lundi 23 juillet 2018

Idées de rôles féminins tirés de l'Histoire et des légendes d'époque (3ème partie - 2 : l'époque moderne)

Il s'agit de la seconde partie de mon 3ème article sur les rôles de femmes armées tirés de l'époque moderne. Cette seconde partie se penchera un peu plus sur les exemples historiques de femmes un peu plus en marge de la société.

Duelliste et aventurière

Mademoiselle de Maupin, la plus célèbre des aventurières de l'époque (gravure anonyme vers 1700)
Il est impossible de parler des femmes portant l'épée à l'époque moderne sans évoquer l'histoire de Mademoiselle de Maupin. Célèbre grâce au roman que lui a consacré Théophile Gauthier en 1835 elle a, dés son époque défrayé la chronique. Escrimeuse mais aussi chanteuse d'Opéra, en costume d'homme ou de femme son histoire (peut-être parfois romancée) est rocambolesque avec cavale, duels et amants, hommes et femmes parfois aussi prestigieux que l'Électeur de Bavière ou la Marquise de Florensac, "la plus belle femme qui fut peut-être à son époque" ! Trop peu de films ou de spectacles lui ont été consacrés et c'est bien dommage.
Le destin de nombreuses femmes déguisées en soldat qu'on a évoquée dans la première partie de cet article est souvent assez rocambolesque. De même, d'autres femmes nobles se sont battues en duel, avec des femmes le plus souvent. N'oublions pas que, comme on l'a vu, à l'époque beaucoup de jeunes filles de la noblesses étaient éduquées à monter à cheval et instruite de l'escrime.
Catherine la Grande, future tzarine de Russie, quand elle avait quatorze ans et s'appelait encore Sophie Frédérique Augusta d'Anhalt-Zerbst est réputée s'être battue en duel avec l'une de ses cousines. Par la suite Catherine est réputée avoir été seconde dans huit duels féminins différents tout en insistant pour qu'ils se déroulent au premier sang.
Armement :  On est aux début de l'épée de cour qui supplante rapidement la rapière en France. C'est clairement l'arme du duel (même si Besnard en 1653 fustige le duel à la courte épée et au pistolet). Dans d'autres contexte on opposera l'épée de cour à d'autres armes de soldats ou bientôt de gendarmes comme le sabre, le fusil à baïonnette ou la pique... Notons que l'épée de cour peut avoir une lame triangulaire (conseillée pour le duel) mais aussi une lame plate (conseillée pour la guerre).
Techniques de combat : C'est là l'occasion de sortir la plus belle escrime de l'école française ! Celle de la fin du XVIIème siècle et du début du XVIIIème siècle utilise encore la main gauche, notamment en complément de la parade, ou les désarmements. Pierre Girard montre également des techniques contre le sabre ou la lance (voir aussi mon article sur les coups intéressant chez cet auteur) et Philibert de Latouche rappelle que l'on peut donner des coups de taille (appelés estramaçons) avec une épée de cour car, si ils ne sont pas très efficace, ils surprennent.

Pirate, Flibustière des Caraïbes

 Mary Read et Ann Bony, les deux plus célèbres femmes pirates

Les flibustiers pillaient les navires et les villes espagnoles durant la plus large part du XVIIème siècle. Si les Espagnols les pendaient haut et court comme pirates, la différence est que leur activité avait un semblant de légalité leur permettant de revendre leurs marchandises à la Tortue ou à la Jamaïque. Je vous invite pour plus de renseignements à consulter l'excellent site de Raynald Laprise sur la flibuste. Les pirates avaient une existence plus précaire, moins légale même si Nassau a pu faire office à un moment de république pirate. L'âge d'or de la piraterie se situe juste après la guerre de succession d'Espagne, de 1716 à 1726.
Occasionnellement des femmes ont été pirates ou flibustières et les écrivains, chroniquers e l'époque ou des siècles suivant ont beaucoup fantasmé sur la chose. Ainsi Jacquotte Delahaye a probablement été inventée vers 1940 par Léon Treich. Néanmoins de vraies flibustières ou pirates au féminin ont existé, accompagnant leurs époux en mer, combattant, s'habillant parfois en hommes...
Ainsi Marie-Anne Dieu-le-veult épousa le capitaine hollandais Laurens De Graff après l'avoir supposément menacé de ses pistolets, celui-ci ayant alors trouvé une femme au caractère digne de lui. Ce qui est sûr c'est qu'elle l'accompagna en mer, eut trois enfants avec lui et sa fille, Marie-Catherine est également réputée avoir provoqué un homme en duel.
Mais les plus célèbres restent Ann Bony et Mary Read, elles faisaient partie de l'équipage de Jack Rackham dont Ann Bony fut probablement la maîtresse (ainsi que celle de Mary Read qui s'habillait en homme au début de sa carrière). Elles furent capturées en 1720 après une heure de combat alors que leur équipage et leur chef, Rackham, était trop ivre pour se battre. Condamnées à mort, elles échappèrent à la pendaison en invoquant une grossesse. Mary Read mourut en prise de la fièvre jaune mais Ann Bony fut graciée par le gouverneur (son père était un planteur de Caroline du Sud) et on ne sait ce qu'il advint d'elle par la suite.
« Je regrette de vous voir dans un tel état, mais si vous vous étiez battu comme un homme, vous n’auriez pas à mourir comme un chien »
Ann Bony à Jack Rackham
Armement : les flibustiers et les pirates, outre des pistolets et des mousquets (peu utiles pour l'escrime) utilisaient des sabres d'abordage dont les formes ont varié du tessack suisse du XVIIème au sabre cuillère à pot du XIXème, mais aussi des haches, des piques d'abordage, des poignards et, parfois, des rapières (on les imaginera plutôt espagnoles) et des épées de cour.
Armes servant à la marine dans les Mémoires d'Artillerie de Pierre Surirey de Saint Remy (1696)
Style de combat : les flibustiers étaient parfois d'anciens soldats (surtout pour les Anglais de la Jamaïque), les pirates étaient des marins à l'origine. Il y avait peu de nobles et de bourgeois ayant appris l'escrime. On optera donc pour un style avec peu de technique. On peut néanmoins s'inspirer des techniques allemandes de dussack, des techniques anglaises de backsword (le sabre d'abordage étant similaire aux armes secondaires des fantassins), ainsi que les techniques plus tardives de cutlass ou de sabre du XIXème siècle. Si on veut simuler un combat d'abordage il faudra apprendre à combattre en groupe sur de petits espaces, autrement on pourra s'amuser à faire forces acrobaties.
Notons qu'un groupe d'études d'AMHE, les flibustiers de Lémurie, étudie le sabre d'abordage français. Par ailleurs M.J. de Saint Martin a, pour une époque très légèrement plus tardive, consacré un chapitre de son traité au combat d'abordage, et vient de paraître en ligne le manuscrit du lieutenant William Pringle Green traitant du combat au sabre, au pistolet et des tactiques d'abordage et qui décrit même quelques technique de combat avec le pistolet en arme de main gauche ! Une transcription serait en court...

Gladiatrice des îles britanniques

En Écosse et Irlande, au début du XVIIIème siècle des gladiateurs modernes s'affrontaient dans des combats non létaux (en principe) pour le plaisir du public. Donald McBane, l'auteur de The Expert Swordsman's Companion fut l'un d'entre eux et combattit notamment à Londres dans le Beargarden (sorte d'arène urbaine où on combattait également des animaux). Les paris allaient bon train et les armes n'étaient pas émoussées, faisant couler le sang ! Parmis ces gladiateurs Ben Miller, auteur de l'ouvrage Irish Swordsmanship: Fencing and Dueling in Eighteenth Century Ireland cite de nombreux noms de gladiatrices irlandaises des années 1720-1730 : Mary Welch, the "Invincible Irish championess," Bonduca O’Brian, “the bold Female Hibernian Heroine,” Mary Waller, the “Hibernian”, et Lætitia Mac-Guire, “well-known by the name of the bold Quaker.”. Il cite également un témoignage d'époque décrivant la réalité sanglante de ces combats :
"Their weapons were a sort of two-handed sword, three or three and a half feet in length; the guard was covered, and the blade was about three inches wide and not sharp—only about half a foot of it was, but then that part cut like a razor. The spectators made numerous bets, and some peers who were there some very large wagers. On either side of the two amazons a man stood by, holding a long staff, ready to separate them should blood flow. After a time the combat became very animated, and was conducted with force and vigour with the broad side of the weapons, for points there were none. The Irishwoman presently received a great cut across her forehead, and that put a stop to the first part of the combat. The...third combat was fought for some time without result, but the poor Irishwoman was destined to be the loser, for she received a long and deep wound all across her neck and throat. The surgeon sewed it up, but she was too badly hurt to fight any more, and it was time, for the combatants were dripping with perspiration, and the Irishwoman also with blood. A few coins were thrown to her to console her, but the victor made a good day’s work out of the combat."
"Leurs armes ressemblaient à des épées à deux mains de trois pieds ou trois pieds et demi ; la garde couvrait la main et la lame mesurait environ trois pouces de largeur et n'était pas affûtée - seulement un pied de celle-ci et cette partie était coupante comme un rasoir. Les spectateurs lançaient de nombreux paris dont certains étaient très élevés. Des deux côtés des deux amazones se tenait un homme qui, un long bâton à la main, était près à les séparer si le sang venait à couler. Après un certain temps le combat devint très animé et fut conduit avec force et vigueur avec le tranchant de leurs épées car on n'utilisait pas de coups d'estoc. L'Irlandaise reçu ainsi une grande coupure d'un côté à l'autre du visage ce qui mit fin au premier combat. Le troisième combat se déroula pendant quelque temps sans résultat, mais la pauvre Irlandaise était destinée à perdre, car elle reçut une longue et profonde blessure tout autour de sa nuque et de sa gorge. Le chirurgien la recousit, mais elle était trop gravement blessée pour combattre encore, et il était temps, car les combattantes dégoulinaient de sueur, et l'Irlandaise de sang également. Quelques pièces lui furent lancées pour la consoler, mais le cette journée fut une bonne journée de travail pour celle qui gagna ce combat." (traduction personnelle très perfectible)
On imagine très bien reproduire cela en escrime artistique (avec des épées non affûtées et de fausses blessures), sur un scénario de combat ou même tout autre scénario impliquant une agression réglées à l'épée, l'Irlande étant de l'avis de Ben Miller l'Ouest sauvage de l'époque, contrée très dangereuse grouillant de bandits.

Armement : les Irlandais maniaient des épées à panier (basket-hilt sword) similaires aux broadswords écossaises, c'est donc cette arme qui devra équiper les escrimeuses. Les escrimeuses étaient probablement en tenues civile, les témoignages ne parlant pas de tenues d'hommes il faut supposer qu'elles portaient des vêtements féminins de l'époque typique des basses classes auxquelles elles appartenaient.
Épée à panier anglo-irlandaise d'un régiment de cavalerie stationné en Irlande (vers 1740)


Style de combat : nous ne possédons pas de manuel de broadsword irlandais mais les Écossais nous en ont laissé plusieurs. La broadsword a même très largement influencé les techniques de sabre britannique plus tardives. Il s'agit d'une arme lourde frappant surtout de taille même si l'estoc est possible. Cependant, comme indiqué dans le témoignage, en cas de combat d'exhibition l'estoc était exclu. De même probablement que les coups mortels tandis que les coups spectaculaires privilégiés, le style de combat doit être très expansif car il s'agit d'un spectacle (cela tombe bien, notre représentation aussi) !

Quelques liens utiles :

Liste de femmes dans la guerre au XVIIIème siècle
Article sur Mademoiselle de Maupin
Un autre article sur la Maupin
Article sur les duels féminins évoquant l'histoire de Catherine de Russie

Livre de Bernesson Little sur les mythes de la piraterie (Extrait en ligne sur les femmes pirates)
Article Facebook de la page Irishswordsmanship sur les femmes gladiatrices

Voilà pour l'époque Moderne, le prochain et dernier article de cette série traitera du XIXème siècle (de la Révolution française à 1914).

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