vendredi 11 janvier 2019

La Belle époque, les ères victoriennes et edwardiennes ou le steampunk en combat scénique ?

Sherlock Holmes, Arsène Lupin, les Brigades du Tigre, les Apaches de Paname ou les extravagances du steampunk c'est de la mise en place des combats de cette époque, historique ou fantasmée que traitera cet article. Il s'agit ici de présenter ce que l'on peut faire avec les combats de rue de la fin du XIXème siècle et d'avant 1914, de la grande époque des feuilletons ou de son renouveau par la littérature steampunk.

Ladies, gentlemen, voyous, gros bras et génies du crime

On est ici dans de la défense personnelle (ou de l'agression), le plus souvent dans un contexte urbain, par opposition aux duels entre gentlemen ou aux escarmouches de la guerre (qui ne se fait d'ailleurs plus beaucoup à l'arme blanche à l'époque). Le combat n'est pas toujours attendu, on peut être pris par surprise mais on ne cherchera pas forcément la mort de l'autre. Un bourgeois agressé aura d'abord pour objectif de mettre hors de combat son adversaire, un voyou évitera d'alourdir la peine qu'il risque, un homme de main voudra d'abord administrer une correction à sa victime...

Arsène Lupin face à une dame par le club de bâton-canne ASCA Paris
(photos de Thierry Besançon - La dame : Natasha - Arsène : Frank)

Pour ce qui est des scénarios le plus simple est évidemment une agression urbaine par un Apache (à Paris) ou un Hooligan (à Londres voire à New York ou Boston). Mais l'on peut faire des choses plus élaborées comme une bagarre d'Apaches (l'affaire de Casque d'Or est mythique), la rixe qui précède un duel entre gentlemen (parce qu'en principe les gentlemen en viennent rapidement à échanger leurs cartes et envoyer leurs témoins pour un duel). On peut faire encore plus complexe en s'inspirant des feuilletons du XIXème et introduire un grand méchant, génie du crime comme Moriarty ou Fantomas avec ses hommes de mains ou un cambrioleur héros comme Arsène Lupin. Tout cela se prête merveilleusement aux combats de groupe ! Enfin il est également possible d'introduire des éléments fantastiques comme des vampires, des loups-garous ou des artefacts mécaniques à vapeur. Pour ce qui est de l'ambiance on peut aussi bien faire dans le sombre et violent que dans le comique léger,
Sherlock Holmes armé d'un parapluie fait face à un agresseur au long couteau
(Sherlock Holmes - jeux d'ombres réalisé par Guy Ritchie - 2012)

Les protagonistes de ces histoires appartiennent en général à deux mondes. Il y a les bourgeois/la gentry avec ses héros journalistes, détectives privés, médecins, universitaires, inventeurs ou officiers. De l'autre côté il y a les voyous et hommes de mains, gens du peuple, ouvriers au chômage, artisans ruinés, prostituées, souteneurs, jeunes perdus, ils incarnent la misère urbaine du XIXème siècle. Les premiers (les bourgeois) sont souvent les héros de l'histoire et aussi les grands méchants, ils dirigent les seconds qu'ils envoient attaquer leurs ennemis. Un troisième type de personnage se rajoute : la police, toujours en retard, toujours ridiculisée, toujours perdante.... Et comme chaque groupe n'utilise en général pas les mêmes armes on se retrouvera presque toujours avec des combats opposant des armes différentes.

Un affrontement entre un Apache armé d'un couteau et des policiers français armés de sabres-baïonnettes en 1910.
L'article précise que l'Apache dissimulait également des bracelets à clous.

Les armes du combat de rue du XIXème siècle

La canne est l'arme la plus évidente pour ces combats. En France le port de l'épée a été interdit pendant la Révolution et les gens de bien se sont mis à porter des cannes pour se défendre voire pour s'affronter. La canne est donc à la fois un accessoire de mode, un moyen de défense et, pour les plus âgés, une aide à la marche. Elle est portée par les messieurs, plus rarement par les dames, et également, dans des versions plus simples, par les voyous. Si actuellement la canne de combat est une discipline sportive dépendant de la Fédération de Boxe Française, les techniques de maniement sont issues des techniques d'escrime au point d'utiliser les mêmes termes. Les coups sont cependant plus armés car l'arme a besoin d'élan pour être dangereuse et mettre hors de nuire un adversaire voire lui briser un os. Les cibles sont le crâne, le visage, le flanc, les jambes mais aussi, comme il s'agit de la version de défense, les mains et les "coups de bout" (les estocs) ainsi que les coups de talons sont tout à faits bienvenus. Pour armer les coups on fait souvent tournoyer la canne et fréquemment le corps, d'où une impression de mouvement avec cette arme même si la version de défense est plus directe et plus brutale (à vous de voir ce que vous souhaitez montrer entre la brutalité des rues et l'esthétique).

Technique de canne issue du manuel de Joseph Charlemont - 1899

Le Sillelagh ou canne irlandaise diffère assez peu des autres cannes dans sa forme si ce n'est un pommeau lourd avec lequel on peut donner de puissants coups. Son maniement est cependant différent, descendant d'autres techniques et n'étant pas une adaptation à la canne de l'escrime d'abord prévue pour le sabre. Les techniques irlandaises donnent une impression plus rustique, moins raffinée qui convient bien à un hooligan ou un homme de main envoyé faire le sale boulot et elles sont vraiment très différentes visuellement de la canne française. Je vous invite à visiter le site du club Bâton irlandais Paris pour l'histoire cette discipline.

Combat au sillelagh par Dmitry Starkov et Dmitry Khakimov

La canne-épée n'est rien d'autre qu'une lame d'épée cachée dans une canne. Elle se manie donc très classiquement comme une épée d'escrime sportive, la coquille en moins. C'est une arme pour les gentlemen formés à l'escrime. Il y a ainsi peu de chances qu'on l'oppose à une autre canne-épée, car, comme le fait remarquer Émile André "les gens armés de cannes à épée se bornent d'ordinaire, si ils ont une querelle entre eux, à échanger leurs cartes" (en vue d'un duel d'honneur en bonne et due forme). Malgré tout dans un contexte d'aventures urbaines le grand méchant peut tout à fait être armé avec cette arme et affronter ainsi le héros principal. Scénaristiquement c'est un outil intéressant : on peut commencer avec une canne normale et augmenter l'intensité du combat en sortant l'épée (le combat devient plus mortel, plus tendu). On peut aussi jouer sur l'effet comique de croire que l'on a paré la canne en l'attrapant ou en la coinçant sous l'aisselle, l'escrimeur dégage alors la lame du fourreau qui reste dans la main de son protagoniste ! Enfin n'oublions pas que le fourreau de la canne peut également être utilise pour parer des coups.

La canne-poignard est une canne-épée plus courte ce qui fait que l'on obtient un poignard et non une lame d'escrime. Scénaristiquement il peut permettre de montrer un affrontement à armes égales ou presque avec un voyou armé d'un couteau, ce n'est donc pas à négliger.

Le parapluie a également ses techniques : on fait des estocs avec la pointe et on frappe avec la crosse, ou on attrape les chevilles ou le cou ! C'est une arme de défense pour les femmes qui ne portent pas de canne mais qui peut également être utilisée par des hommes. Là encore c'est une arme de bourgeois. Je vous invite à relire ce que j'en ai dit dans mon article sur les rôles de femmes combattantes au XIXème siècle et à la Belle Époque.

Le couteau est quant à lui l'arme de prédilection des voyous, hooligans et autres Apaches. Il est court, facilement dissimulable mais peut trancher et perforer. Les illustrations que l'on en a montrent généralement des armes de belle taille souvent légèrement courbes. Il a le désavantage d'une portée très courte, à peine plus qu'un coup de poing mais il est infiniment plus dangereux. Il est probable qu'il faille utiliser en complément des techniques de lutte ou de boxe.

Illustration de combat au couteau dans le manuel d'Emile André (1905)

La matraque ou le casse-tête sont des bâtons courts qui servent surtout à frapper de près, idéalement après une empoignade, sur les zones sensibles comme la tête. Les plus longues matraques ou gourdins peuvent avoir une allonge suffisante pour se passer d'empoignades ou de corps à corps, on retrouve un peu des caractéristiques des cannes en plus court et plus gros. Ce sont évidemment des armes de voyous mais également de policiers anglais armés d'une lourde matraque, conçue pour frapper tandis qu'à partir de 1896 les policiers français du service des voitures portent un bâton blanc en bois léger.

Le sabre-baïonnette du fusil chassepot est devenu à la fin du XIXème siècle l'arme règlementaire des gardiens de la paix français. C'est une baïonnette très longue ( la lame mesure plus de 57 cm) en forme de yatagan (le tranchant est vers l'intérieur), une véritable sabre court et non un poignard. Il se manie donc de taille et d'estoc, en revanche la formation de la Police à l'escrime semble être faible. Leur instruction concernait d'abord l'écrit et les droit et devoir civiques, cependant les policiers étaient le plus souvent recrutés parmi les anciens militaires qui avaient en général reçu une instruction minimale à ce niveau par un maître d'armes militaire. Nos personnages de policiers ne seront donc pas de grands escrimeurs et cela colle assez bien aux images des romans de l'époque.

Sabre-baïonnette équipant les forces de police françaises
(collection privée)

La boxe, la boxe française, la lutte et le jiu jitsu sont également des compléments presque indispensables dans les combats de rue. Si l'objet de ce blog est de parler de combat armé en occident il est difficile de ne pas évoquer le combat à main nues dans cet article, au moins en complément.
À la fin du XIXème siècle, la boxe anglaise s'est répandue à la fois en Angleterre, aux États-Unis mais également en France. C'est un sport qu'apprennent aussi bien les aristocrates que les hooligans et qui a déjà son lot de combats truqués, de champions éphémères... Comme on le sait, dans sa version sportive, la boxe anglaise n'utilise que les poings et ne frappe pas en dessous de la ceinture, dans un combat de rue il n'y a pas de règle si ce n'est celle de gagner et on s'autorisera beaucoup plus de coups bas, surtout de la part des méchants de l'histoire.
La boxe française utilise les pieds et les poings, à l'époque c'est un système de self-défense complet incluant même quelques techniques de lutte. Elle est surtout pratiquée en France, là encore, aussi bien par les bourgeois que les voyous. Elle est particulièrement efficace contre les couteaux et autres armes courtes puisqu'elle a une allonge plus importante et les coups de pied se mélangent bien avec le combat armé.
La lutte est toujours pratiquée depuis l'Antiquité et le Moyen-Âge et est présente depuis les premiers jeux olympiques de 1896 (sous sa forme de lutte gréco-romaine). Elle comprends des saisies, immobilisations et projections et, dans ses versions non-sportives, des clefs. Elle demande force et endurance et avantage le plus massif des adversaires.
Enfin, le jiu jitsu est à la mode en Europe au début des années 1900 suite à l'installation de dojo par des maîtres japonais à Londres notamment. Le 26 octobre 1905 Guy de Montgrilhard dit Ré-Nié bat le maître d'armes et boxeur Georges Dubois (par ailleurs un des précurseurs de l'escrime de spectacle) et assure en France la renommée de cet art venu du Japon. Le jiu jitsu permet d'utiliser la force de l'adversaire pour se défendre et un combattant plus faible physiquement peut donc en vaincre un autre beaucoup plus lourd grâce à cette technique. En conséquence il très pratiqué par les femmes dont les suffragettes britanniques. Étant un art savant il ne concerne que les gens aisés qui peuvent fréquenter un dojo et payer pour cela.

 Les techniques de jiu jitsu par Ré-Nié

Le revolver, de petit calibre en général (6,35 ou 7,65 mm), est également assez répandu à l'époque, la législation sur les armes de petit calibre étant beaucoup plus souple. Il est donc réaliste d'en introduire dans un combat même si, si l'on veut un combat d'escrime, celui-ci ne doit pas servir longtemps (on le fera sauter d'un coup de pied ou par une clef de poignet par exemple, même si il peut abattre un figurant en début de combat). Il est utilisé par les bourgeois comme les voyous même si la qualité de leurs armes n'est pas la même.

D'autres armes peuvent être utilisées comme toutes sortes de bâtons (incluant les balais) à utiliser avec des techniques de bâton de joinville ou de quarterstaff, ou de gros gourdins à deux mains improvisés à partir du mobilier disponible. On a même inventé des techniques de self-défense avec des bicyclettes ! La période étant également à l'orientalisme et à l'exotisme colonial vous pouvez y ajouter les tulwars afghans les kriss malais ou les cimeterres ou poignards arabes, les épées berbères ou toutes ces armes encore plus étranges utilisées en Afrique sans vous priver des daos et jian chinois voire oser le mythique katana japonais.  À vous d'être créatifs.

Pour finir sur les armes et techniques je ne saurais que trop vous conseiller les deux ouvrages d'Émile André qui traitent de presque toutes ces armes et techniques en en extrayant les techniques les plus simples et les plus efficaces. Ces traité simples et illustrés, écrit par un maître d'armes de l'époque (et professeur de boxe française) peuvent être une excellente base de travail pour appréhender des armes nouvelles. On y ajoutera également le manuel de Georges Dubois qui a l'intérêt de présenter beaucoup de coups fourbes utilisés par les voyous et la façon de s'en défendre.
 
Émile André - 100 façons de se défendre dans la rue avec armes (1905)
Émile André - 100 façons de se défendre dans la rue sans armes (1905)
Georges Dubois - Comment se défendre (1913)


Malgré la diversité des techniques utilisées beaucoup sont dérivées de techniques que connaissent déjà les escrimeurs de spectacle. De plus beaucoup de gens ont pratiqué le ju-jitsu ou une discipline qui en dérive (aïkido, judo...) et pourront aisément réutiliser leur savoir. Apprendre basiquement quelques autres techniques à partir de manuels d'époque n'est pas si compliqué pour des escrimeurs confirmés (on n'aura à les passer qu'en spectacle avec un partenaire, les apprendre pour une situation réelle est autre chose). Si l'on veut être réaliste on n'ira que très rarement vers des techniques complexes car les personnages mis en jeu sont rarement des combattants d'exception. En revanche, si vous voulez un beau duel de canne entre votre héros et le méchant de l'histoire il faudra étudier cette arme sérieusement, y apprendre ses feintes, ses ruses, tout ce qui fait un grand pratiquant de canne.
Monter un combat de la Belle Époque peut donc se faire le plus souvent sans un investissement énorme dans l'apprentissage de nouveaux styles de combat et permet de varier les plaisirs et de surprendre le public. Ensuite, au vu de la variété des armes et des styles cela pourrait tout aussi bien être une spécialité d'un club ou d'une troupe.


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