mardi 21 septembre 2021

Un duel atypique en 1835 (analyse)

Il y a presque deux ans j'avais publié un long article traitant du duel au XIXe siècle. Or en dépouillant les rubriques de faits divers des journaux de l'époque je suis tombé sur la relation d'un procès de duel particulièrement intéressante. Il s'agit à la fois d'un duel atypique puisqu'il était au sabre mais avec masques et gants d'escrime, mais aussi d'une affaire qui permet de bien mettre en lumière les enjeux et les réalités des duels de l'époque. Je vous propose donc d'analyser ces événements ensemble du point de vue de l'escrime et de l'histoire du duel.

Illustration du duel dans la revue Causes célèbres de tous les peuples II parue en 1858
Source : gallica.bnf.fr / BnF


 

Quelques éléments factuels

Comment cet événement nous est connu

Si je peux vous en parler actuellement c'est que la mémoire de ce duel est parvenu jusqu'à nous d'une manière ou d'une autre. Il eut son petit retentissement à l'époque et, comme le XIXe siècle est le siècle des débuts de la presse massive, c'est par ce biais qu'il est parvenu jusqu'à nous. À vrai dire il nous est aussi parvenu par la voie judiciaire puisque c'est aussi parce qu'un long procès de cour d'Assises a suivi cet événement qu'on en a entendu parler. Le mois de juillet 1836 voit la naissance de journaux d'un nouveau genre, La Presse et Le Siècle. Ces journaux sont des quotidiens vendus beaucoup moins cher que les autres quotidiens de l'époque et sont financés en partie par une demi-page de publicités à la fin du journal. Ils sont destiné à un public plus populaire (mais sachant lire ce qui n'est pas encore la norme à l'époque). Ils sont les premiers à proposer un feuilleton à découper en bas de page ainsi que des rubriques de faits divers qui nous intéressent ici.

C'est donc La Presse qui a couvert le procès d'Aimé Sirey au cours de ces numéros des 27, 28 et 29 août 1836. Je vous mets ci-dessous la reproduction de ce compte-rendu (n'hésitez pas à cliquer sur l'image et à zoomer). Il s'agit d'un compte-rendu d'audience par un journaliste probablement présent à celle-ci. Il en choisi forcément les moments les plus pertinents avec sa propre subjectivité mais il s'agit cependant d'une source de première main à laquelle on peut accorder un assez bon crédit.

Relation du procès Sirey dans le journal La Presse des 27, 28 et 29 août 1836
Collage personnel à partir de gallica.bnf.fr / BnF

L'acte d'accusation avait, quant à lui, été reproduit intégralement quelques jours auparavant dans La gazette des tribunaux et permet de compléter notre vision de l'affaire. n'oublions cependant pas que c'est un acte à charge qui accuse Aimé Sirey de meurtre et présente donc l'affaire sous un certain angle. Néanmoins il permet d'éclairer certains point. Je vous en donne une reproduction ici.

Enfin la meilleure source, même si elle est un peu plus tardive est le récit des trois affaires judiciaires d'Aimé Sirey paru en 1858 dans le périodique bisannuel Causes célèbres de tous les peuples. Abondamment illustré l'article fait vingt pages dont moins de cinq sont consacrées au duel avec Durepaire. L'auteur a fouillé le passé des affaires financières opposant Durepaire à M. Sirey père et nous donne surtout beaucoup d'informations sur la vie d'Aimé Sirey mais il se concentre surtout sur sa mort en 1842. Même si cet article n'est pas exempt de jugements moraux il nous semble également une source fiable sur l'événement. En raison de sa longueur je ne le reproduis pas ici mais je vous invite à le consulter directement sur Gallica (allez à la page 217).

Acte d'accusation de Sirey dans La gazette des tribunaux des 8 et 9 août 1836
Collage personnel à partir de gallica.bnf.fr / BnF

Le duel du 28 novembre 1835 et ses prémisses

Alexis Durand Durepaire et Aimé Sirey étaient cousins par alliance, la mère d'Aimé Sirey, Marie-Jeanne du Saillant, était une petite nièce du célèbre Mirabeau. Elle avait épousé Jean-Baptiste Sirey, célèbre jurisconsulte en 1800. Ce dernier, réputé pour être avisé en affaire, s'était occupé de la succession de son beau-père et de l'administration des biens de son beau-frère. À la mort de celui-ci en 1833 les enfants du marquis de Saillant ont contesté la gestion de Jean-Baptiste Sirey, l'accusant d'avoir voulu les spolier des biens de leur père. Ils étaient conduit par Alexis Durand Durepaire, époux de l'une des filles du comte décrit comme le seul qui s'occupa d'affaire dans cette branche de la famille. La querelle s'envenimant un procès est prévu mais cela n'empêche pas Durepaire d'insulter Sirey père. Cette insulte aboutit à une provocation en duel de la part d'Aimé Sirey qui, en tant que fils, relève l'insulte au nom de son père trop âgé pour un duel face à un trentenaire. Néanmoins ce duel, prévu à l'origine le 18 juillet 1835, fut empêché par des amis communs mais il n'éteignit cependant pas la querelle entre les deux hommes.

Durant la première quinzaine de novembre, en passant à Limoges, Aimé Sirey appris qu'Alexis Durand Durepaire avait proféré publiquement de nouvelles insultes contre son père, voulant l'assigner en justice. Ainsi, le 24 novembre, comme il était de coutume, il lui envoya deux témoins, Messieurs Cayeux et de la Brunerie pour lui faire part de sa volonté d'avoir un duel avec lui. L'alternative, pour éviter le duel, était de signer un écrit déclarant qu'aucun procès ne devait être fait à Jean-Baptiste Sirey par la famille Saillant. Durepaire refusa de la signer et acceptait ainsi le duel.

Lettre de Sirey tirée de son acte d'accusation reproduite dans La gazette des tribunaux des 8 et 9 août 1836
Gallica.bnf.fr / BnF

Aimé Sirey avait la réputation d'être un excellent tireur au pistolet et un bon escrimeur à l'épée tandis qu'Alexis Durand Durepaire n'était exercé à aucune de ces deux disciplines. C'est ainsi que, le 25 novembre, les témoins et les parties furent réunis Place de la Concorde à Paris. Durepaire proposa de se battre soit à bout portant avec un seul des pistolets chargés, soit à la carabine, à soixante pas de de distance en s'avançant et en s'avançant et en tirant à volonté (n'oublions pas que les carabines de l'époque étaient à chargement unique par la bouche, on n'a donc ainsi probablement qu'un seul tir). Si Sirey accepta ces conditions les témoins des deux camps refusèrent d'être impliqués dans une telle boucherie, ils rappelèrent également qu'il appartenait aux témoins de fixer les conditions du duel. Les témoins de Durepaire, M. de Mortemart-de-Boisse et l'écrivain et inspecteur des monuments historiques, Prosper Mérimée, insistèrent pour que le duel ait lieu après le procès. Mais le 27 novembre Sirey envoya de nouveaux deux de ses amis à Durepaire, l'enjoignant de signer la déclaration ou de se battre en duel. Devant le refus de Durepaire, Sirey apparu soudainement et frappa son adversaire au visage, rendant ainsi le duel inévitable. Durepaire envoya donc une lettre à son ennemi acceptant ainsi le duel.

Lettre de Durepaire à Sirey tirée de l'acte d'accusation reproduite dans La gazette des tribunaux des 8 et 9 août 1836
Gallica.bnf.fr / BnF
 

Les deux nouveaux témoins de Durepaire, MM. de Parny et de la Riffaudière emmenèrent leur ami chez un maître d'armes, Grisier qui constata son inexpérience à l'épée. C'est lui qui suggéra d'utiliser des sabres, arme qu'aucun des deux adversaires ne connaissait, pour égaliser les chances. Cependant, le lendemain, Aimé Sirey estimait avoir le choix des armes en tant qu'offensé et voulait se battre à l'épée. La qualité d'offensé étant contesté les témoins cherchèrent d'abord à consulter un officier général pour trancher cette question mais il n'en trouvèrent pas et décidèrent de tirer les armes au sort, ce fut le sabre qui l'emporta.

Le duel eut lieu le soir même derrière une manufacture de poudre fulminante en présence des témoins, d'un chirurgien et des paysans des environs venus assister au spectacle. Au bout de cinq reprises Aimé Sirey fut blessé légèrement tandis qu'il transperçait le foie de Durand Durepaire lui occasionnant une blessure mortelle. Nous analyserons plus loin le combat en lui-même (après tout il s'agit d'un blog sur l'escrime) qui fut déclaré comme loyal par les témoins. Visiblement aucun compte-rendu du duel ne fut fait par ceux-ci, il n'en est pas mention dans le procès.

C'est la veuve de Durepaire qui décida d'intenter un procès à Sirey fils pour homicide d'où l'enquête qui fut ensuite conduite et qui fait probablement que ce duel est parvenu jusqu'à nous. Sirey fut acquitté de l'accusation de meurtre mais fut néanmoins condamné à verser, à titre de dommages et intérêts, 10000 francs à la veuve de son adversaire.

Nous n'avons pas d'image du procès Sirey de 1836 mais à la place je vous montre cette image, tirée du journal L'illustration N°. 70 du 29 Juin 1844 montrant la Cour d'Assises de la Seine lors de l'audience du 27 juin 1844-Procès d'Édouard Donon-Cadot et de Rousselet.
tiré du Gutenberg Project

Un duel atypique mais une escrime de piètre qualité

Un duel atypique

Analysons tout d'abord ce duel du point de vue de l'escrime. Nous avons d'abord un duel au sabre, ce qui n'est pas commun, surtout quand aucun des adversaires n'est un militaire, et un duel avec des masques et des gants de protection qui se termine tout de même par un mort. On l'a vu, le sabre avait été choisi parce que l'un des adversaires, Alexis Durand Durepaire, ne savait clairement pas manier les armes. C'est d'ailleurs ce qu'avait constaté le maître d'armes que ses amis lui ont fait consulter. Durepaire ayant eu par le passé le bras cassé les sabres choisis sont dit "très légers". Il pourrait s'agir de sabres briquets mais cela serait probablement précisé. J'opterais plutôt pour ma part pour le sabre d'officier d'infanterie modèle 1821 pesant moins d'1kg et qui, au vu de la condition des combattants, semble plus "honorable" et plus probable.

L'utilisation de gants de protection semble être une pratique courante à l'époque, c'est du moins ce que nous en dit M. de la Brunerie, officier de cavalerie et témoin d'Aimé Sirey. En tant que militaire et cavalier il devait être familier des coutumes des duels au sabre. Cette coutume est confirmée dans l'Essai sur le duel du Comte de Chateauvillard (1836). Ceux-ci protègent bien les mains du coups de sabre puisqu'il est dit qu'à un moment, lors d'une reprise Alexis Durand Durepaire a été touché à la main. On voit là qu'on est sur une autre philosophie du duel que l'habitude des touches aux avancées à la fin du même siècle. Les gants pourraient être là pour protéger les mains lors des duels au premier sang courants chez les militaires et ainsi éviter une blessure handicapante capable de rendre le soldat inapte. Mais on peut aussi y voir l'idée d'éviter les blessures superficielles rendant l'un des adversaire incapable de poursuivre le combat sans pour autant qu'une blessure grave ou mortelle n'ait été délivrée. Sans plus d'informations il nous est difficile de trancher cette question.

En revanche l'utilisation de masques d'escrime pour protéger le visage était visiblement exceptionnelle. Elle a été proposée par Aimé Sirey qui ne voulait pas être blessé au visage. Faut-il entendre ici que le duel ne serait pas forcément à mort ou que, simplement, ce protagoniste ne voulait pas, s'il il survivait, finir sa vie balafré (il était dit bel homme et il eut de nombreux succès féminins ce qui lui coûta d'ailleurs la vie comme on le verra en épilogue) ? Était-ce une ruse ou une manœuvre pour forcer un combat d'estoc ? En effet, on l'a déjà vu dans ce blog, l'attaque à la tête avec une arme est à peu près le seul geste naturel d'attaque d'un être humain. En exigeant le port de masques de protection Sirey privait ainsi son adversaire inexpérimenté d'un coup dangereux qu'il était en mesure d'effectuer instinctivement. A-t-il eu cette pensée ? En tout cas ni les témoins ni l'avocat général ne semblent avoir relevé ce point.

Sabre d'officier d'infanterie modèle 1821 issu d'une collection privée.
Présenté sur le forum Les armes du Paléolithique aux Années Folles

Une escrime de débutants

Venons-en à l'escrime en elle-même, c'est dans l'acte d'accusation que le combat est le mieux détaillé et le moins que l'on puisse dire est que l'on a pas eu affaire à de la grande escrime ce soir-là. À chaque reprise il semble que Sirey, décrit comme ému et transporté, faisait reculer Durepaire "qui paraissait calme et de sang froid". Sirey étant, comme en témoigne le reste de sa vie, un individu prompt à l'emportement et étant également le plus expérimenté du point de vue de l'escrime ce scénario semble assez logique. Plus étonnant, l'acte d'accusation indique qu'aucun des deux ne tenta de coup de tranchant tous deux "avares de grands mouvements ripostèrent par des froissements de lame et de simples dégagements. Il faut dire que la tête et les poignets étant protégés, la plupart des coups de taille devenaient inefficaces tandis que le faible poids des sabres choisis permettait probablement un jeu de pointe correct. On a en fait là une escrime typique du jeu à l'épée de cette époque, escrime que Sirey maîtrisait en principe et qu'il a probablement voulu imposer étant en plus celui qui avait l'initiative.

Néanmoins dans le combat c'est essentiellement Sirey qui s'est trouvé en difficulté. Ainsi dés la première reprise il détourna de la main gauche un estoc qui lui arrivait à la poitrine. On dit que son épiderme en fut légèrement écorché ce qui semble indiquer que seule la main droite portait un gant. Cette action, ne semble pas être vue comme une tricherie rendant le duel non honorable, nous sommes probablement à l'époque charnière où cette technique commence à être dénigrée (elle est prohibée dans l'Essai sur le duel de Chateauvillard qui date de l'année suivant ce duel) . À un moment non déterminé Sirey fut touché  à la cravate et le gant de Durepaire reçu un coup de sabre. À la quatrième reprise la chemise de Sirey  fut transpercée et il tomba en arrière, c'est son témoin, M. de la Brunerie (l'officier de cavalerie), qui empêcha Durepaire de porter un second coup à son ami à terre. Enfin, à la cinquième reprise, au bout de 11 minutes de duel, les deux adversaire firent un "coup fourré" en allongeant la main sans se fendre et se blessèrent tout deux mutuellement sauf que la blessure de Sirey était superficielle alors que sa lame transperça le foie de Durepaire qui mourut quelques heures plus tard.

On voit ici en action comment quelqu'un de pourtant décrit comme meilleur escrimeur peut perdre ses moyens et se battre moins bien que son adversaire au point de se mettre en danger plusieurs fois pour finir sur un lamentable coup double où il eut de la chance de ne pas être blessé plus gravement. Est-ce à mettre sur le compte de sabre tout de même plus lourds que des épées et réagissant moins vite qu'on, pouvait l'espérer ? Mon expérience des armes m'incite à ne pas trop y croire et c'est plutôt dans l'emportement et la trop grande confiance en soi que je chercherai les causes de la mauvaise performance de Sirey. On voit également l'importance du rôle des témoins dans un combat puisque de la Brunerie a probablement sauvé la vie de son ami ce soir-là.

C'est probablement ce type de coups d'arrêt avec lequel se blessèrent mutuellement les deux duellistes
in L'escrime moderne ou nouveau traité simplifié de l'art des armes, par le Chevalier Donon (vers 1830)

Une illustration de la légalité relative du duel

Une Justice qui recherche l'honorabilité du duel

Là où, en revanche, ce duel est assez typique de son époque c'est sur le traitement qu'en fait la Justice (mais également la presse). Si l'avocat général a bien un timide propos contre le duel dans l'acte d'accusation c'est d'abord l'honorabilité de duel que la Justice a jugé en ces journées des 26, 27 et 28 août 1836. On interroge donc les témoins du duel ainsi que tous ceux qui ont assisté afin de savoir si celui-ci s'est déroulé honorablement et on lève les points obscurs d'autant que, si les témoins assurent que le duel était honorable, des étrangers ayant assisté au duel (a priori surtout des paysans locaux) n'était pas de cet avis. Après quelques éclaircissement c'est cependant l'avis des témoins, notables jugés probablement plus au fait des coutumes du duel, qui a prévalu sur celui des paysans locaux.

On demande ainsi des explications sur les gants et surtout les masques qui paraissent étranges mais le fait qu'ils aient été acceptés par les deux parties et que les deux duellistes en porte semble convenir aux jurés. De même on interroge sur les interruptions, les chutes... Mais ce qui semble être le principal soupçon est que Sirey ait profité de ce duel pour éviter à son père le procès que Durepaire voulait lui intenter. Celui-ci se défend en expliquant qu'il a d'abord voulu venger des insultes faites à son père ce que le jury semble finalement accepter en l'acquittant.

Néanmoins, et ce procès fut une première en la matière, si le jury acquitte l'accusé selon le droit pénal, il condamne ce dernier à payer des dommages et intérêts à la veuve de la victime selon les règles du droit civil. Il reconnait ainsi un préjudice pour la veuve sans pour autant vouloir punir Sirey de son comportement. C’est un premier pas vers une certaine délégitimisation du duel.

Très peu de temps avant ce procès le duel entre les patrons de presse Armand Carrel et Émile de Girardin où le premier avait été tué avait frappé l'opinion.

Des codes moraux du duel plus ou moins bien définis

Concernant le duel lui-même on voit bien que sa légitimité est l'affaire des témoins eux-mêmes. C'est eux qui ont la charge à la fois de protéger leur champion mais également d'assumer que l'égalité entre les combattants a bien été respectée et qu'il ne s'est pas agit d'un assassinat déguisé. Cette tâche est importante socialement car elle met en jeu leur honneur. Ainsi de la Brunerie, choqué de la proposition de duel à bout portant avec un seul pistolet chargé affirme qu'il aurait provoqué en duel Alexis Durand Durepaire si un tel duel s'était tenu. De même Prosper Mérimée et M. de Mortemart de Boisse refusent un duel considéré comme aussi peu honorable et et se retirent en tant que témoins de Durepaire.

Il y a là un certain paradoxe : d'une part on se refuse à un duel aussi mortel et hasardeux, d'une autre on veut néanmoins égaliser les chances entre les deux combattants. Or, si Sirey est rompu à l'escrime à l'épée ce n'est pas le cas de Durepaire (dont on ne sait rien de sa famille ou de ses origines, peut-être plus modestes ce qui expliquerait qu'il n'a pas appris l'escrime dans sa jeunesse). En pareil cas on décide souvent de régler les choses au pistolet mais Sirey est réputé être un tireur hors pair. C'est ainsi qu'on en arrive au choix du sabre et la demande de Sirey de porter des masques ajoute au côté atypique de ce duel. Notons que les témoins de Sirey, estimant avoir le choix des armes, tentèrent d'imposer un duel à l'épée où leur champion aurait clairement eu l'avantage (du moins en théorie puisqu'on a vu que son comportement au combat n'était pas à la hauteur de sa prétendue supériorité aux armes).

La détermination de qui était l'offensé pose également un problème aux témoins. Sirey affirme en effet vouloir venger les insultes faites à son père. À l'inverse Durepaire, qui essayait clairement d'éviter le duel jusque là, s'estime l'offensé après le coup de poing de Sirey qui est une telle insulte qu'il ne pouvait probablement pas ne pas le provoquer en duel après cet acte sous peine de passer pour un lâche dans le monde dans lequel il évoluait. On recherche alors, pour trancher cette question, une autorité supérieure en la matière, celle d'un officier général qu'on ne trouve pas et l'on choisit finalement de s'en remettre au tirage au sort.

Reste enfin la question du moment où arrêter le duel. Tous s'entendent pour dire que le duel au premier sang n'avait pas été convenu et, ainsi que l'explique M. Grisier, le maître d'armes consulté par Durepaire, il n'y a alors aucune règle en la matière. Le duel doit ainsi s'arrêter si les deux adversaires acceptent d'y mettre fin, ainsi Sirey aurait-il proposé une nouvelle fois à Durepaire de cesser ses actions judiciaires contre son père. Mais sinon il doit se terminer lorsque l'un des deux adversaires (ou les deux) n'est plus en état de poursuivre le duel, les témoins en étant les seuls juges. Cela implique souvent la mort de l'un des deux. Cette notion de duel à mort nous semble d'ailleurs un peu ambigüe. C'est clairement ce qu'envisageait Aimé Sirey pour le premier duel du 18 Juillet puisqu'il évoque un duel à mort dans une lettre à un ami. Néanmoins on refuse pour autant des solutions trop mortelles au pistolet ou à la carabine et on accepte les gants à crispins et surtout les masques. Est-ce un premier pas vers une réduction de la létalité des duels, tendance qui a été en s'accentuant tout au long du siècle ? Pour autant l'issue fatale du duel n'a visiblement pas choqué les témoins pour autant que le duel ait été honorable.

C'est peut-être pour clarifier un peu mieux ces règles d'honneur non-écrites qu'est paru la même année, l'Essai sur le duel du Comte de Chateauvillard, couchant ainsi par écrit un certain nombre de coutumes et permettant d'aider à trancher les débats entre témoins.

 

La couverture de l'ouvrage du Comte de Chateauvillard

Épilogue : la mort de Sirey en 1842

Je ne peux évoquer ce duel sans évoquer la mort d'Aimé Sirey dans une autre querelle quelque six années plus tard. Il ne s'agissait cependant là pas d'argent mais d'une femme, une cantatrice décrite comme "de troisième ordre" mais dont on louait la beauté et le charme : Catinka Heinefetter. Tous ces faits ainsi que les détails du procès qui s'ensuivit dans un livret de Causes célèbres de tous les peuples de 1858 que j'évoquais dans les sources. Il est également relaté dans le journal l'Illustration du 4 mars 1843.

Catinka Heinefetter
Lithographie d'Alphonse-Léon Noël (1807–1884) d'après la peinture de Franz Xaver Winterhalter (1805–1873)

En novembre 1842 Catinka Heinefetter était à Bruxelles où elle jouait et habitait un appartement rue des hirondelles. Elle avait été la maîtresse d'un jeune avocat parisien, Édouard Caumartin qui avait payé la première traite de son logement, lui avait fait miroité le mariage mais dont elle essayait de se séparer et dont elle redoutait la violence. Celui-ci était retourné à Paris mécontent de l'engagement à Bruxelles de sa maîtresse mais il revint à Bruxelles le 19 novembre sans prévenir dans le but, dit-il, de récupérer ses lettres car il était question pour lui d'un mariage à Paris probablement avec une jeune fille de bonne famille. Il se rendit au concert de la Grande-Harmonie où la cantatrice chantait ce soir-là et mais la vit sortir en compagnie de quatre personnes dont Aimée Sirey qu'il ne connaissait pas et deux autres femmes. Il se rendit alors son appartement où la compagnie avait décidé de souper.

Il refusa de souper, restant assis sur le sofa en découvrant que Sirey avait visiblement les faveurs de la maîtresse de maison. Celui-ci la fréquentait en effet depuis quelques jours et lui avait déjà fait des cadeaux. Lorsque, le souper fini, les dames se retirèrent Sirey vint trouver Caumartin en lui faisant remarquer qu'il était de trop. S'ensuivit une altercation où Sirey s'emporta et le frappa de sa canne. Un duel fut décidé pour le lendemain à huit heures à l'épée mais, Caumartin mettant du temps à partir Sirey l'attaqua de nouveau en le trouvant encore dans l'appartement, peut-être avec un couteau de table. Caumartin tenta de se défendre avec sa canne mais Sirey l'attrapa, et, croyant lui avoir arrachée il se jeta sur lui... Sauf qu'il s'agissait d'une canne à dard avec une lame d'une trentaine de centimètre et que c'est précisément sur cette lame qu'il se jeta, le cœur, l'estomac et le poumon transpercés. Il mourut dans les minutes qui suivirent dans les bras de son ami, Milord de Lavillette.

Il s'ensuivit un procès qui fit grand bruit et au cours duquel Caumartin fut finalement acquitté mais condamné à des dommages et intérêt notamment pour port d'une arme prohibée. Je conclue avec ces mots de Maître Chaix, défenseur de Caumartin sur Aimé Sirey :

"Ne cherchez donc pas qui a dirigé le coup ; c'est Dieu qui a voulu qu'il se précipita vers l'arme ; c'est lui qui a voulu qu'il mit à nu le fer sur lequel il s'est précipité. C'est Dieu qui l'a voulu ainsi pour lui pardonner ; que la miséricorde le reçoive, il a payé sa dette. Le doigt de Dieu avait marqué Sirey : Sirey avait frappé avec l'épée, il devait périr par l'épée. Caumartin n'a été que l'instrument passif de la vengeance divine. Mais que tout soit remis à la victime ; la justice humaine n'a plus de compte à lui demander. Sa mort a expié sa vie."

 

La mort de Sirey dans la revue Causes célèbres de tous les peuples II parue en 1858
Source : gallica.bnf.fr / BnF

***

Il nous reste à conclure après cette tranche de vie et de mort du XIXe siècle qui, je l'espère, vous aura un peu immergé dans la bonne société de l'époque et vous aura permis de la comprendre un peu mieux. On aura approché d'un peu plus près les notions d'honneurs et les obligations que pouvaient impliquer certaines actions si l'on voulait "tenir son rang". Le dernier épisode de la mort de Sirey est paradoxal : il aurait normalement dû déboucher sur un duel mais seuls l'impatience de l'homme et la malchance firent en sorte que le conflit fut résolu avant cette explication d'honneur. J'espère aussi que cette histoire vous inspirera pour vos scénarios et vos chorégraphies et, si jamais vous mettez un jour en scène l'histoire d'Aimé Sirey dites-le-moi, cela me fera plaisir !

dimanche 5 septembre 2021

Au fait, c'est quoi l'escrime ? Et de quand ça date ?

On entend encore trop dire que l'escrime commence à la Renaissance. Avant Camillo Agrippa ou Achille Marozzo il n'y aurait rien, ou alors juste des techniques brutales et sans subtilité. Soudainement, à la Renaissance, de géniaux maîtres d'armes italiens auraient inventé l'escrime avec son arme de prédilection : la rapière. Spoiler : c'est faux ! Mais pourtant cette idée reçue est encore très fréquemment relayée par des gens qui n'ont pas pris le temps de se renseigner.

Tout d'abord la Renaissance est, en Europe, un phénomène plus long et moins soudain qu'on ne le croit dont les racines prennent pied dans tout le XVe siècle voire le XIVe, et pas seulement en Italie. Le processus de sécularisation du savoir commence au moins au XIVe siècle, dés lors celui-ci n'est plus le monopole du clergé. De même la "redécouverte" des auteurs de l'Antiquité est à relativiser : on lit et on copie déjà Aristote mais aussi Ovide au XIIIe siècle par exemple.

Ensuite on trouve déjà des traités d'escrime dés cette époque, le plus ancien connu étant le fameux I:33 rédigé vers 1300 et la seconde moitié du XVe siècle est marquée par de nombreux traités d'escrime en langue allemande notamment. Évidemment l'imprimerie a décuplé le nombre d'exemplaires de traités et favorisé la "réduction en art" de l'escrime. On observe donc une escrime déjà très développée dont l'arme reine est ce que nous appelons l'épée longue. Les techniques sont très nombreuses (en témoignent les 150 jeux d'épée longue présentés par Paulus Hector Mair dans ses traités des années 1540) et plus ou moins faciles d'exécution. Elles mêlent souvent des techniques de corps à corps (mais pas toujours) ce qui semble parfois gêner les puristes de nos jours. De plus ces traités abordent souvent de nombreuses autres armes comme le coutelas, la dague, la lutte (pas distinguée de l'escrime à l'époque) ainsi que la hache de pas, le bâton et les armes d'hast. Lorsque les rapières se répandent on y ajoute cette arme qui, peu à peu prend de plus en plus d'importance.

Du coup cela nous amène explorer deux questions : comment définir ce qu'est l'escrime et ensuite depuis quand existe-t-elle ?

 AVERTISSEMENT : Cet article est essentiellement spéculatif et ne prétend pas appuyer une réflexion solide et construite sur des preuves tangibles. Il s'agit plus de pistes de réflexion qu'autre chose.

Relief sumérien mettant en scène le combat de Gilgamesh et Enkidou contre Humbaba

Qu'est-ce que l'escrime ?

On commencera par ce que nous appelons escrime au XXIe siècle : la pratique sportive, en loisir ou en compétition, de l'épée, du fleuret et du sabre. Nous avons donc un ensemble de techniques destinées à manier ce qui était à l'origine un simulateur d'arme blanche à longue lame tenue à une main. Nous trouvons à la fois des techniques mais également des principes plus généraux sur le combat. On notera que le terme escrime est surtout réservé à l'escrime occidentale même si on parle parfois d'escrime "orientale" pour le katana, l'épée chinoise ou leurs simulateurs. Actuellement le terme exclut des armes comme la canne de combat et le bâton mais c'est pour des raisons purement historiques. D'ailleurs avant la première guerre mondiale l'escrime aux trois armes, la canne, le bâton mais aussi la boxe française et la lutte française (appelée "gréco-romaine" de nos jours) formaient un ensemble cohérent qu'on pourrait appeler les arts martiaux français (je vous renvoie à la chaîne du même nom si vous voulez en savoir plus). Les enseignants étaient plus ou moins les mêmes ou du moins avaient pratiqué à peu près toutes ces disciplines qui ont peu à peu fusionnées au cours du XIXe siècle.

Voilà à quoi la plupart des gens pensent quand on parle d'escrime de nos jours...
© gaujard christelle
 

On appelle encore sans problème "escrime" les ancêtres de l'escrime contemporaine que l'on retrouve dans les traités du XVIe au XVIIIe siècle. Ces traités traitent en effet majoritairement voire exclusivement d'une arme, la rapière et de sa descendante, l'épée de cour (voir lien vers les articles du blog qui en parlent). Pour autant ils parlent parfois de sabre mais aussi d'autres armes comme la pertuisane ou l'épée longue. Devrait-on donc limiter le terme "escrime" à certaines armes comme la rapière et ses descendantes ? Que faire alors du sabre qui n'en descend pas et a eu son évolution parallèle ? Il faut donc revenir à leur ancêtre commun : l'épée chevaleresque à une main laquelle descend de la spatha romaine, arme empruntée aux guerriers celtes de l'Antiquité. Il faudrait donc logiquement inclure aussi l'escrime au coutelas, lui aussi ancêtre du sabre, et l'épée longue qui est elle également une évolution de l'épée chevaleresque. Cette dernière a eu longtemps comme particularité de se manier conjointement avec un bouclier. Or, si vous étudiez un peu le combat au bouclier vous comprendrez très vite que le bouclier est plus important que l'arme que vous maniez dans l'autre main. La technique de base est la même que vous ayez une épée, une hache, une lance ou un scramasaxe, les subtilités n'interviennent qu'ensuite.

... mais ils peuvent également penser à ça
Les quatre charlots mousquetaires réal par A. Hunebelle en 1974
 

Du coup il semble très réducteur de ne se limiter qu'aux épées, d'autant que la hache de pas a eu droit à des techniques très élaborées, tout comme le bâton. Quant à la canne de combat, les techniques de base ont quand même beaucoup à voir avec le sabre. En conséquence je proposerais bien d'étendre le terme "escrime" à toute forme de combat armé incluant des techniques ou des principes un tant soit peu élaborés. La question suivante est de se demander si on doit y inclure également les formes de combat non armé et là j'aurais tendance à dire que non.

Ce qui différencie le combat armé du combat non armé c'est la létalité des coups. Tous les coups de poing ne font pas forcément mal, si un coup de poing bien placé peut éventuellement tuer ou mettre hors de combat un adversaire cela n'est pas du tout certain. Il faut réussir à bien le placer, le donner avec suffisamment d'impact et il en faudra souvent plusieurs pour venir à bout d'un adversaire. Il en va de même des coups de pied ou des techniques de lutte. En revanche, le moindre coup donné avec une arme causera au minimum une blessure douloureuse et a de fortes chances d'occasionner une blessure sérieuse ou mortelle, surtout aux époques où la médecine restait rudimentaire. Aussi, si on peu encaisser certains coups en combat non armé ce n'est pas le cas en combat armé : on ne peut tout simplement pas se permettre d'être blessé, les conséquences sont trop importantes ! Alors évidemment, de nos jours nous ne faisons que jouer au combat armé quand les boxeurs tentent de se mettre K.O., mais c'est tout simplement que se battre avec des armes capables de blesser serait totalement inacceptable au XXIe siècle.

Nous avons donc une définition large : l'escrime c'est l'art du combat opposant des humains armés. Cela définit assez bien les choses et même des disciplines comme la dague qui mêle des techniques de clefs et de projections issues de la lutte avec des techniques plus proches de l'épée rentrent dans la catégorie "escrime". Tout simplement parce qu'un coup de dague est infiniment plus dangereux qu'un coup de poing. Il reste donc la seconde question : quand commence l'histoire de l'escrime ?

Illustration d'escrime à la dague tirée du Der Altenn Fechter anfengliche kunst édité par C. Egenollf en 1531

Les débuts de l'escrime ?

Il va donc être difficile de dater les débuts de l'escrime, mais reprenons plusieurs points de notre définition. Il faut tout d'abord qu'il y ait des armes, nous en avons au moins depuis l'époque d'Homo Erectus soit 2 millions d'années avant notre ère, et peut-être avant. Il s'agit ici de pierres, de silex taillés pour découper et probablement de bâtons. Le plus ancien épieu est attesté dés 400.000 av. J.C. En revanche ces armes étaient d'abord utilisées pour la chasse aux animaux et on ne sait évidemment pas si elles étaient utilisées contre des humains. Les groupes de chasseurs-cueilleurs préhistoriques évoluaient sur de très vastes territoires, se rencontraient assez rarement et l'hypothèse de guerre de clans est très peu probable. On connait encore au XXe siècle des peuples de chasseurs-cueilleurs qui sont des sociétés qui ne connaissent pas la guerre, c'est à dire l'affrontement entre deux groupes organisés.

En revanche ces sociétés ne sont pas pour autant des sociétés sans violence. Les meurtres n'y sont pas inconnus, ni la violence entre membres du même clan. Les raisons peuvent évidemment être multiples : concurrence sexuelle, jalousie, cupidité et aussi l'honneur. On peut donc supposer des affrontements assez tôt entre membres de ces clans préhistoriques de chasseurs-cueilleurs. À vrai dire ces affrontements se retrouvent dans la plupart des groupes d'animaux sociaux... sauf que ceux-ci n'ont pas les armes mortelles des humains. Il est ainsi raisonnable de penser que des affrontements individuels entre humains ont eu lieu dés l'aube de l'Humanité.

L'épieu découvert à Clacton-on-sea en 1911, vieux de 400.000 ans
sur Wikimedia Commons

Néanmoins ils ne suffit pas qu'il y ait affrontement pour qu'il y ait escrime, il y faut également de la technique. Si le coup de haut en bas visant la tête semble être, de l'avis de la plupart des auteurs de traités, un coup naturel à l'être humain (avec une main armée d'un caillou ou d'un gourdin), les autres, y compris la façon de ne pas se prendre ce coup, sont plutôt du domaine de l'acquis culturel et donc de la technique. Tout comme il y a un art de tailler un silex, de construire une habitation, de confectionner un vêtement, il y a un art de se battre qui relève à la fois de principes généraux (distance, temps, lignes...) et de techniques particulières (déplacements, parades, enchaînements de techniques etc.). Et tout comme les autres artisanats, l'artisanat de tuer s'apprend. N'ayant pas de connaissances étendues en anthropologie physique je ne saurais dire à partir de quand le cerveau humain était capable d'élaborer cet ensemble de techniques et de préceptes. Et quand bien même il en était physiquement capable il reste impossible de déterminer à partir de quand il est apparu.

Notons que son apparition et sa transmission demandent un contexte social où les affrontements entre humains sont suffisamment fréquents pour qu'apprendre des techniques de combat ne soit pas une perte de temps. Cela peut être une pression sur des ressources suffisamment longue pour avoir à défendre celles-ci, en groupe ou non. On peut aussi imaginer que cela relève d'un certain statut social : une caste dominante qui se devrait de perpétuer une maîtrise de l'art du combat pour perpétuer sa domination et se rendre alors difficile à vaincre en cas de rébellion d'un ou plusieurs dominés. Je tiens à préciser que je suis là exclusivement dans la conjecture et qu'il sera probablement impossible de savoir quand l'escrime a pu faire son apparition. On sait juste qu'elle est a priori présente au moins dans l'Antiquité et vraisemblablement bien avant. Si l'on en voit l'intérêt pour les sociétés néolithiques dont beaucoup sont déjà assez complexes et où la pression sur certaines ressources (terre, bétail) est forte, son intérêt est bien plus incertain pour des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique.

Ajoutons une dernière conséquence à tout cela : l'existence d'armes d'entraînement, de "simulateurs" comme disent les pratiquants d'AMHE. Elle semble presque aller de soi si l'on veut faire autre chose que d'apprendre des techniques sans les confronter à un combat simulé, sans faire des "assauts" ou du "sparring". La transmission et l'entraînement se font en effet à la fois par ce qu'on appellerait des "katas", répétition mécaniques de techniques seul ou à deux, mais aussi par des "leçons" et une mise en pratique par des "assauts". Sauf pour les "katas" l'utilisation d'armes neutralisées est utile voire indispensable. Nos ancêtres s'entraînaient avec des bâtons légers de différentes longueurs, pas avec des vraies armes dangereuses !

Illustration tirée du New Kůnstliches Fechtbuch de Jacob Sutor Von Baden (1611). On voit ici bien la neutralisation de la pointe de la hallebarde qui est probablement un simulateur.
 

***

Pour conclure on peut sans grande hésitation supposer que l'escrime est une très vieille discipline humaine. En tant qu'ensemble de techniques destinées à l'affrontement armé d'autres humains elle est probablement née quelquepart au cours de la Préhistoire. Il est difficile d'en savoir réellement plus car pour que ces techniques apparaissent il a fallu qu'on en aie besoin. Dés le début l'escrime s'est forcément accompagnée d'affrontement simulés plus ou moins "libres" (pour éviter de se blesser gravement). il est probable qu'ils soient assez vite devenus spectacles. Et si, de nos jours, les armes blanches ne sont presque plus utilisées il reste les simulateurs : le sport et les spectacles et nous espérons, en tant que pratiquants, que ces aspects de la discipline perdureront encore longtemps !



mercredi 25 août 2021

Cent articles !

Voilà, cet article est désormais le centième du blog et c'est donc l'occasion de faire un petit point d'étape puisque cela fait quelque temps que je n'en avait pas fait. Depuis son lancement en février 2018 forcément de nombreuses choses ont évolué et l'évolution n'est pas terminée. Pour une fois j'adopterai un plan un peu plus décousu que d'habitude et j'évoquerai divers points un à un en parlant de leurs possibles évolutions.

Allégorie de l'Écriture et de Histoire par Jan Punt - 1749
Dans les collections du Rijksmuseum d'Amsterdam

Le rapport à l'Histoire

Donc voilà, cent articles sur un blog destiné à d'abord parler uniquement escrime de spectacle et qui s'est retrouvé un peu plus riche que cela. Comme je le disais déjà pour l'article sur l'anniversaire du site j'ai très vite eu envie d'écrire des articles pouvant servir de références historiques et contextuelles pour les escrimeurs de spectacle. Étant historien de formation, ayant enseigné cette discipline et n'ayant jamais perdu cette passion il était assez logique que je m'y intéresse. Mon rapport à l'escrime de spectacle est directement lié à cette passion et c'est probablement pour cela que je m'intéresse tout autant à l'escrime historique et aux arts martiaux historiques européens (AMHE). Pour moi le geste et le contexte historiques sont la base de la pratique, j'accepte parfaitement qu'ils puissent être déformés pour des besoins de spectacle mais j'estime que cela doit alors être assumé. Pour cela on ne doit pas tromper le spectateur en prétendant reconstituer l'Histoire mais juste dire que l'on présente un spectacle d'escrime librement inspiré de celle-ci. Pour cela il faut déjà en connaître un peu pour savoir ce que l'on garde ou ne garde pas. De plus on ignore souvent des scénarios ou des techniques historiques qui feraient pourtant merveille en spectacle !

Notons que ce passé d'historien amène aussi avec une une méthode critique. J'essaie de me documenter au mieux sur mes thématiques, d'autant que j'ai désormais une meilleure connaissance des sites où l'on peut trouver de la documentation sérieuse et que j'ai désormais accès à la bibliothèque universitaire de ma ville. Néanmoins je suis d'abord un vulgarisateur qui synthétise et problématise les informations qu'il récolte et je peux tout à fait faire des erreurs. Il est donc légitime que j'accepte que l'on me corrige si l'on me présente les bonnes sources, les bonnes études ou les bons arguments. Notons que cela ne s'applique pas qu'aux faits et gestes historiques mais également à tout ce que je peux dire sur l'escrime de spectacle et l'escrime artistique en général : si vous n'êtes pas d'accord avec moi argumentez, et avec les bons arguments vous pourrez peut-être me faire changer d'avis !

Clio, la muse de l'Histoire par Virgilius Solis 1524-1562
Dans les collections du Rijksmuseum d'Amsterdam

Anonymat, collaborations etc.

Un grand changement également par rapport aux débuts du blog est que je ne suis plus seul et que je ne suis plus tout à fait anonyme. Le Baron de Sigognac a longtemps été la seule personne du milieu de l'escrime à être au courant de mon identité. Ce blog était d'ailleurs en grande partie le fruit de nos discussions et je lui demandais déjà son avis pour certains articles. Il était donc logique de l'inviter à rédiger quelques idées qu'il avait en tête et de l'inviter à collaborer au blog. Il est désormais membre à part entière du blog même si j'aimerais qu'il soit plus productif (oui, c'est une pique !). La troisième personne à rejoindre plus ou moins le blog est Marc-Olivier Blattlin. Sa collaboration est partie d'une proposition : à force de me faire critiquer pour mon imprécision en parlant d'espadon et de grandes épées à deux mains j'ai fini pas lui proposer d'écrire un article dessus et il a accepté ! Comme je le savais grand connaisseur de la rapière, de son histoire et de son maniement (surtout concernant l'escrime ibérique) et que ce sujet me semblait trop vaste pour moi je lui ai alors proposé par la suite d'écrire un article dessus ce qu'il a fait avec brio. Il a même rajouté un article sur les trahisons chez Godinho qui, je l'espère, pourra vous inspirer. J'espère bien avoir de nouvelles collaborations sur ce blog, que cela soit sous la forme de contributeurs ou d'articles voire de vidéos faits en collaboration avec des personnes qui ont des choses intéressantes à dire et qui pourront le dire mieux que moi. Enfin je dois mentionner Valeithel, une amie illustratrice à qui je demande de temps en temps des dessins, je vous invite donc à aller voir sa page ou son profil Instragram (et ce n'est pas ma faute si elle aime dessiner des femmes dénudées !).

L'anonymat était également un des aspects du blog pendant longtemps. Celui-ci me permettait d'abord d'être lu pour mes écrits, mes idées, mes réflexions et non pour la personne que j'étais ou ce que j'avais accompli. Nul ne savait si j'étais un Maître d'Armes ou un simple pratiquant et cela m'évitait également de me voire renvoyer des arguments d'autorité dans un monde beaucoup trop pétri de ceux-ci. Cela me permettait, en outre, de participer à des stages ou des galas comme n'importe quel pratiquant lambda ce que, j'imagine, il me sera désormais plus difficile de faire désormais.

Parce que voilà, on m'a fait, il y a un an et demi, une proposition que je ne pouvais refuser : commenter les championnats de France d'escrime artistique. On me l'a, de plus, faite sans même savoir qui j'étais, simplement parce que les organisateurs appréciaient mes articles. J'ai été ravi de cette expérience mais je savais également qu'elle entraînerait la levée de notre anonymat, y compris au sein de mon propre club puisque mon enseignant et les membres de celui-ci ont découvert qui j'étais à cette occasion. Ne rêvez cependant pas, vous n'aurez toujours pas mon nom relié à mes articles, mais bon, si vous cherchez un peu vous réussirez probablement à le retrouver. Je reste sur cette optique de mettre en avant mes réflexions et mes recherches plutôt que le reste. Mais du coup cela permet de faire des vidéos sans avoir peur de perdre un anonymat qui n'existe déjà plus.

Et comme je n'ai pas d'idée d'illustration pour ce paragraphe je vous remets notre vidéo ;-)

Réflexions et mûrissement

Au bilan de la chaîne on pourrait ajouter un mûrissement personnel, une évolution vers une meilleure compréhension et appréhension de la discipline. Si j'étais loin d'être novice à l'ouverture de ce blog je n'avais pas non plus les décennies d'expérience de certains. C'est d'ailleurs souvent le cas chez beaucoup de bloggeurs ou youtubeurs : on connaît des choses, on se pose des questions, on réfléchi et on a envie de partager ses réflexions. Car l'expérience n'est rien si elle n'est pas accompagnée d'une analyse et d'une perpétuelle interrogation de ses pratiques et des pratiques des autres, ce n'est qu'ainsi que l'on progresse vraiment.

Comme je l'ai dit plus haut, ma première approche était historique. En commençant l'escrime de spectacle je voulais combattre "comme les chevaliers ou les Mousquetaires", et quand je me suis aperçu qu'on en était loin j'ai voulu me rapprocher de cela. Alors, oui, je l'ai déjà dit, on ne sait pas exactement comment on combattait à l'époque, mais ce n'est pas non plus une raison pour se cacher et ne pas chercher. Et les chercheurs très sérieux sur ces questions qui en ont même parfois fait leur sujet de recherche universitaire ainsi que les pratiquants d'Arts Martiaux Historiques Européens ont produit des résultats. Évidemment ils sont partiels, évolueront probablement, mais l'escrime des temps anciens commence à nous être bien mieux connue, au moins à partir du XIVe siècle. Si l'on veut combattre "comme un chevalier ou un Mousquetaire" il semble logique d'utiliser le fruit de ces recherches à défaut de participer soi-même à celles-ci. On trouve de bonnes vidéos sérieuses si l'on se donne la peine de chercher et qui ne demandent qu'à être exploitées.

Mais mon approche ne s'est pas arrêtée là car au fur et à mesure que je progressais dans ma connaissance de l'escrime je m'apercevais également de l'incohérence de nombre de mouvements ou d'enchaînements que l'on m'avait appris. Beaucoup de mouvements n'avaient pas de sens du point de vue martial ou même, du point de vue de la logique de l'arme. De plus, la construction du combat n'était pas toujours très bien pensée avec notamment des successions d'attaques sans queue ni tête et des retournements de situation improbables. J'ai aussi voulu écrire et réfléchir sur ces points qui me semblaient tout aussi important. 

Néanmoins, sur la thématique de la construction d'un scénario de combat, des personnages, de son déroulé, je dois avouer que c'est la rencontre avec Florence Leguy qui m'a ouvert de nouvelles perspectives et a mis du sens sur ce que je percevais en partie mais qui était encore flou. Il y a toute une écriture du combat de spectacle, une progression à avoir et le début d'un bon combat ne doit pas ressembler à sa fin. Ainsi, certaines techniques auront plutôt leur place lorsque le combat vient de commencer et que l'on se jauge ou que l'on essaie de faire de la belle escrime tandis que d'autres, plus rageuses, seront bien plus intéressantes si on les place vers la fin de l'affrontement. De même y a des façons de poser les personnages ou même de déterminer quel type de personnage l'on est apte à jouer ou non, d'une manière générale je trouve vraiment intéressant de se pencher sur son personnage pour mieux construire un spectacle martial. Et il y en a bien d'autres comme les codes du public, les règles et le contexte du spectacle ou encore la bonne discipline sur une scène de théâtre. J'espère que ces points pourront être approfondis à l'avenir.

Vous l'aurez compris, ce blog est d'abord une réflexion à avoir du recul sur sa pratique même si parfois nous devons être un peu rudes dans notre approche parce qu'il faut parfois bousculer les gens pour susciter chez eux la réflexion. Je continuerais de mûrir ma connaissance de l'escrime de scène avec ce blog et j'espère que vous, lecteurs, m'accompagnerez également dans celle-ci.

Au fond l'escrime de spectacle est un art très complet qui fait appel à de nombreux talents. Toutes les Muses de la mythologie (ou presque) peuvent nous inspirer.
Minerve et les 9 Muses - Stefano della Bella 1620-1664
dans les collections du Rijksmuseum d'Amsterdam

Formats et réseaux

Enfin un dernier point concerne l'avenir du blog et sa forme. Vous avez probablement remarqué que nous avons sorti une vidéo, inaugurant ainsi un nouveau format de narration. Je dois avouer que le Challenge vidéo de la FFE a réveillé en moi une très vieille envie : filmer... D'autant que nous avions déjà envisagé quelques années auparavant, avec le Baron, de lancer une chaîne youtube consacrée à l'escrime de spectacle, projet qui a avorté lorsque nous nous sommes retrouvés séparés géographiquement. Il y aura donc probablement d'autres vidéos, sur cette thématique de l'escrime des XIVe-XVIe siècle ou sur d'autres, les choses sont ouvertes.

Néanmoins, rassurez-vous (ou non), le projet n'est pas encore prêt à se transformer en chaîne youtube et le format blog restera le plus important. Il est pour moi plus facile à faire puisque j'ai une grande aisance avec l'écrit et que cela me demande donc moins de préparation que de filmer une vidéo (même si certains articles m'ont demandé des dizaines d'heures de lecture des sources). Ajoutons qu'il est difficile de faire une vidéo sur l'escrime de spectacle seul et qu'il faut donc trouver des partenaires disponibles et les convaincre de venir nous donner un coup de main pour manier l'épée ou la caméra. J'ai toujours tenu à une certaine qualité dans mes articles et il en va de même pour mes futures vidéos. J'essaierai donc que celles-ci soient filmées dans une qualité correcte avec un minimum de cadrage, de montage et de préparation et ça, ça se fait difficilement seul. Pour moi l'intérêt d'une vidéo est d'abord de montrer ce qu'il est plus difficile d'exprimer par écrit.

Pour ce qui est des réseaux sociaux j'ai depuis quelque temps constaté une baisse de la lecture des articles à leur lancement. Je n'ai pas trop d'explications si ce n'est que Facebook, qui est ma principale source de diffusion, semble avoir beaucoup perdu en fréquentation. J'ai donc ouvert un compte twitter que je vous invite à rejoindre pour mieux partager mes articles. Ceux-ci sont faits pour être lus et partagés, c'est ma seule satisfaction puisque je n'en tire absolument aucun autre profit. D'ailleurs si vous avez des suggestions pour avoir une meilleure visibilité je vous invite à m'en faire part en commentaire.

Beaucoup trop de réseaux sociaux...

 ***

Voilà pour ce point d'étape, cela faisait quelque temps que je n'en avais pas fait et cela me semblait intéressant de me coller à cette tâche. Je suis toujours heureux de tenir ce blog, et encore plus quand il permet d'amorcer des débats et de faire avancer la réflexion sur l'escrime de spectacle. Nous continuerons tant que nous en aurons envie, avec forcément des périodes plus actives que d'autres. Écrire ces articles, y réfléchir, se renseigner sont des choses qui m'ont énormément fait progresser dans de nombreux domaines : mon approche de l'escrime de scène mais aussi ma connaissance de l'escrime historique et même d'un certain nombre de périodes historiques sur lesquelles je me suis penché plus sérieusement qu'avant. Le fracas des lames risque donc de continuer un peu...

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Notre chaîne Youtube 

jeudi 5 août 2021

Non, non et non, ne faites plus ça avec une épée longue ! (vidéo inside)

Voici un article un peu particulier puisqu'il s'appuie sur une vidéo que nous avons tournée. Si celle-ci se suffit en elle-même, l'article est là pour donner quelques explications complémentaires à ce que nous montrons. Nous nous appuierons donc sur des extraits de celle-ci pour cet article. Si vous n'avez pas vu la vidéo complète vous trouverez un lien à la fin de l'article.

Comme expliqué en introduction, nous avons voulu revenir sur cet article où nous expliquions ce qui n'allait pas dans la plupart des combats d'escrime médiévale de spectacle auxquels nous pouvons assister. Après avoir écrit il nous fallait donc montrer. Nous avons eu l'occasion de le faire et nous avons ainsi pris deux épées, une caméra et après avoir recruté une troisième comparse nous avons filmé quelques techniques. Nous nous sommes ici concentrés sur des choses très basiques, il en manque donc beaucoup mais une vidéo mets du temps à être tournée et ils nous était clairement impossible de tout prendre en compte, sans compter que l'attention n'est pas non plus la même et que le spectateur aurait probablement été lassé beaucoup plus vite que sur un article écrit.

Je vous propose donc d'analyser un peu plus en détail trois éléments présents sur la vidéo.

Épée longue dans les collection du Musée de Leeds (1430-1450)
 

La tenue de l'arme et les attaques

(vidéo en fin de paragraphe)

La première erreur que l'on fait est souvent de mal tenir une épée longue. Beaucoup de gens tiennent les mains très rapprochées et serrent à fond le pommeau. Il est résulte des coups moins maîtrisés, de plus amples mouvements et une certaine brutalité. La meilleure méthode consiste à tenir la main directrice au niveau de la garde et l'autre main au niveau du pommeau. Celle-ci doit à peine tenir l'arme et doit être très mobile pour jouer sur l'effet de levier. Ainsi les coups sont aussi bien portés avec les bras qu'avec l'effet de levier. Celui-ci rend l'arme très véloce et permet des changements de direction de la lame très rapides, bien plus qu'avec une arme à une main. On met également moins de force et on retient son coup plus facilement.
Notons, pour être tout à fait précis, que la position avec les deux mains serrant le pommeau, plus ou moins écartée est également attestée historiquement. Ce n'est donc pas une faute historique de procéder ainsi, mais dans le cadre d'un combat de spectacle cela n'a aucun intérêt. Le public n'a qu'une infime chance de le remarquer et l'on recherche d'abord la vélocité et, surtout, la maîtrise de son arme. De fait, pour des raisons de fluidité de l'escrime mais aussi de sécurité, nous recommandons fortement de tenir la main non-directrice au pommeau.

La façon d'attaquer ensuite découle directement de cette tenue de l'arme. Dans le cadre d'une escrime civile il n'y a pas forcément besoin d'asséner d'énormes coups de butoir extrêmement armés. Martialement ça n'est pas sans intérêt, pour rendre difficile certaines parades, mais c'est loin d'être la seule option et, à moins de jouer certains personnages du type "brute" (voir mon article sur les types de personnages), ce n'est pas la meilleure option. Des coups moins armés, sans avoir besoin de grands couronnés sont bien plus rapides et secs, donnant une meilleure impression martiale. Je l'ai déjà dit ailleurs mais n'oublions pas que les épées longues, contrairement aux rapières à lame triangulaire, sont grandes avec un tranchant relativement large. Elles prennent donc bien plus la lumière par elle-même et sont bien plus visibles du public. De plus, même si nous nous attachons à rendre l'escrime la plus nerveuse possible, celle-ci reste tout de même un peu moins vive que ce que l'on peut faire avec une rapière à lame triangulaire et il n'y a donc pas besoin d'exagérer outrageusement le mouvement pour que l'on ait le temps de le comprendre.

Enfin, si vous voulez enchaîner quelques coups (ce qui demande tout de même à se justifier dans le scénario du combat) nous vous conseillons d'utiliser la technique du Zwerchau qui consiste à frapper alternativement avec le tranchant et le faux-tranchant de chaque côté, en gardant la lame plus ou moins sur le même axe horizontal. Cela permet de gagner en rapidité et justifie (en partie) un enchaînement de coups.


Les parades

Une autre erreur très fréquente est de pratiquer essentiellement des parades "de tierce" ou "de quarte" à l'épée longue. Si vous faites de simples parades d'opposition vous remarquez vite qu'il vous est alors difficile de riposter rapidement après une telle parade. En fait ce type de parade n'est pas vraiment attesté dans les traités de l'époque, ou ne serait alors qu'une parade de panique, de dernière minute, la chose à ne pas faire et l'on comprend pourquoi. Du coup, instinctivement, beaucoup d'escrimeurs poussent un peu leurs parades de manière à faire une sorte de semi parade du tac et c'est en fait très logique ! Alors pourquoi ne pas aller jusqu'au bout et frapper directement l'arme adverse avant de riposter, soit dans le mouvement, soit en remontant en faux ou en vrai tranchant. Vous pouvez le faire depuis une garde basse comme dans la vidéo, vous n'aurez alors que très peu d'efforts à faire grâce à l'effet de levier que vous donnerez. Mais vous pouvez aussi le faire depuis une garde haute où la gravité vous aidera, ainsi vous aurez besoin de moins de force que l'on pourrait croire. En général, en escrime germanique, les mêmes coups sont utilisés pour attaquer et pour parer, sauf qu'on doit arrêter les coups pour attaquer quand la pointe arrive au niveau de l'ennemi alors que les coups pour parer doivent être poursuivi jusqu'à se retrouver dans une autre garde (garde basse depuis une garde haute et inversement).

Si cependant vous tenez vraiment à faire une parade d'opposition, ou surtout que vous êtes un peu pris ou prise de court vous pouvez alors tenter une parade "par suspension" qui correspond plus ou moins aux "prime", "seconde" et "none" que nous connaissons. Il convient de lever l'arme bien haut, la garde au-dessus de la tête pour protéger celle-ci avec le fort de la lame. Cette parade met moins à l'abri d'un enchaînement d'attaques par l'adversaire en Zwerchau, mais elle permet néanmoins de riposter facilement par un coup venant du haut.

Enfin, si vous voulez absolument parer en "quarte", assurez vous alors de le faire, non pas la pointe haute mais dirigée vers l'adversaire afin de pouvoir riposter en estoc. Vous pouvez le faire en vous éloignant du chemin de l'arme par en pas sur le côté ou, comme dans la vidéo, en utilisant la vota stabile préconisée par Fiore dei Liberi et vous mettre en position à la seule force de la rotation de vos hanches et de vos talons.

 D'autres techniques

Il convient enfin de faire un sort à quelques techniques ou situations que l'on voit souvent et qui ne correspondent pas à grand-chose. On commencera par les froissements qui ont pour principal effet de donner de l'élan à un coup pour l'adversaire tandis que l'on doit remettre sa propre arme en place après cette technique. Je n'ai pas souvenir d'en avoir vue la trace dans une quelconque source historique d'ailleurs. À la place vous pouvez soit frapper l'arme adversaire dans une parade soit directement opposer une contre-attaque (pour les escrimeurs et escrimeuses de spectacle un peu expérimentés cependant).

Faisons ensuite un sort à la volte qui n'est pas plus historique à cette époque qu'aux trois siècles suivants et qui est encore un peu plus ridicule avec une épée médiévale, surtout quand on attaque en première intention avec (ça s'est vu) !

Le cas du liement est un peu plus compliqué. Si on a souvent des situations de départ où les armes sont liées et où l'on attaque en coulé on ne trouve pas vraiment ces situations où l'on fait passer les lames d'un côté ou de l'autre en contrôlant celle de l'adversaire. Il lui est bien trop facile de se dérober. Non, le liage des armes est plutôt présent dans les échanges d'estoc, dans les pressions pour tromper l'adversaire ou dans la préparation d'une technique de corps à corps. Mais on ne voit pas ce genre jeu de force un peu maladroit auquel on assiste trop souvent dans des combats de spectacle médiévaux.

Enfin, le classique face à face, fort contre fort où les deux adversaires opposent brutalement leurs puissances physiques en tâchant de rejeter l'autre au loin... Eh bien en fait il y a tellement de techniques pour vaincre l'adversaire à partir de cette situation que personne ne cherchera à se retrouver dans celle-ci ! Nous en avons choisi deux mais il y en a au moins une dizaine.


***

Pour conclure nous espérons, comme dit dans la vidéo, que vous prendrez en compte nos critiques et recommandations. Ne le prenez pas mal, nous aussi nous avons fait la plupart de ces techniques avant de nous renseigner et de comprendre que, clairement, il fallait faire autre chose. Essayez, vous verrez que vous serez plus à l'aise, plus fluides, plus rapides et même plus beaux. L'escrime médiévale paraîtra ainsi moins brutale et plus technique, plus jolie. Libre à vous de la rendre néanmoins plus brutale, c'est possible même avec ces coups historiques !

Pour notre part nous avons bien aimé tourner cette vidéo et il y en aura probablement d'autres quand nous pourrons les tourner, sur la suite de ce sujet mais aussi sur d'autres sujets puisqu'une démonstration en images vaut souvent mieux qu'un texte, même si les deux peuvent tout à fait se compléter. Nous vous laissons donc avec la vidéo complète :



jeudi 8 juillet 2021

Le combat à la dague (XIVe-XVIe siècles)

Il y a quelque temps j'avais écrit un article présentant quelques coups à la dague allemande en évoquant que, peut-être, un article plus complet sur le combat à la dague viendrait un jour. J'attendais d'avoir l'occasion de bien pratiquer cette discipline ce que la fermeture des salles d'armes a permis. En effet, la dague a l'avantage de pouvoir assez bien se pratiquer en intérieur avec peu de place (concrètement si vous avez un espace dégagé de 2x3 m vous pourrez pratiquer, à partir de 3x5 m environ vous avez probablement assez d'espace scénique pour représenter un combat).

Il s'agit d'une arme intéressante pour l'escrime de spectacle à plusieurs égards. D'abord en elle-même puisqu'elle présente une escrime originale qui mêle des attaques et des parades assez agiles avec des techniques de corps à corps. Par son côté très rapproché elle présente une esthétique très différente de l'épée longue ou de la rapière. Ensuite c'est une arme secondaire qu'on peut assez facilement garder sur soi et qui peut permettre un changement d'arme au cours d'un combat pour apporter de la variété ou terminer sur une note plus "brute", même si il s'agit en fait d'une arme plutôt technique.

Nous allons donc d'abord examiner les armes en elles-mêmes et leur contexte d'utilisation avant de nous pencher de plus près sur leur utilisation. Notons que je restreindrai ici mon propos à l'utilisation de la dague aux XIVe-XVIe siècles pour lesquels nous avons des sources et des traités. On peut supposer que c'était assez proche avant mais nous n'avons pas de sources aussi fiables et on sait qu'au XVIIe siècle le combat à la dague est de plus en plus délaissé par les gens qui apprennent l'escrime et l'on rechigne à s'engager au corps à corps. Les sources sont donc également plus rares pour cette période. Enfin, je ne m'intéresserai qu'aux sources germaniques n'ayant pas étudié la dague de Fiore dei Liberi. Même si celle-ci est assez proche dans la plupart de ses techniques il y a probablement quelques spécificités que j'ignore.

 

Technique de dague sans texte dessinée par Albrecht Dürer (1512)

La dague à la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance

Une diversité de formes

Quand on pense à une dague médiévale on imagine souvent une mini-épée avec une petite lame et des quillons développés. Pourtant les dagues à quillons sont plutôt rares jusqu'à la fin du XVIe siècle c'est au cours de ce siècle qu'elles se développent vraiment dans le rôle de main-gauches. En effet, les quillons servent avant tout à parer les lames et avant cette époque c'était un usage plutôt rare des dagues qui auraient d'ailleurs peut-être eu de la peine à parer des coups de taille parfois bien armés avec des lames bien plus lourdes que les estocs des rapières. On trouve donc bien peu de dagues à quillons jusqu'à cette époque et celles que l'on trouve ont plutôt des quillons très courts.

Dague à rondelle (1400-1430) dans les collections du Musée de Leeds
lame : 22,6 cm - longueur totale : 33,5 cm - poids : 226 g

En revanche toutes ces dagues ont un arrêt pour la main qui permet de poignarder ou d'estoquer sans que la main ne glisse sur la lame et que l'agresseur se blesse. Ce sont toutes, sans exception, des armes conçues pour frapper d'abord avec la pointe. La forme de ces arrêts est très variable et de nombreuses formes coexistent durant toute la période qui nous intéresse. La plus courante est la classique rondelle d'arrêt en acier mais les dagues dites "à couillettes" ou "à rognons"  avec une garde en bois évoquant des attributs masculins sont également très répandues. On trouve donc aussi de petits quillons et des formes spécifiques comme le baselard. Il s'agit d'une dague d'origine suisse à quillons droits et large lame utilisée principalement par les mercenaires suisses ou germaniques. À la Renaissance apparaît également le stylet, une toute petite dague ouvragée de 20 à 30 cm (12 à 20 cm de lame) facile à cacher pour un assassinat.

Dague "à couillettes" (1480-1520) dans les collections du Musée de Leeds
lame : 22,8 cm - longueur totale : 34,9 cm - poids : 166 g
 

Baselard (XIVe siècle) dans les collections du Musée de Leeds
lame : 36,5 cm - longueur totale : 45 cm - poids : 397 g

Pour ce qui est des lames on trouve principalement des lames plates et tranchantes mais il existe également des lames à section quadrangulaire. Celles-ci sont efficaces pour percer les mailles de fer d'un adversaire qu'on frapperait aux faiblesses de l'armure par exemple. La pointe fine peut rentrer dans un anneau et le faire éclater permettant ainsi de blesser l'adversaire malgré ses défenses. Notons que dans un contexte de combat de spectacle je vous déconseille d'utiliser ces lames. Si elles sont impressionnantes, elles nécessiteront que votre partenaire utilise des protections cachées sur les techniques de tenailles ou de parades en bouclier. La longueur des lames est également très variable allant d'à peine plus de 10 cm pour les stylets à près de 40 cm pour les plus longues dagues (notamment les mains-gauches). Néanmoins la majorité des dagues semble se situer entre 30 et 40 cm avec des longueurs de lame de 20 à 30 cm mais une étude approfondie pourrait être nécessaire. Notons que les longues dagues sont plus faciles à parer avec une dague tandis que les plus courtes sont plus faciles à parer avec la main non armée.

Dague à rondelle avec lame à section carrée (XVe siècle) dans les collections du Musée de Leeds
lame : 21,1 cm - longueur totale :  35,1 cm - poids : 240 g

 

Stylet (1571-1599) dans les collections du Musée de Leeds
lame : 15,5 cm - longueur totale : 25,1 cm - poids : 112 g

Un contexte plutôt de rixe ou de fin de combat

La dague est une arme secondaire voire tertiaire plutôt répandue à l'époque. Elle peut être portée à la guerre en complément d'une épée voire d'une lance ou d'une arme d'hast. Elle a alors un rôle d'arme de dernière défense ou, plutôt, d'arme de corps à corps. Elle sert ainsi à attaquer les failles de l'armure et l'on possède des manuscrits nous décrivant des techniques de combat à la dague en armure. La dague peut également être utilisée pour capturer des chevaliers tombés au sol ou achever ceux-ci.

En dehors d'un contexte guerrier, la dague est également très portée par les habitants de villes et présente dans de nombreuses altercations et rixes. Dans le contexte de l'époque on sortait rarement sans arme, surtout quand aucune rue n'était éclairée la nuit. On pouvait à l'époque porter une épée ou un coutelas (les marins de Dunkerque avaient visiblement l'habitude de se disputer avec cette arme au XVe siècle), auxquels on pouvait même ajouter un bocle (un petit bouclier à manipule en bois-métal ou entièrement en métal). Mais la dague avait l'avantage d'être beaucoup moins encombrante que ces armes qui vous gênent pour vous assoir ou cheminer dans une rue encombrée tout en vous rendant bien plus dangereux que si vous n'aviez pas d'arme. Elle était ainsi largement répandue et on la retrouve impliquée dans nombre d'altercations de l'époque.

Courrier allemand (1569) - on remarquera que ce voyageur a pris soin d'emporter un long coutelas et une dague
Ferando Bertelli d'après Enea Vico
Dans les collections du Rijksmuseum d'Amsterdam

On notera également que la dague fait très souvent partie des armes représentées dans les Fechtschulen et qu'elle est présente dans beaucoup de livres de combat de l'époque qui nous intéresse. On trouve à l'époque des dagues en bois le plus souvent à "lame" ronde pourvue d'un bouton en bois et servant à l'entraînement aussi bien qu'aux affrontements proto-sportifs. Vous pouvez facilement acheter des reproductions de ces armes sur tous les sites qui vendent du matériel pour les AMHE.

Dans un contexte de représentation de combat de spectacle le combat à la dague interviendra principalement dans le cadre de deux types de scénarios. Soit on commencera un combat, le plus souvent dans un contexte guerrier, avec d'autres armes telles que des épées ou des armes d'hast et l'on terminera celui-ci par de la dague. Soit on se positionnera plutôt dans un contexte de rixe urbaine, dans une rue ou une taverne, et l'on construira ainsi entièrement un combat à la dague. L'approche ne sera donc pas exactement la même. D'un côté nous sommes dans une fin de combat : les protagonistes sont probablement déjà un peu fatigués, tendus et la rage du combat se concrétisera par un affrontement rapproché à la dague. De l'autre on devra monter tout le scénario du combat avec des dagues et des adversaires qui se jaugent, tentent de se tromper avant de s'engager pour de bon. Néanmoins la vaste possibilité de techniques offertes par l'arme la rend forcément intéressante.

Deux lansquenets par Jost Amman (1573) - on voit bien les armes secondaires : épée courte et dague
 

Enfin notons une chose importante : la distance. Un combat à la dague ne peut commencer à trop courte distance car, si les protagonistes sont trop rapprochés ils n'ont plus le temps de parer ou contrer le coup de l'autre et se font automatiquement poignarder. On est alors plus proche de l'assassinat que du combat. Aussi un bagarreur expérimenté se gardera bien de ne pas être trop proche d'un potentiel ennemi armé d'une dague et commencera le combat à une certaine distance (au moins un mètre voire plus) si il veut faire montre de son talent.

Ordalie, Jugement de Dieu, numéro présenté par le CE Adamois aux CFEA en 2020. Un exemple de combat qui commence à l'épée et se termine à la dague.

Un combat à mi-chemin entre l'escrime et de la lutte

Des positions et des parades inspirées de l'escrime

Le combat à la dague a la particularité d'emprunter aussi bien à des principes d'escrime qu'à certains de la lutte.  Ainsi, on retrouve l'idée de zones d'attaques et de positions qui pourraient se rapprocher de l'idée de gardes même si ce terme n'est jamais employé. Mais il convient d'abord de poser quelques spécificités de l'escrime à la dague.

La première est que l'on cherche à frapper presque exclusivement avec la pointe de l'arme et non le tranchant. On trouve bien quelques rares exemples d'utilisation du tranchant mais ceux-ci restent marginaux par rapport à l'utilisation de la pointe et on doit supposer que l'essentiel des coups de dague seront portés avec la pointe. Ceci peut s'expliquer par des vêtements souvent plus épais que les nôtres et une moindre gravité accordée au meurtre à l'époque. Pierre-Henry Bas qui a étudié les rixes de l'époque fait également remarquer que la plupart du temps on frappe vers le haut du corps et non au ventre comme c'est plus souvent le cas de nos jours.

Dans cet atelier de 2015 Pierre-Henri Bas présentait toutes les bases de la dague germanique.

On doit également noter deux principales façon de tenir la dague : pouce vers le pommeau (si il y en a une) que nous appellerons "prise poignard" et pouce vers la lame que nous appellerons "prise épée". La prise poignard semble la plus utilisée car elle permet de donner le fameux coup "naturel" de l'être humain qui consiste à frapper de haut en bas. Néanmoins en retournant l'arme on peut aussi frapper de haut en bas et même enchaîner ces deux coups. N'oublions pas non plus les frappes au côté, avec les deux types de prise.

De là on peut déterminer quelques positions qui s'assimilent à des "gardes" même si elles ne portent pas ce nom chez les auteurs allemands (contrairement à Fiore dei Liberi). L'estoc du haut est la plus naturelle : la dague est tenue en poignard côté droit, pour frapper de haut en bas ou sur le côté, le pied gauche est normalement en avant. Si l'on frappe de façon naturelle, de haut et bas et en diagonale et avançant le pied, il suffit de retourner sa dague vers l'adversaire pour se retrouver dans la position de l'estoc retourné qui frappe de bas en haut. Si, de cette position, dague toujours en poignard, on remonte plus haut on se trouve alors dans la position de l'estoc "tordu". Enfin, si on porte la dague en prise "épée" côté droit, plus ou moins parallèle au sol, on est dans la position de l'estoc bas. S'ajoutent au moins deux autres positions dont le bouclier où l'on tient la dague dans une sorte de prise de demi-épée. Cette position permet d'arrêter des coups d'armes très puissantes et de riposter rapidement en plaçant sa pointe. Ensuite l'estoc incertain où l'on tient la dague dans le dos, des deux mains, prêt à frapper de la main droite aussi bien que de la gauche et dans n'importe quelle position.

Estoc du dessus face à un estoc retourné chez Hans Talhoffer (1459)

La dague est une arme agile où l'on change assez finalement de garde ou même de main puisqu'elle est assez légère pour être maniée facilement de la main non directrice. On n'hésite pas à faire des feintes et des changements de directions d'attaques soudains pour mieux tromper l'adversaire. Dans sa forme où l'on cherche à porter des coups on peut avoir cette impression de virtuosité et d'agilité.

Face à une attaque il est souvent possible d'esquiver en reculant, l'arme ayant un faible rayon d'action. Le plus souvent cependant on cherchera à parer de diverses façons. On peut tout d'abord parer de la main non armée qui est la façon la plus classique et qui permet de riposter immédiatement avec sa propre dague. En fonction du coup porté, du degré de sécurité qu'on veut avoir et de ce que l'on veut faire ensuite plusieurs types de parades sont possibles. On peut stopper le bras adverse avec son propre bras, ce qui est recommandé sur le coups puissants, surtout venant du haut. On peut également détourner le coup avec la main ou même attraper le poignet de l'adversaire pour immobiliser son arme voire enchaîner sur une clef ou une technique de corps à corps. Celui-ci, par un mouvement de dague peut cependant s'en libérer.

Deux parades différentes chez Hans Talhoffer (1467) avec leur exploitation

Les parades avec la dague existent également. Elles se font normalement avec la dague tenue en poignard et l'on vient détourner la lame adverse en la balayant vers la droite ou vers la gauche (en fonction de la position respectives des dagues). Notons qu'il est également possible de parer une attaque adverse avec sa main de dague en opposant directement son avant bras contre le sien, cette parade viendra plutôt depuis une position d'estoc retourné. Elle permet par contre d'enchaîner facilement sur une tenaille ou une autre prise de corps à corps.

Parade de la dague après un estoc avec la dague tenue dans la main gauche chez Paulus Hector Mair (années 1540)

Des techniques de lutte multiples et variées

Nous en venons donc au corps à corps qui est un élément incontournable du combat à la dague. Si l'on peut encore (difficilement) s'en passer dans un combat médiéval à l'épée longue c'est rigoureusement impossible avec la dague sous peine de perdre l'essentiel de ce qu'il est. Néanmoins, dans la construction du combat on imaginera que les prises n'arrivent pas forcément immédiatement au premier coup mais que l'on se teste peut-être un peu avant... Sauf si l'un des personnages et plutôt du genre à attaque brutalement et à "rentrer dans le tas". De plus, plus un échange est long, plus il a de chances de finir par une prise ou une technique de corps à corps.

On trouve divers types de techniques de corps à corps même si la plupart sont des saisies, des clefs ou des projections. On trouve cependant au moins un coup de poing dans un traité de Hans Talhoffer. Les clefs ou les torsions du bras qu'on a saisi avec sa main non armées sont les plus évidentes mais on peut également utiliser la dague pour renforcer la clef comme dans une technique présentée par Paulus Kal où la dague, si elle est tranchante, va probablement en plus lacérer quelques tendons ou muscles du bras. On peut aussi passer le bras qu'on a saisi par-dessus son épaule pour le briser, à moins que l'adversaire ne se laisse projeter. Si vous avez un ou une bonne cascadeuse dans votre groupe c'est l'occasion d'uns technique spectaculaire ! Notons que c'est le problème de certaines clefs de bras qui ne seront bien visibles que si le public est relativement près ou si vous faites de la vidéo.

Cette technique mène à une fracture du bras ou à une projection.
Andre Paurenfeindt réédité par Christian Egenolff - Der Altenn Fechter anfengliche kunst (édition de 1531)

À l'inverse les traités, et particulièrement ceux de Paulus Hector Mair, regorgent de techniques de projections plus ou moins spectaculaires. Il y en a pour tous les niveaux en cascade, de la simple roulade à la projection à coordonner parfaitement. À vrai dire énormément de techniques de dague se terminent ainsi. Est-ce une conséquence d'un contexte d'affrontement proto-sportif ou de l'intérêt de se débarrasser d'un adversaire sans forcément le tuer lors d'une rixe ? Là encore il m'est difficile de le dire sans de plus amples recherches. En revanche je sais que ces techniques sont spectaculaires et occupent bien l'espace scénique. On peut aussi jouer avec le décor en projetant son adversaire contre un mur, un étal de marché ou d'autres personnages !

On ajoutera une autre technique qui peut toujours faire son effet : la tenaille. Celle-ci consiste à coincer la main de son adversaire avec sa dague après une parade effectuée bras croisée. Elle permet d'amener à terre l'adversaire et de le soumettre même si il y a au moins deux parades évidentes à celle-ci (voir l'article cité plus haut où je décris cette technique).

 

On a ici une projection très spectaculaire qui consiste à poser sa jambe sur l'adversaire en se jetant en arrière pour le projeter violemment par-dessus soi.
Paulus Hector Mair (années 1540)

Contrairement aux attaques/parades qui sont assez peu nombreuses et dont les principes de base s'assimilent rapidement les techniques de corps à corps sont innombrables et beaucoup demandent une bonne connaissance des enchaînements qui y mènent. C'est encore plus vrai lorsque le l'on veut apprendre les contres de telle ou telle techniques qui ne se trouvent d'ailleurs pas chez tous les auteurs. Pour cela les enchaînements proposés par Paulus Hector Mair sont précieux. Comme à son habitude il présente l'attaque, sa parade et son contre et au moins le contre du contre. On a donc quelques réponses sur la façon de se sortir de situations qui semblaient perdues et de les retourner à son avantage. Dans un premier temps il faudra probablement utiliser un certain nombre de ses enchaînements de façon brute ou presque dans vos chorégraphies car le travail d'apprentissage des techniques de corps à corps et de leurs contres est extrêmement long.


11ème jeu de la dague de Paulus Hector Mair avec le contre de la technique présentée par Andre Paurenfeindt - par Fechtkunst.schule

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La dague est donc une arme intéressante d'un point de vue scénique qui propose une esthétique assez différente de ce que nous avons l'habitude de voir et peut également s'intégrer vers la fin d'une chorégraphie plus longue. Elle se prête bien aux petits espaces et donc aux petites scènes avec un public proche ou à la caméra, idéalement dans un lieu confiné. Elle n'est néanmoins pas dénué de techniques spectaculaires avec ses nombreuses projections.

Notons que c'est aussi l'arme des rixes par excellence et qu'elle est parfaite dans ce rôle d'autant qu'on trouve nombre de techniques pour faire face à une dague quand on n'est pas armé soi-même. Elle se prêtera aussi très probablement à l'opposition à des gourdins, bâtons ou à des coutelas. Pour pratiquer la dague il ne faut en revanche pas avoir peur de se confronter au corps à corps et à quelques techniques de cascade même si le choix est vaste entre les types de projection.

Je ne peux donc que vous encourager à mettre ces compétences dans votre panel d'escrimeur ou d'escrimeuse de spectacle. Au moins quelques techniques capables de tenir ou ou deux phrases d'armes, ou bien plus si cela vous plaît et que vous avez envie d'explorer le vaste univers de cette arme (et les quelques 71 jeux des traités de Paulus Hector Mair par exemple !).

[EDIT 2025 :] Cet article est le fruit de la préparation d'un court-métrage pour le Challenge FFE que j'avais tourné avec une amie. Nous y présentions un combat à la dague, fruit de plusieurs mois d'entraînement entre confinement et couvre-feu. Vu que beaucoup de pratiquants d'AMHE m'ont dit qu'il l'avaient beaucoup apprécié je vous le mets ici en lien :


Annexe : quelques liens utiles pour la dague germanique :

Voici les principaux travaux que j'ai utilisés pour écrire cet article et travailler les techniques de dague germanique.

Quelques traités traduits en français :

Le codex Wallerstein (vers 1400 pour la partie dague) traduit par l'AMHE du Maine

Le combat à la dague de Maître Hans Talhoffer (milieu XVe siècle) traduit par l'AMHE du Maine

La dague de Paulus Hector Mair (années 1540) traduit par Thomas Rivière

Quelques vidéos de techniques (en français et en anglais) :

Playlist de l'AMHE du Maine où l'on trouvera des techniques de dague issues du Codes Wallerstein et de Hans Talhoffer

Playlist de Fechkunst.schule présentant de nombreuses techniques de dague de Paulus Hector Mair

Playlist de Dreynschlag présentant les techniques de dague d'Andre Lignitzer