mardi 19 juin 2018

Le public

Le public est au cœur de l'escrime de spectacle puisque sans public il n'y a pas de spectacle. Il serait la raison pour laquelle nous combattons et le contenter serait notre but et nous contraindrait à faire en sorte qu'il voit et comprenne ce que nous faisons. Analysons donc tout cela...
Public au Puy du Fou

Nous faisons d'abord de l'escrime pour nous-même !

Cette affirmation peut paraître provocatrice mais si nous avons choisi de présenter un spectacle d'escrime c'est d'abord parce que nous aimons cela : le spectacle ET l'escrime. C'est évident pour les amateurs qui trouvent là un objectif pour présenter quelquechose de propre et convenable, se mettre un défi, mais ça l'est aussi pour les professionnels. Parce que certes ils sont payés et doivent manger, mais si ils n'aimaient pas d'abord ça ils auraient fait un autre métier plus lucratif. Je n'ai pas entendu parler que cela soit un métier très lucratif (bien moins qu'un trader, un cadre supérieur et même probablement un professeur du secondaire) et la plupart semblent plutôt vivre difficilement de leur art, tout comme les Maîtres d'Armes dont la condition est de plus en plus difficile.
Donc nous faisons d'abord cela parce que nous voulons nous faire plaisir, parce que nous aimons les belles passes d'armes, l'escrime historique, évoluer avec grâce, être sur scène et j'en passe...
Le public est donc d'abord un prétexte pour exercer notre art même si le plaisir de le voir applaudir et apprécier notre prestation est immense et grisant !

Le public est inculte et toujours heureux de voir des lames tinter.

Pour ce qui est des applaudissement avouons tout de même que, la plupart du temps il est facile de les obtenir. Soyez honnête : combien de fois, à des fêtes à la saucisse pseudo-médiévales avez-vous assisté à de piteuses démonstrations de tâcherons tâchant de mimer un combat "médiéval", et combien de fois, malgré votre désespoir profond devant cette prestation, combien de fois le public a-t-il applaudit sincèrement ? Hélas (?), il suffit pour les enfants et leurs parents de voir deux "chevaliers" vaguement costumés faire tinter leurs épées l'une contre l'autre pour être heureux. J'ai également parlé dans un précédent billet de l'escrime de paysans présentée dans la plupart des films médiévaux et qui ne semblait pas poser de problèmes. Et en croyez pas que l'escrime à la rapière soit traitée différemment, faites tinter des lames avec de grandes plumes et le public sera content !
Il aurait de quoi désespérer, cesser de s'entraîner, de répéter inlassablement ses combats pour y mettre de la vitesse, du jeu, de l'intention... J'en tirerais surtout la conclusion que l'on a finalement peu de pression et que surtout, on a ainsi la liberté de tout tenter. Tentons, de toutes façons ils seront quand même contents, et peut-être le seront-ils encore plus ?


En principe j'essaie de ne pas stigmatiser des troupes mais quand on se présente aux championnats du Monde avec ce... truc, On s'expose aux critiques légitimes !

Le public peut progresser et il sait malgré tout faire la différence.

Malgré tout, présentez à vos amis non escrimeurs deux combats : un truc de tâcherons mal fini et un combat léché et travaillé, réaliste, engagé et crédible : vous verrez qu'ils sauront faire la différence ! Il y a très longtemps on m'a comparé cela au canigou et au foie gras : des gens qui n'on jamais mangé que du canigou trouverons cela plutôt pas mal, mais faites-leur goûter au foie gras et ils en voudront plus jamais manger de canigou ! (si vous trouvez une version végane plus consensuelle je prends).
 
Vous pensez vraiment qu'ils pourront revoir de la merde après avoir vu ça ?

C'est quelquepart déjà notre cas : nous nous gâchons le plaisir en voyant de nombreux combat parce que nous sommes devenus exigeants. Cette exigence, le public peut l'acquérir lui aussi. Quelquepart il l'a déjà acquise dans les films d'action de combat à mains nues. Avec l'arrivée des films de Hong Kong et des arts martiaux dans le cinéma américain il est désormais inconcevable de filmer de la baguarre à l'ancienne comme on en voyait encore dans les années 80. Faisons ça pour l'escrime aussi, c'est possible : il faut être exigeants.

En guise de conclusion : ne plus se cacher derrière le public pour justifier des choix boiteux.

Au final je crois que je me lasse d'entendre les gens justifier qu'ils amplifient le mouvement "pour que le public comprenne" ou que si on va trop vite "le public ne suivra pas". Je crois que le public verra d'abord l'intention et le réalisme et si une passe d'arme est trop complexe pour son niveau d'escrime il y aura un effet "mais comment il/elle a fait ça ?", la même stupéfaction que devant les tours d'un magicien avec le bonus "wouahh il/elle est trop fort.e !"
Dans la vidéo d'Adorea montrée plus haut les coups sont historiques, c'est rapide, engagé et je ne pense pas que le public lambda comprenne absolument tout. Pourtant ça envoie, ça impressionne et ça a plu à tous ceux à qui j'ai montré ce combat !
Donc, même si on est conscient que le public sera très probablement bienveillant et content de voir des gens agiter des épées on se doit de le respecter en lui présentant ce que l'on sait faire de meilleur et en ne se cachant pas derrière lui pour justifier de ne pas respecter la logique de l'arme, du combat ou des personnages.

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