meilleur levier et probablement aussi de porter des gants de protection. Notons qu'il s'agit d'ailleurs de la seule protection que l'on peut éventuellement porter avec cette arme qui se pratique en vêtements civils (lesquels sont à l'époque légèrement rembourrés) et que la tête n'est pas protégée. On ne peut donc donner de coups à pleine puissance sous peine de blesser son partenaire.

Des "Feders" représentées dans une illustration de l'Opus Amplissimum de Arte Athletica de Paulus Hector Mair (années 1540)

Cette persistance dans le temps semble principalement concerner l'espace germanique on l'a dit. En Italie le traité de Giovan Antonio Lovino : Modo di cacciare mano all spada daté de 1580 ne consacre déjà plus que 4 pages à cette arme et les traités français ou espagnols qui apparaissent à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle n'en parlent pas du tout. La particularité des traités germaniques est que, dès le XVe siècle, ils commencent tous par l'épée longue qui est toujours la partie la plus développée. L'épée longue était, chez les Allemands, l'arme d'initiation à l'escrime, celle par laquelle tout le monde commençait et à partir de laquelle découlaient la plupart des autres armes. Ainsi, même quand l'arme réelle n'était plus utilisée, son "simulateur" lui est resté enseigné parce qu'on devait estimer encore à l'époque que cet enseignement permettait de mieux appréhender l'escrime en général avant de passer aux épées à une main, aux rapières, aux armes d'hast ou à la dague et à la lutte. Il faut y voir un équivalent du fleuret d'escrime au XIXe siècle, une arme qui était devenu uniquement un outil d'entraînement.

Il faut aussi remarquer que les Fechtschulen et même les tournois se poursuivent encore très longtemps, même au XVIIe siècle. Et on y manie ces "simulateurs" et on s'y affronte donc encore avec des techniques d'épée longue à côté d'autres armes qui, elles, ont des applications plus concrètes sur les champs de batailles ou les duels. Outre l'entraînement on a ainsi tout un monde proto-sportif où survivent les techniques d'épée longue et qui donnent encore la parution de traités la concernant.

C'est de cette façon que le maniement de l'épée longue a été enseigné jusqu'à la fin du XVIIe siècle pour disparaître finalement au tournant du XVIIIe siècle. Notons qu'à l'époque, en France, on était déjà en plein essor de l'épée de cour et que, sur les champs de bataille, les fusils à baïonnette remplaçaient les piques.

Salle d'armes de l'université de Leyde aux Pays-Bas en 1610
Gravure d'après un dessin de Jan Cornelisz van 't Woudt dans les collections du Rijksmuseum d'Amsterdam

Manier l'épée longue

Des traités, des "traditions" différentes

Si l'escrime à l'épée longue était pratiquée dans toute l'Europe occidentale seuls trois espaces culturels nous ont livré des écrits sur son maniement. Parmi ceux-ci l'immense majorité vient de l'espace germanique que l'on peut étendre de l'Autriche actuelle jusqu'aux Flandres et aux Pays-Bas. Il faut y inclure aussi bien l'Alsace que de nombreuses villes qui sont actuellement en République Tchèque ou en Pologne.

Les sources en langue allemande représentent peut-être 80% de nos sources sur l'épée longue (statistique "au doigt mouillé", juste pour vous donner un ordre d'idée). Il s'agit très souvent de traités manuscrits ou imprimés, assez bien structurés, parfois illustrés et assez fournis. Parmi ceux-ci, une grande majorité se réclament de la tradition de Lichtenauer, un maître d'armes qui aurait vécu au XIVe siècle et dont beaucoup se disent les élèves. Attention néanmoins, au XVIe siècle il s'agit plus d'une sorte de publicité que d'une vérité. Lichtenauer, s'il a existé, a résumé son enseignement dans un poème que les traités suivant interprètent, c'est une forme intellectuelle très courante à l'époque qu'on appelle "la glose". En cela, les maîtres d'armes bourgeois des XVe et XVIe siècle imitent les formes savantes inventées par les moines et le théologiens des siècles précédents. Quelques auteurs comme Hans Talhoffer par exemple, ne s'en réclament pas mais ils ne sont pas si nombreux.

Jeu d'épée longue dans le traité de Württemberg de Hans Talhoffer - 1467 (Cod.icon. 394a) on voit ici que l'enseignement repose d'abord sur le dessin et que le texte est réduit au minimum

On sait que dans l'espace germanique de l'époque il existait plusieurs traditions concurrentes mais c'est celle de Lichtenauer qui l'a emportée culturellement. Celle-ci se démarque principalement par l'utilisation de "maîtres-coups" ("Meisterhauwen" en allemand) au nombre de cinq (Zornhau, Krumphau, Zwerchhau, Scheitelhau, et Schielhau) qui sont supérieurs aux autres et permettent, quand ils sont placés, de gagner le combat ou du moins de mettre en grande difficulté l'adversaire. Leur particularité est de n'utiliser qu'un seul temps d'escrime quand l'escrime "commune" en utilise deux (parade PUIS riposte).

Cette escrime "commune" que l'on trouve par exemple dans la première partie du Codex Wallerstein (Oettingen-Wallerstein Cod. I.6.4°.2), est moins savante, plus pragmatique. Elle pourrait être à peu près celle que l'on pratiquait dans le reste de l'Europe qui ne nous a pas laissé de traités.

Notons que les traités allemands sont, au moins en partie, destinés à une escrime proto-sportive et c'est de plus en plus vrai au fur et à mesure du temps où l'on voit illustrées des "Feders" et non des épées tranchantes. Les traités tardif comme celui de Joachim Meyer, ne comptent  pratiquement plus de coups d'estoc, plus ou moins interdits dans les Fechtschulen (Meyer lui, dit que "les Allemands n'aiment pas l'estoc").

Page 9v du Starhemberg Fechtbuch (Cod.44.A.8) dit aussi Codex Danzig, une glose du poème de Lichtenauer

Les villes italiennes nous ont laissé peu de traités mais les deux principaux sont très riches, bien écrits et bien illustrés. Il s'agit de ceux de Fiore dei Liberi qui écrit ses traités autour des années 1400 et de Philippo Vadi qui écrit dans les années 1480. Notons que, indirectement, Vadi est un élève de Fiore puisqu'il a eu en sa possession l'un des traités de Fiore (manuscrit qui a, hélas, aujourd'hui disparu). Les traités de Fiore commencent par de la lutte et le jeu court ainsi que la stabilité semblent essentiels dans son escrime. Comme nous l'avait dit Gilles Martinez dans un de ses ateliers à l'HEMAC il y a déjà longtemps "Fiore c'est un lutteur". L'escrime de Fiore est pragmatique, efficace, parfois vicieuse et sans pitié, on n'est pas ici dans une escrime proto-sportive. Notons qu'au XVIe siècle on trouve encore quelques mentions d'épée longue dans les traités d'escrime mais, comme pour le traité de Lovino, c'est le plus souvent anecdotique.

Enfin l'Angleterre nous a livré quelques écrits sur l'escrime à l'épée longue entre le XVe et le XVI siècle. Il s'agit de quelques pages souvent insérées dans des "livres de maison", des feuillets reliés ensemble par leur possesseur pour en faire une sorte de livre et pouvant traiter aussi bien d'astrologie, de science, de géographie, de cuisine que... d'escrime ! Ils sont assez difficile d'accès, certains termes sont obscurs et ils ont encore été peu étudiés, surtout quand les traités allemands donnent des enchaînement relativement précis et plus faciles à interpréter.

Extrait du Florius, De arte luctandi, version latine du traité de Fiore dei Liberi (Bibliothèque nationale de France. Département des Manuscrits. Latin 11269)

Quelques principes martiaux

L'image de l'épée longue trop souvent colportée par les films et les séries est celle d'une arme de brute où l'on frappe avec de grands gestes sans subtilité. Si les illustrations du XIIIe siècle et la structure des épées de ce siècle peuvent encore donner cette impression, ce n'est pas celle que nous donnent les traités d'escrime à partir, au moins, du XIVe siècle. D'ailleurs le contexte du XIIIe siècle est celui de combattants en hauberts de mailles où un grand coup peut encore briser un membre à travers la maille, ce que les protections du XIVe siècle interdisent de plus en plus. Et déjà, dans les récits du XIIIe siècle, on parle déjà de coups portés sous les aisselles aux défauts de l'armure, et donc de coups d'estoc. L'illustration de la bibliothèque d'Heidelberg (voir plus haut) nous montre d'ailleurs déjà ce qui pourrait être un estoc au visage.

Le combat en armure (quand on affronte un autre adversaire lourdement armuré) se fait normalement en demi-épée, c'est à dire que, si la main droite tient l'épée par la garde, la gauche la tient à la lame (avec des gants et en évitant de serrer le tranchant). Le combat est armure consiste à glisser la pointe de son épée aux défauts de l'armure, c'est à dire les aisselles, le visage ou la fente du casque (selon le type de casque de l'adversaire) et l'entrejambe. On arrive très facilement en lutte au corps à corps et l'on peut donc également employer des techniques de lutte pour faire, par exemple, chuter l'adversaire. Les tranchants de l'épée sont en effet incapables de faire le moindre mal à quelqu'un qui porte des protections de plates et celle-ci n'est en général réellement tranchante que vers la pointe. 

Technique en armure dans le Fechtbuch de Paulus Kal (Cgm 1507)

Le combat sans armure est celui qui est le plus développé dans les traités d'escrime. Il se divise souvent entre les techniques de jeu long, et celles de jeu court, c'est à dire au corps à corps. Les techniques de jeu long utilisent aussi bien les coups d'estoc que les coups de taille ou même d'entaille. Certains auteurs comme Fiore dei Liberi visent facilement les mains ou les avant-bras quand les traités germaniques se concentrent plus sur la tête et le corps (sauf à partir du XVIe siècle où on ajoute aussi les avant-bras aux cibles les plus courantes). Notons que si le moindre coup d'épée peut faire mal, tous les coups portés avec une épée longue ne vont pas forcément mettre l'adversaire hors de combat ou le tuer. Les coups d'estoc sont surtout efficaces au visage ou au tronc et les coups de taille ont besoin d'être accompagnés d'un geste pour faire une réelle entaille puisque la lame est droite et non courbe. Néanmoins aucun de ces coups n'a besoin d'être extrêmement armé : l'estoc transperce très facilement les vêtements et la peau et l'action d'entailler ne demande pas d'arriver avec une grande force. De plus, le moindre choc porté à une tête sans protection va facilement sonner celui qui le reçoit et il en résulte que c'est normalement la cible prioritaire dans un combat (mais c'est finalement vrai à toutes les armes).

On oublie donc les combats de brute et l'on utilise toutes les subtilités de l'escrime médiévale. On joue sur le levier, en tenant le plus souvent sa main directrice près de la garde et l'autre sur le pommeau pour avoir une arme très agile et maniable. Malgré tout il faut tout de même savoir profiter de l'inertie de l'arme pour pouvoir enchaîner rapidement. Les traités regorgent de ripostes vicieuses qui mettent l'attaquant en difficulté ou d'enchaînements de coups. Le fait est que certaines parades autorisent difficilement la riposte et l'attaquant peut alors enchaîner d'autres coups. On peut également feinter, principalement en faisant tournoyer l'épée et en ne portant pas un premier coup (on fait par exemple un moulinet sans envoyer les jambes) pour en envoyer un second en profitant de l'inertie de l'arme. Il ne faut pas aussi hésiter à aller sur les côtés pour tromper la distance, rendre la parade plus difficile. En parant un coup on peut d'ailleurs aussi bien reculer mais également avancer sur l'adversaire pour envoyer un coup de taille près du corps (vers les jambes par exemple), mais surtout pour passer en jeu court.

Un jeu parmi d'autres (il y en a 150) chez Paulus Hector Mair présenté par Fechtkunst.schule

En effet, il ne faut pas négliger le jeu court et donc le corps à corps du combat à l'épée longue. Celui-ci est inhérent à l'escrime à l'épée longue et je pense qu'on ne peut pas décemment enseigner l'épée longue sans l'aborder. On a vu qu'il pouvait être recherché par Fiore dei Liberi et, même si l'on ne le recherche pas, on peut malgré tout se retrouver en jeu court durant un combat, surtout quand les deux adversaires s'engagent beaucoup et sont très agressifs. En jeu court on lâche très souvent la main non directrice qui quitte le pommeau pour saisir quelque chose : l'arme adverse, sa fusée, son pommeau, le cou, le bras, la jambe de l'adversaire voire simplement le repousser. Les techniques de jeu court sont très nombreuses et finissent diversement (coup d'épée, de pommeau, égorgement, clef, mise à terre...) et font beaucoup appel à des principes de lutte.

L'épée longue est une arme très maniable (grâce à l'effet de levier de sa longue fusée) et capable de porter à peu près tous les types de coups. Elle peut être maniée avec ou sans armure et on peut aussi bien se battre plutôt loin qu'arriver à distance de corps à corps et utiliser des principes de lutteur. Ce n'est pas par hasard qu'elle est devenue l'arme de débutants de l'escrime allemande et qu'ils ont continué de l'employer un siècle et demi après sa disparition en tant qu'arme de combat.

Technique de jeu court dans le Fior de Bataglia de Fiore dei Liberi (MS Ludwig XV 13 29r-c)

Et dans nos chorégraphies ? 

Nous arrivons à la partie spécifique aux escrimeurs de spectacle : que faire de l'épée longue et de ses techniques pour monter un spectacle d'escrime chorégraphiée ? En fait énormément de choses puisque l'épée longue est une arme extrêmement polyvalente. On peut facilement y placer toutes les approches du combat qui sont évoquée dans l'Esprit de l'épée (voir cet article et celui-ci sur cette thématique particulière). Que l'on soit conquérant, blindeur, contreur ou presseur, l'épée longue se prête à tous les types de jeu.

De même elle se prête à tous les archétypes de personnage (voir ma typologie ici) même si, éventuellement, certains privilégieront certains coups plutôt que d'autres. Ainsi les profils de brute iront facilement rechercher les techniques de jeu court qui les avantagent, cela peut aussi être le cas des autodidactes qu'on imagine plus à l'aise dans ces techniques moins académiques, ou des athlètes qui profiteront également d'un avantage physique. On peut y faire des feintes pour les vieux briscards ou les artistes, avoir une escrime très propre ou plus vicieuse. En cela on peut choisir les traités plus adaptés à son type de personnage : on voit bien un vieux briscard pratiquer l'escrime de Fiore dei Liberi tandis qu'un artiste maîtriserait à la perfection les maîtres coups de Lichtenauer ou qu'un bon élève appliquerait à la lettre les préceptes de l'escrime commune. Une escrime avec beaucoup de moulinets comme celle de Joachim Meyer se prêterait elle aussi assez bien à un artiste ou à un athlète. En fait il y a de quoi faire.

En revanche il faut faire un peu attention aux personnages car tout le monde ne pratiquait pas l'escrime à l'épée longue. Elle reste le marqueur d'un certain statut social : noble ou au moins bourgeois des villes mais certainement pas un garde ordinaire ou un brigand. Ceux-ci doivent porter d'autres armes : armes d'hast, lances, bâtons, coutelas, dagues etc. Notons néanmoins que les techniques d'épée longue vous donnent les bases pour la plupart de ces armes (sauf les dagues ou les boucliers) et qu'avec un peu de travail on s'adaptera assez vite. L'épée longue est également une arme de héros dans l'imaginaire collectif, plus encore que l'épée à une main ou même que la rapière. Elle porte tous les symboles de l'épée et sa taille plus grande les exagère. Elle peut aussi tout à fait être portée par un méchant mais il sera alors lui aussi noble et terrifiant, et il faut qu'il sache bien la manier. D'une manière générale, même si on peut justifier des scénarios où des combattants mauvais ou moyens la manient (jeunes pages ou écuyers par exemple, chevalier peu subtil ou mal entraîné etc.) on imagine plutôt que celui ou celle qui la possède a un bon niveau d'escrime et cela exigera donc un bon niveau aussi de la part de l'escrimeur de spectacle.

L'épée longue Anduril est l'arme d'Aragorn, l'archétype du héros combattant dans Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien (ici une image du film du Peter Jackson de 2003)

L'épée longue devra donc souvent être opposée à autre chose qu'une épée longue. Il existe quelques techniques par ci par là contre des épées à une main, des armes d'hast etc. Néanmoins cela veut surtout dire qu'il faudra réfléchir aux distances, aux coups, aux tactiques que chacun recherchera naturellement. Les principes de l'épée longue demeureront, ceux du jeu long ou du jeu court et même certains maître-coups resteront applicables avec d'autres armes. Pour ma part j'adorerai mettre en scène le combat du chapitre XXIII du Gargantua de Rabelais où le capitaine Tripet de l'armée Picrochole, armé de son "épée lansquenette" (probablement un Katzblager, une épée courte de mercenaire allemand) affronte Gymnaste, le précepteur et maître d'armes de Gargatua armé de son épée "baise-mon-cul" qu'il manie à deux mains (et est donc clairement une épée longue). Gymnaste est tout en souplesse et en agilité (plutôt un profil d'athlète) face à Tripet qui est décrit comme gras et qu'on imagine en brute ou en vieux briscard. Oui, j'aime la beauté de la littérature française moi messieurs-dames ! 😎

Un petit mot aussi sur la première époque de l'épée longue, le XIIIe et le début du XIVe siècle où l'on mettra en scène des chevaliers en haubert de mailles combattant à pied. On est à la fin des Croisades, à la fin des guerres entre les Capétiens et les Plantagenêts, dans les guerres anglo-écossaises ou même dans les chansons de geste sur la Table Ronde (la "matière de Bretagne") ou les compagnons de Charlemagne (la "matière de France") qui sont encore très vives à cette époque. Représenter un affrontement de cette époque peut être original et intéressant. On peut imaginer ou ou plusieurs chevaliers "invincibles" grâce à leurs armures tenant tête à des piétons bien plus nombreux et moins armés. On peut aussi représenter un combat entre un et plusieurs chevaliers qui s'éternise pendant très longtemps à cause des armures et des boucliers. Les récits de la Table Ronde nous décrivent parfois des combats qui durent des heures voire plusieurs journées, c'est très exagéré mais avec un tel équipement cela peut durer longtemps. La prise à deux mains peut permettre d'apporter un nouvel élément scénaristique en frappant plus fort ou, grâce à une meilleure précision, en touchant au défaut de l'armure et donc apporter une solution à un combat interminable. Notons qu'un écuyer pourrait également apporter une épée d'arçon à son chevalier. Celui qui changer d'arme apparaîtra alors soit plus malin si c'est le héros, soit plus retors si c'est le méchant de l'Histoire. 

Enfin évoquons les combats d'entraînement ou proto-sportifs qui peuvent également être des éléments scénaristiques intéressants. Ils pourraient mettre en scène des escrimeurs moins expérimentés, des rivalités de maîtres, d'écoles d'escrime, de villes, de familles etc. Il faudra alors utiliser des Feder bien visibles du public, qu'il comprenne qu'il s'agit d'épées non tranchantes et non pointues. Et, par pitié, ne refaites pas ces scènes de films abominables où les personnages s'entraînent avec des épées tranchantes ! Ils se seraient probablement tués dix fois si ils le faisaient vraiment. Il faudra bien sûr faire monter la tension autrement que par la menace de la mort d'un de deux protagonistes et donc bien exposer les enjeux en introduction du combat mais cela reste largement possible et intéressant.

 Je vous remets ici la première vidéo de Warlegends avec un excellent combat à l'épée longue

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L'épée longue a donc suivi un long parcours depuis les champs de bataille du XIIIe siècle jusqu'aux écoles et compétitions d'escrime du XVIIe. Elle a été avant tout une arme d'escrimeurs, une arme technique et polyvalente, utilisable à pied comme à cheval, en armure comme sans armure. C'est une arme avec un variété infinie de techniques et de jeux possibles, la palette la plus riche de toutes les armes de mêlée. C'est aussi ce qui lui a permis de perdurer en tant qu'outil d'entraînement bien après sa disparition en tant qu'arme de combat.

L'épée longue est aussi une arme qui porte tout un imaginaire. Elle porte déjà toute la symbolique chevaleresque de l'épée, l'arme des héros, mais aussi une arme chrétienne avec sa garde en croix. De plus, comme elle est une épée "agrandie", ces symboles sont encore exacerbés concernant l'épée longue. Notons qu'elle a toujours reflété un certain statut social, n'importe qui ne maniait pas l'épée longue. C'était une arme de chevaliers puis d'hommes d'armes qui a été élargie aux bourgeois des villes pratiquant l'escrime et appartenant à des compagnies d'élite (ou du moins censées l'être). On la voit dans beaucoup de films et de séries, les réalisateurs la préférant visuellement à l'épée à une main ou à l'épée-bouclier. C'est même l'arme la plus pratiquée dans les clubs d'AMHE et l'arme que l'on a en tête quand on pense "escrime médiévale".

Avec tout cela elle mérite une belle carrière au sein de l'escrime artistique, en respectant la diversité et la technicité de son escrime et non en envoyant des coups simplistes comme des brutes. Je ne peux que plaider sa cause !

  Je ne pouvais pas faire cet article sans une vidéo d'Adorea, ici probablement la plus célèbre qui, en plus, gère les phases de corps à corps en proposant des manières de continuer le combat après avoir subi des techniques de lutte.

Bibliographie succincte

Monographies

COGNOT Fabrice L’armement médiéval: les armes blanches dans les collections bourguignonnes. Xe - XVe siècles (thèse soutenue auprès de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne - 2013)
 
GRANT Niel The Medieval Longsword - Osprey Publishing - Oxford - 2020
 
OAKESHOTT Ewart Records of the Medieval Sword Boydell Press, Woodbridge 1991 
 
REID Peter  A Brief History of Medieval Warfare Londres 2008 

Articles

JAQUET, Daniel. Harnischfechten, une approche du duel en armure à pied d’après les traités de combat
(XVe-XVIe siècles): élaboration d’une logique de combat.
In: Arts de combat : théorie & [et] pratique en Europe - XIV-XXe siècle. Fabrice Cognot (Ed.). Université de Bourgogne. Paris : A.E.D.E.H., 2011. p. 117–136. (Histoire & [et] patrimoine) 
 
MARDSEN Richard (A limited) History of the Longsword - 2010 
 

English bastard-sword/longsword sur le site de T.A.S. 

Vidéos 

Interview de Pierre-Henry Bas dans le podcast Le Collimateur : L'arme fatale #2 : l'épée à deux mains 

Vidéo courte de Tancrède de Saubadia sur les épées d'arçon : Les épées d'arçon, où les voit-on ?

lundi 10 février 2025

Les Milices urbaines au Moyen-Âge et à l'époque Moderne

Il y a maintenant quelques années j'avais consacré un article à la milice des nobles : l'arrière-ban. Aujourd'hui je vous propose d'explorer encore le domaine des personnages susceptibles de porter des armes dans l'Histoire avec des milices bien plus anciennes : les milices urbaines.

On désigne par ce mot les corps de combattants issus du monde des villes (et de leurs faubourgs) en charge de la défense de celles-ci (du moins en premier lieu). Nous verrons que c'est en fait l'essentiel des habitants masculins (et même certaines femmes) qui était appelé à y participer, à monter la garde pour défendre sa ville. C'est un phénomène qui débute au milieu du Moyen-âge et ne s'éteint vraiment que lors de la Révolution française. Il touche l'essentiel de l'Europe occidentale même si, ici, nous allons surtout parler de la France et des anciens Pays-Bas (Nord-Pas-de-Calais, Belgique et Pays-Bas actuels).

Cet article est synthèse de nombreux articles de recherche mais je ne saurai tendre à l'exhaustivité car le sujet est vaste et il n'existe pas, à ma connaissance, de monographies générales sur le sujet, même sur une époque spécifique. J'ai donc fait avec la documentation disponible essentiellement en ligne, et avec celle que j'ai pu trouver (voir bibliographie). C'est un travail qui se veut sérieux mais a ses limites.

Je vous propose donc de plonger dans le monde des villes du Moyen-Âge et de l'époque moderne en commençant par une rapide histoire des milices urbaines avant de se pencher sur les miliciens eux-mêmes pour finir sur l'utilisation de ces milices. Évidemment je poserai, dans une partie finale, quelques réflexions, quelques pistes pour exploiter tous ces renseignements en escrime de spectacle.

Bon ce n'est pas très original mais je pouvais difficilement ne pas mettre La ronde de nuit de Rembrandt (1642) en ouverture. Il s'agit en fait d'une représentation de la compagnie de milice du 2e district d'Amsterdam commandée par le capitaine Frans Banninck Cocq. (exposée au Rijksmuseum d'Amsterdam)

Une rapide histoire des milices urbaines

Les milices urbaines apparaissent pour la plupart entre les XIIe et XIIIe siècles, avec le développement des villes. Dés le XIIe siècle le nord de l'Europe et notamment les terres des comtes de Flandres ainsi que l'Italie du Nord et le sud de la France connaissent un essor urbain. Ce phénomène se poursuit et se répand ensuite au reste de la France au XIIIe siècle. Ceci est valable pour la France, chaque espace de l'occident médiéval a sa propre logique, ainsi l'Est du Saint-Empire s'urbanise peu à peu à partir de fondation princières puis de colonies militaires tandis que les vieilles villes du Sud d'origine romaine se développent, sans parler de l'influence de la ligue hanséatique pour les villes de la Baltique.

Ainsi les villes grossissent, essentiellement grâce au commerce et à l'industrie : c'est là que l'on fabrique et que l'on échange des biens manufacturés ou d'importation. C'est parfois aussi le lieu de pouvoir d'un prince puissant qui y réside de façon plus ou moins permanente : roi de France, duc de Normandie, Comte de Flandres, princes allemands etc.

Mais elles s'autonomisent également avec la création d'institutions municipales aux noms très divers (même si les mots d'"échevins" ou de "capitouls" reviennent souvent). Certaines obtiennent des chartes de liberté de la part des seigneurs, leur donnant une certaine certaine autonomie sur la levée de certains impôts, le contrôle des poids et mesures mais aussi, ce qui nous intéresse ici, sur la police interne et son auto-défense. Notons que même les villes qui n'obtiennent pas de charte de liberté jouissent quand même d'une certaine auto-organisation avec des magistrats internes et des devoirs de police et de défense (c'est par exemple le cas de Chinon ou de Pau).

Pour se protéger les villes se dotent de murailles qui sont elles aussi, avec la cloche municipale, un symbole de leur liberté. Pour garnir ses murailles certaines font appel à des compagnies de combattants professionnels qu'on nomme en général "archers" (même au XVIIIe siècle alors qu'ils ont troqué depuis bien longtemps l'arc pour l'arquebuse, le mousquet puis le fusil), les archers du Guet, commandés en général par un chevalier du Guet. À partir du XVIIe siècle on trouve aussi, sur des villes frontières, des garnisons de soldats professionnels chargés spécifiquement de la défense. Néanmoins ces troupes sont rarement suffisantes et c'est également un coût financier très important pour une ville. Aussi presque toutes font appel, à la place ou en complément des archers du guet, à une milice constituée de ses habitants en charge de garder les portes et les murailles et même de patrouiller dans la ville.

Les milices urbaines ont été d'une importance diverses et plutôt décroissante. Ainsi les milices des villes de Flandres des XIIIe et XIVe siècle ont-elles constitué de véritables armées pesant dans la politique régionale et remportant des batailles contre de puissants princes dont le roi de France lui-même. On a coutume de dire qu'elles sont en déclin à partir du XVIIe siècle mais les milices perdurent néanmoins jusqu'à la Révolution française. Si leur rôle militaire décroit avec, notamment, l'augmentation de la technicité de la guerre, leur rôle de police et leur rôle de sociabilité urbaine demeurent.

Mais voyons donc d'abord qui sont ces miliciens.

Les miliciens

Organisation et composition des milices urbaines

En théorie tous les habitants mâles et adultes de la ville sont redevables du service du guet. Les villes revendiquent en général des effectifs extrêmement important de miliciens allant souvent jusqu'à 20% voire 25% de la population totale ! Étant donné qu'une bonne partie de cette population est constituée d'enfants et de femmes on comprend l'ampleur du phénomène, mais aussi qu'il ait souvent été difficile de recruter. Les miliciens doivent la garde aux portes et aux murailles de la ville par rotation et ils sont, évidemment, mobilisés en cas de siège de la ville voire, plus rarement, pour des campagnes militaires.

Les milices sont presque toutes organisées sous la forme de compagnies souvent d'une centaine d'hommes dirigées par des capitaines avec des officiers subalternes (lieutenants, enseignes...) et des sous-officiers (dénommés dizeniers et, à l'époque moderne, "sergents"), comme n'importe quelle organisation militaire en fait. Selon les villes l'organisation peut se faire par métier ou par quartier. L'organisation par corporations de métiers (nous appelons plus souvent cela "guildes" dans la pop culture mais le terme n'était pas le plus employé) est notamment le cas des villes des Flandres où les différentes corporations étaient chargées de fournir un certain nombre de compagnies. La plupart des autres milices étaient organisées par quartier, chaque capitaine ayant en charge un quartier.

Dans cette organisation chaque "feu" ou chaque maison (selon les lieux et les époques) devait fournir au moins un milicien et notamment répondre à l'appel pour la garde des portes et des murailles, service le plus fréquent et le plus lourd pour les miliciens. Dans certains lieux et à certaines époques il était possible de se faire remplacer, en payant en général un habitant plus pauvre pour effectuer ce service à votre place. On reporte tout au long de l'existence des milices d'innombrables cas de miliciens désertant leur service, se plaignant de la lourdeur de celui-ci ou tâchant de se faire exempter pour des raisons d'âge ou d'infirmité physique notamment.

Mais au vu des immenses besoins les capitaines essayaient de recruter le plus largement possible et il n'était pas exceptionnel de voir des miliciens de 70 ans garder une muraille. C'est ainsi que l'on a également pu retrouver des femmes dans la milice, on en a au moins l'attestation dans la milice de Nantes au XVIe siècle (sur une soixantaine de noms de miliciens, huit sont des femmes soit environs 13%) et a priori dans la milice parisienne. C'est le principe de substitution que décrit Nicole Dufournaud : dans un foyer, lorsqu'il n'y a pas d'homme adulte pour répondre à une obligation il est admis qu'une femme prenne cette place. Ainsi il faut imaginer ces femmes miliciennes comme étant essentiellement des veuves ou des héritières pas encore mariées. Évidemment la situation a probablement varié en fonction des époques et des lieux mais au vu de la pression qui pesait sur les capitaines du guet on peut facilement penser que les femmes miliciennes étaient bien plus nombreuses que ce que l'on imagine au premier abord.


Officiers et miliciens du Ve district d'Amsterdam sous le commandement du capitaine Cornelis de Graeff et du Lieutenant Hendrick Lauwrensz par Jacob Adriaensz Backer (1642)
collections du Rijksmuseum d'Amsterdam

Armement, entraînement et compagnies spéciales

Si toutes les compagnies disposaient a priori de leur étendard il semble aussi que la plupart d'entre elles aient possédé un uniforme spécifique. C'est, là encore, à modérer en fonction des époques et des lieux. En revanche l'armement a souvent été assez disparate car à la charge des miliciens eux-mêmes. Il a, évidemment, varié en fonction de l'époque allant jusqu'à s'uniformiser vers le tout fusil au XVIIIe siècle comme pour les troupes d'infanterie.

Les miliciens sont principalement des fantassins. On a pu voir des cavaliers dans la milice mais ceux-ci étaient rares et il semblent disparaître dés le début du XVIe siècle. Les villes possédant des canons on avait également des artilleurs, mais l'armement principal des miliciens était d'abord celui de fantassins.

Aux XIVe et XVe siècle l'armement est fonction de la richesse. Les miliciens les plus pauvres n'ont qu'une lance et pas d'armure de tête ou de corps. Néanmoins les casques et les armures de corps sont plutôt répandues : cottes d'acier puis brigandines ou, à Montbéliard, une armure métallique nommée "gravise" ou "écrevisse" que je n'ai pas bien pu identifier. À Montbéliard au XVe siècle, entre 70 et 80% des miliciens recensés possèdent une armure métallique. Les armes d'hast sont très répandues avec une épée en seconde arme. Notons, au XIVe siècle, pour les milices flamandes la présence du fameux Goedendag, un grand gourdin pourvu d'un fer et d'une pointe dont j'avais déjà parlé ici. En revanche les armes à distance (arbalètes puis haquebuses) sont assez rares (environ 10%).

Fresque d'une chapelle de Bruges représentant la milice des bouchers (début XVe siècle), ils portent des bascinets et des cottes de mailles, on voit au premier plan des goedendags

À partir du XVIe siècle les armes d'hast et les lances laissent la place aux longues piques à l'imitation de l'infanterie avec, évidemment, le développement des armes à feu (arquebuses et mousquets). Ainsi l'équipement s'adapte peu à peu à l'époque avec la mutation vers le fusil à baïonnette au XVIIIe siècle (mais la hallebarde encore pour les sous-officiers). Notons qu'au XVIIe siècle on trouve beaucoup de buffletins sur les illustrations, chez les officiers mais parfois pas seulement, et ces derniers portent encore souvent des cuirasses d'acier par-dessus.

De l'entraînement des miliciens on ne sait pas grand-chose, je n'ai pas lu de sources parlant de leur formation, néanmoins c'est un aspect qui ne semble pas avoir beaucoup intéresser les auteurs que j'ai lu.

On en sait néanmoins plus pour certaines villes possédant des "compagnies de serment", des compagnies spéciales d'arbalétriers, d'arquebusiers ou, ce qui nous intéresse au plus haut point ici, de joueurs d'épées (armés d'épées longues). Il s'agit de compagnies d'élites où les membres se retrouvent très régulièrement le dimanche pour s'entraîner, mais aussi organiser des concours suivis de banquets. Notons que si, aux XIVe, XVe, voire XVIe siècle s'entraîner à ces armes a un sens et devait en faire des compagnies d'élites, celui-ci est à relativiser à partir du moment où l'on utilise principalement des mousquets et d'autres armes à feu. Ainsi on demande que les joueurs d'épées de villes de Flandres soient pourvus de bonnes armes à feu alors qu'ils s'entraînent principalement à l'escrime, la même réflexion se fait pour les arbalétriers, arme qui disparaît dés le XVIe siècle. Notons qu'en Belgique certaines confréries d'arbalétriers ont survécu jusqu'à nos jours et se réunissent toujours pour tirer à l'arbalète.

Défilé de la compagnie de serment des Joueurs d'épée de Lille en 1720 par François-Casimir Pourchez (BM de Lille)

L'utilité des milices

Défense des murailles, campagnes militaires et police des rues

La première fonction des miliciens est la garde des murailles et des portes de la ville. Comptez environ 10 à 15 gardes pour une porte, jour et nuit. Chaque compagnie se voyait confier un secteur en particulier à surveiller. Évidemment, en cas de siège, tout le monde était mobilisé. C'est une fonction qui est restée longtemps mais dont l'importance a diminué avec le temps et l'évolution des techniques.

Les milices ont pu également mener des campagnes militaires en dehors du territoire de la ville. C'est surtout le cas aux XIIIe, XIVe et XVe siècle pour les milices des immenses villes flamandes que l'on trouve dans quelques batailles célèbres comme celle de Bouvines (1214) ou de Courtrai (1304). Plus tard les milices sortent beaucoup plus rarement de la ville mais le roi ou le prince leur demande parfois de fournir un contingent restreint pour une guerre et notamment de l'artillerie. 

Les miliciens ont aussi eu une grande importance dans toutes les révoltes et guerres civiles, permettant de prendre le contrôle d'une ville ou d'empêcher un adversaire politique de le faire. On retiendra le rôle de la milice parisienne, toute acquise aux Guise et à la Ligue catholique, dans le tristement célèbre massacre de la Saint-Barthélémy à Paris (24 août 1572). Les villes ont été aussi très utilisées dans les luttes entre le roi de France et les ducs de Bourgogne ainsi que dans les révoltes des Pays-Bas ou la Guerre de trente ans.

Enfin les miliciens pouvaient aussi patrouiller dans les rues des ville et effectuer des tâches de police. On pense évidemment à la lutte contre la criminalité dans des villes aux rues souvent étroites et mal éclairées. Mais il ne faut pas négliger la lutte contre les incendies et tout ce qui relèverait de nos jours de la "sécurité civile". De même, lorsqu'un trouble survient dans un quartier on va rapidement chercher des miliciens, ainsi Guy Saupin nous cite un incident survenu à Nantes en 1712 où l'on tire du lit les sergents du quartier qui viennent en chemise de nuit mais avec leurs hallebardes (symboles d'autorité) ! C'est d'ailleurs le rôle qui est de plus en plus dévolu aux milices urbaines au XVIIIe siècle.

Une porte de Hambourg (?) vue de l'extérieur. Dessin de Anthonie Waterloo (1609-1690) dans les collections du Rijksmuseum d'Amsterdam

L'efficacité militaire des milices dans le temps

Il convient maintenant de se pencher sur l'efficacité militaire de ces milices et la principale idée à retenir c'est qu'elle ne cesse de diminuer avec le temps tout en gardant une certaine utilité.

Tout au long du Moyen-âge et de l'époque Moderne les villes sont d'abord défendues par les milices, parfois aidées de troupes plus professionnelles mais il faut garder à l'esprit que c'était les miliciens qui garnissaient la plupart des murailles et ont donc pu parfois se montrer héroïques. Néanmoins leur efficacité diminue avec le temps comme on l'a dit et à partir de la fin du XVIIe siècle les villes bien défendues possèdent une citadelle à laquelle est associée une garnison qui est la principale défense de la ville, la milice n'intervient alors que comme appoint. Néanmoins dans les villes qui n'avaient pas de garnison la présence d'une milice fournissait une défense minimale à celle-ci, évitant ainsi au roi ou au prince de payer des soldats forcément coûteux.

L'efficacité des milices en rase campagne est plus discutable. Les milices des Flandres ont obtenus quelques succès notables comme en 1302 à Courtrai contre les chevaliers du roi de France (la fameuse bataille "des éperons d'or" où les goedendags ont étrillés la noblesse française). Mais elles ont été aussi très souvent battues comme déjà à Bouvines en 1214 où elles constituent toute une aile de l'armée coalisée. Avec l'arrivée des régiments professionnels et notamment des compagnies de piquiers demandant une bonne capacité de manœuvre et de coordination entre piquiers et arquebusiers et/ou mousquetaires elles ont vite été  dépassées dés la fin du XVe siècle. Par la suite leur contribution aux batailles rangées ou aux guerres lointaines est négligeable. On l'a dit, comme en fait les autres milices (nous avions déjà étudié l'arrière-ban) leur principale intérêt stratégique reste de décharger les troupes régulières d'une bonne partie de la défense contre les raids et les pillages.

Soldats flamands contre chevaliers français  à la bataille de Courtrai sur le coffre d'Oxford
 

Un rôle social et politique non négligeable

Enfin, il faut citer une autre fonction importante des milices urbaines : souder la population. Si elles était éprouvante, la participation à la milice permettait également de renforcer le sentiment d'appartenance à une ville, à un quartier ou une confrérie de métier. Les gens d'une même compagnie se côtoyaient ainsi régulièrement, gardant les murailles pendant de longues heures parfois de nuit et dans le froid. Lors des cérémonies publiques, ou, dans les Pays-Bas bourguignons puis espagnols, lors des Joyeuses entrées des Princes, les compagnies défilaient les unes après les autres sous leurs étendards respectifs.

Dans le même ordre d'idée un certain prestige était lié aux grades dans la milice, les capitaines des compagnies de la milices avaient une importance dans la politique locale, même en temps de paix. C'était un gage de notabilité que d'être officier dans la milice, ou même sous-officier. Ainsi la milice a joué elle aussi cette fonction. Au point qu'au fur et à mesure elle a été de plus en plus été employée comme relais du pouvoir local. Ainsi à Toulouse au XVIIIe siècle c'était les dizeniers qui étaient en charge de relayer les décisions de la municipalité qui les leur envoyait sous formes d'instructions écrites. C'était finalement là encore le meilleur moyen de réellement toucher la population.

 

Petit reportage sur les arbalétriers de Visé qui existent encore de nos jours.

Mettre en scène des miliciens pour l'escrime de spectacle

Alors voilà mais maintenant que faire tous ces renseignements pour construire nos spectacles d'escrime ?

Tout d'abord il faut retenir que tout le monde ou presque faisait partie de la milice et possédait donc des armes à la maison : piques, hallebardes, épées de fantassin, sabres courts, arquebuses et même casques et armures de corps selon les époques. Les urbains sont armés et vous justifiez ainsi facilement les armes dans le cadre d'un scénario de vengeance personnelle par exemple. De même voir arriver un sergent en chemise de nuit, hallebarde à la main pendant qu'une querelle a lieu peut être amusant à mettre en scène.

Mais évidemment l'utilisation la plus évidente reste encore de mettre les miliciens dans leurs tenues de service. Cela peut éventuellement se faire dans une guerre au Moyen-Âge, de façon plus logique dans un siège mais surtout dans des scénarios urbains. La milice ne se contente pas en effet de garder les portes mais elle patrouille aussi dans les rues. Elle prévient les rixes, court après les voleurs, régule les problèmes sur les marchés etc. Contrairement aux gardes les miliciens sont aussi des travailleurs : ils sont artisans, ouvriers, commis voire maraîchers pour les habitants des faubourgs. Leurs officiers sont des maîtres de métiers, des marchands, des notaires etc. Cela peut donner lieu à des dialogues différents de ce à quoi on est habitué pour des gardes et permettre facilement des retournements de situations.

Enfin de façon plus pragmatiques les miliciens ont en général un armement disparate, ce qui est souvent le cas chez les escrimeurs de spectacle qui n'ont en général pas le même équipement que leurs camarades (en général on n'aime pas trop). En plus on peut tout à fait trouver un milicien en demi-harnois côtoyant un autre à peine protégé, ce n'est pas un problème ! De plus, on l'a dit, il est fort probable que des femmes en aient fait partie au vu des pénuries et du principe de substitution (il a court au moins jusqu'à la moitié du XVIIe siècle), cela facilite les choses si vous voulez rester dans une certaine crédibilité historique.

Ainsi la milice a un certain intérêt en spectacle, elle permet en outre de proposer des armes différentes de la rapière, notamment les armes d'hast qui sont des armes spectaculaires et assez riches en termes d'escrime.

Un clerc dépouillé par un voleur, gravure de Jacob Folkema (1702-1767)

Pour conclure...

J'espère ainsi avoir réussi à vous immerger un peu dans ce monde des villes du Moyen-Âge et de l'époque Moderne et des sociabilités combattantes qui y avaient court. J'aurai aimé pouvoir vous en dire plus sur l'armement et, surtout, sur l'entraînement de ces milices mais, hélas, je suis contraint par les études que j'ai pu trouver sur le sujet. J'ai néanmoins l'espoir que cela va vous inspirer pour de futurs scénarios pour changer des Mousquetaires contre les Gardes du Cardinal par exemple. À vous maintenant d'exploiter cet article !

Bibliographie

Monographies généralistes

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