vendredi 23 janvier 2026

L'intérêt de pratiquer le combat d'opposition (pour l'escrime de spectacle)

Si j'ai évoqué l'intérêt de pratiquer l'escrime (ou toute autre forme de combat d'opposition) au cours de plusieurs articles précédents je n'y avais jamais consacré un article spécifique. Nous allons donc parler ici de ce que peut vous apporter une pratique complémentaire à l'escrime de spectacle. Se confronter à du combat peut indéniablement être un bon apport à notre pratique même si il s'agit évidemment ici de simulation et/ou de jeu puisque personne n'envisage de se battre avec des épées tranchantes et pointues.

Par combat ou escrime d'opposition j'entends ici le fait de s'affronter, à deux ou à plusieurs, de préférence avec des armes ou des simulateurs d'armes. Cela inclue les compétitions bien sûr, mais aussi (et surtout) les "assauts" ou les "sparrings" voire toute pratique qui vous mettra dans cette situation avec normalement un vainqueur et un vaincu. Les éventuels entraînements à ces situations d'affrontement en font donc également partie.

En revanche j'exclurai les arts martiaux sans opposition mais aussi les pratiques de self défense sans réelles simulations de mise en pratique.

Notons que l'on part ici du postulat d'une pratique amateur que l'on ferait en complément de l'escrime de spectacle. On ne parle pas ici de s'y impliquer à fond mais de pratiquer à côté pour devenir un meilleur escrimeur ou escrimeuse de spectacle. Bien sûr que l'on peut se prendre au jeu et on espère bien prendre du plaisir à cette autre pratique, mais l'idée ici n'est pas forcément de pratiquer intensément et à haut niveau (on peut toujours, mais on n'a pas forcément besoin de ça pour que cela nous apporte des compétences).

Il reste à voir ce que cela va nous apporter réellement et pour cela je vais détailler deux parties : sur la meilleure compréhension du combat mais aussi de meilleurs automatismes.

L'analyse des différentes pratiques fera l'objet d'un autre article (consultable ici)

Sparring d'exhibition de l'AMHE Arras lors d'un festival en 2025
(photo : la Voix du Nord)

Une meilleure compréhension du combat et de ses enjeux 

Le premier intérêt de pratiquer du combat en opposition c'est une meilleure compréhension de ce qu'est le combat. Là, quelle que soit l'opposition, on comprendra le besoin de feinter ou de provoquer la faute, de tromper l'ennemi pour le toucher, c'est ici valable quelle que soit la discipline. On verra ainsi le combat de façon différente, moins "chorégraphique" mais comme un nécessaire enchaînement d'actions et de réactions. Avec le temps ou un bon formateur on comprendra l'importance de ne pas se jeter sans plan ou attendre passivement sans stratégie. Un escrimeur ou une escrimeuse saura, à force, distinguer ce qui est plus ou moins martial dans les gestes et la chorégraphie qu'il construira ensuite avec son ou ses partenaires. Il pourra faire le choix de ne pas opter pour des gestes martiaux (ou du moins pas à 100%) mais il ou elle aura expérimenté.

En poussant plus avant on pourra également mieux comprendre les profils de combattants, si on est plus offensif ou défensif, conquérant, blindeur, presseur ou contreur par exemple. Notons que cela peut néanmoins être très impacté par les règles de la pratique qui peuvent favoriser tel ou tel profil (le plus souvent les profils offensifs avec des règles de non-combativité). Néanmoins on peut en apprendre pas mal, sur soi d'abord, sur les autres ensuite. On a en effet tout un panel de combattants à observer et à interroger, comprendre comment ils fonctionnent. N'hésitez pas à le faire, je n'ai moi-même vraiment compris le blindeur qu'en en discutant longuement avec le Baron (qui est naturellement un contreur-blindeur), ce n'était pas du tout naturel pour quelqu'un porté naturellement à l’initiative comme moi (je suis clairement un conquérant-presseur).

Enfin, pratiquer permet également de mieux comprendre la philosophie d'un combat et les phases de celui-ci : la phase d'observation du début, le risque de surconfiance quand on domine ou les questionnements quand on est dominé ou même la fatigue qui s'accumule avec les pertes de lucidité. On a l'occasion de le ressentir et de mieux construire le récit de son combat en se basant sur quelquechose de moins artificiel. La compétition (ou, dans le cas d'un GN, le fait d'incarner un rôle et un personnage qui ne veut pas mourir) peut permettre de ressentir un peu de la pression qui pèse sur le combattant, de sa peur de la mort. Bien sûr, nous sommes d'accord, cela n'est qu'un ersatz de la véritable peur ressentie en situation réelle. Néanmoins on notera que les armées stressent leurs combattants à l'entraînement pour mieux les aguerrir, on n'est donc pas dans le faux en agissant ainsi.

Combat d'escarmouche lors du GN "bagarre" Faide de l'association Time Freeze en 2025
(photo : Damien Charpentier)

De meilleurs automatismes

Un autre avantage à pratiquer le combat en opposition c'est que vous progresserez plus vite, du moins dans certains domaines, ceux qui sont utiles au combat. Vous acquerrez de cette façon des automatismes que vous pourrez réactiver en escrime de spectacle.

Vous apprendrez ainsi plus vite à faire des fentes efficaces, à ne pas vous effondrer en les faisant sous peine de vous voir sanctionner d'une touche. De même, vos parades, vos actions au fer devront être efficaces et non cosmétiques. Vous apprendrez également à reculer pour vous défendre, ou du moins que si vous en reculez pas vous prenez plus de risques et vous arrivez vite à une distance de corps à corps. Vos déplacements devront être bons sous peine de vous pénaliser, de même que votre structure. Comprenons que tous ces défaut vous gêneront également pour faire une bonne chorégraphie d'escrime de spectacle mais on le fera toujours puisqu'on est en collaboration. Ici vous n'avez pas le choix sous peine de vous faire toucher et vous n'avez normalement jamais envie de perdre (ce qui n'empêchera pas d'accepter la défaite, mais on joue pour gagner, ou du moins faire du mieux qu'on peut).

Avec cette petite pression vous apprendrez normalement plus vite la gestion des distances et du tempo. Celle-ci est aussi essentielle, il existe bien des exercices pour la prendre en compte, des explications théoriques mais c'est aussi par la mise en pratique, par l'expérimentation, qu'on assimile cette notion. De plus, vous aurez peut-être un enseignant pour vous aider à la comprendre et à la percevoir, c'est notamment le cas à l'épée sportive où vous devrez assimiler la distance où vous pouvez toucher au bras ou au corps (mais aussi celles où votre bras ou votre corps sont en danger). Avec la pratique vous assimilerez également mieux le tempo, le rythme du combat et ce que signifie le fait de "voler un temps" à votre adversaire (ou vous le faire voler, ce qui risque plus souvent de vous arriver au début).

Enfin, dans mon dernier article je parlais d'anticiper les ripostes et les enchaînements, c'est aussi quelquechose qu'une pratique en opposition vous forcera à faire avec bien plus de pression que pour un combat chorégraphié. Vous serez forcés de mieux placer votre arme sur vos parades, d'apprendre plus d'enchaînements pour avoir une meilleure liberté de mouvement, gestes que vous pourrez facilement replacer dans le cadre de l'escrime de spectacle. Vous simplifierez également vos gestes, vous réduirez vos coupés ou vos dégagements, apprendrez à gérer les gestes parasites. Et même si vous me dites que vous préférez les exagérer en représentation cela ne sera pas forcément un problème car qui peut le plus peut le moins.

Un dernier avantage de pratiquer le combat d'opposition se traduit par une meilleure sécurité en général. Tout d'abord vous allez apprendre à parer par réflexe, donc à arrêter des attaques qui n'étaient pas prévues à cet endroit là. C'est évidemment toujours utile si votre partenaire se trompe dans son attaque ou maîtrise mal celle-ci. Je vous le conseille tout particulièrement face à un jeune gars de 18-20 ans qui débute et est un peu trop enthousiaste d'avoir une épée entre les mains et a tendance à s'emballer. Soyons clairs, il faudra qu'il apprenne très vite à se réfréner mais en attendant ce n'est pas plus mal de lui mettre en face quelqu'un qui sait arrêter une attaque. La sécurité va aussi se jouer à une meilleure compréhension du combat, de meilleurs "instincts". Vous comprendrez mieux ce qui se passe, les situations, et vous serez plus à même d'identifier les dangers, notamment liés à la distance mais pas seulement. Cela est valable pour ce que font votre ou vos partenaires mais également pour vous-même et à quel point votre prochaine action est potentiellement dangereuse ou, au contraire, sera sans risques quoiqu'impressionnante.

Challenge International d'Escrime à l'Ecole polytechnique
© Ecole polytechnique / Institut Polytechnique de Paris / J.Barande
 

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Je ne peux donc que vous inviter à pratiquer en parallèle le combat d'opposition, que ça soit des AMHE, de l'escrime sportive ou autre chose, vous en tirerez beaucoup de bénéfices pour votre pratique d'escrime de spectacle. Évidemment il faut que ça vous plaise, que vous en ayez envie, que vous y preniez du plaisir ou que vous soyez tellement investi dans l'escrime de spectacle que vous êtes prêt ou prête à faire cet effort. On peut tout à fait acquérir un bon ou un très bon niveau en escrime de spectacle mais le combat d'opposition vous aidera à progresser plus vite et à mieux comprendre certaines choses. Ajoutons que c'est en général une pratique un peu plus physique que l'escrime de scène et que le cardio que vous ferez en plus vous sera lui aussi bénéfique. N'hésitez donc pas à franchir le pas, il y a peut-être un club près de chez vous et si vous êtes en France il y a de fortes chances que vous pratiquiez déjà au sein d'un club FFE où vous pourrez vous essayer, parfois sans plus de frais, à l'épée au fleuret ou au sabre.

jeudi 8 janvier 2026

Anticipez vos ripostes et vos enchaînements !

Bon alors il faut qu'on parle d'un truc que la plupart des gens expérimentés font plus ou moins mais qu'on vous apprend rarement à faire : anticiper sa riposte. En fait on demande même aux débutants de faire le contraire : revenir en garde après une attaque ou une parade. Or, si c'est bien pour les débutants parce que... euh au fait, pourquoi ? Bon, je vais demander au Baron de Sigognac, il est Maître d'Armes, il devrait savoir. Donc si c'est bien pour les débutants c'est une habitude à perdre assez vite. Et pourtant personne ne vous le dit jamais, même si on ne vous embête pas avec ça au bout d'un moment. Je vais donc énoncer des choses qui vont probablement (j'espère) vous sembler évidentes mais comme je n'entends jamais personne les énoncer je pense que c'est bien de le faire. On va d'abord se pencher sur le retour en garde avant de voir la nécessité d'anticiper.

Enchaînements dans Infantery sword exercice par Henry Angelo (the younger) 1817

Pourquoi revenir en garde c'est bien pour un débutant

Par le Baron de Sigognac

On fait ça nous ? Heu... Alors... Certes, mais... c'est compliqué. Bonjour à tous, ici le Baron de Sigognac pour vous desservir. 

Vous l'aurez compris, le capitaine nomme par retour en garde, une étape artificielle ou nous nous forcerions à revenir à notre position initiale de jambe, mais surtout de main. Je passe les différences de conception d'une garde en escrime médiévale de celle moderne. 

Chez un débutant, elle peut s'observer aussi bien dans une pratique sportive qu'artistique. Les objectifs tactiques sont là encore différents, mais reposent sur la nécessité commune d'apprendre une décontraction du bras armé qui suivrait grossièrement ce schéma : le développement de l'offensive ou défensive, le relâchement des épaules puis du reste du bras jusqu'à revenir en garde au bout d'un certain temps. Et c'est grâce à ce relâchement que l'escrimeur peut habilement enchainer ses actions de mains défensives ou offensives que nous pouvons là encore résumer ainsi : action 1 / relâchement pouvant aller jusqu'à un retour en garde complet, mais pouvant s'interrompre avant / action 2 /...

Or, un débutant à tendance à se raidir sur ses actions. De fait, le forcer à revenir en garde l'aide à se corriger et se prémunir de cet état. Le tout en travaillant le besoin par défaut, faute de mieux, dans l'attente, de se mettre en garde pour fermer des cibles, favoriser des actions, incarner une certaine posture... Sans cela autant leur demander de juste faire tomber leur bras. C'est d'ailleurs une étape pédagogique parfois. Mais gardons à l'esprit qu'il s'agit, surtout en escrime de scène, d'un moment visant l'apprentissage du relâchement nécessaire pour pouvoir enchainer diverses actions de mains.

Gardes dans Hungarian & Highland Broad Sword par Henry Angelo (1799)

 Le problème du retour en garde

Après ces explications pédagogiques, passons maintenant aux non-débutants : 

Revenir en garde après une attaque cela peut être martialement intéressant dans le sens où, si on n'a pas d'idée après, autant se protéger. Donc, si vous prévoyez une attaque où le défenseur ne riposte pas et où l'attaquant n'enchaîne pas avec une autre attaque, l'attaquant devrait logiquement revenir en garde après ça. Cela signifie donc qu'il ne veut dont pas enchaîner avec une autre attaque qui pourrait potentiellement l'exposer, mais aussi que le défenseur n'est pas en mesure de riposter immédiatement parce que la parade ou l'esquive qu'il a utilisé ne le lui permet pas ou simplement qu'il ne le veut pas parce qu'il est par exemple sur la défensive, en phase d'observation. Cela peut permettre de jouer un début de combat prudent, où les adversaires se testent. Mais ça ne fera pas un enchaînement comme on aime en voir.

Or, si on veut un enchaînement il faut que la riposte soit assez rapide et l'attaquant initial n'a donc probablement pas eu le temps de revenir en garde, il est donc ouvert et vulnérable, d'où la riposte. Cela suppose aussi que le défenseur ne se remette pas en garde non plus avant de riposter, qu'il riposte depuis sa position de parade (ou d'esquive). Si les deux se remettent en garde on aura quand même un truc très bizarre pour le spectateur et une coupure dans l'enchaînement. En gros ça sera lent et un peu pataud. Donc clairement il faut éluder cette phase de retour en garde dés que l'on monte un peu en niveau. Mais il y a un peu plus que ça.

Parade de quarte dans L'Art de l'Escrime dans toute son étendue de Baltazar Fischer (1796)

Anticiper avec la défense adéquate 

Oui parce qu'il ne suffit pas de le dire pour le faire bien. Vous remarquerez que l'on ne peut pas correctement effectuer toutes les ripostes depuis certaines parades. Ainsi il est relativement difficile d'envoyer une attaque de taille après une parade de quarte, surtout si la pointe est bien vers le ciel façon antenne. Vous pouvez éventuellement riposter dans la même ligne si vous êtes bien bras court (ce qui veut dire que vous n'avez pas eu à bloquer une attaque trop brutale) mais c'est à peu près tout. La logique ici serait plutôt que l'attaquant enchaîne une nouvelle attaque. On a donc ici une parade très enseignée qui serait plutôt une parade de panique. En revanche si, en parant, vous avez déjà la pointe vers l'adversaire vous pouvez immédiatement riposter en estoc. C'est donc la bonne parade pour renvoyer un estoc, et si vous vouliez renvoyer une taille considérez plutôt la parade de prime haute qui vous permet de renvoyer direct en vertical, en diagonale voire en horizontal de l'autre côté.

Je ne vais pas multiplier les exemples mais vous voyez ainsi, avec une parade commune, comment le choix de celle-ci et la forme que vous lui donner influencera grandement le geste suivant : enchaînement d'attaques (parade, de quarte pointe en l'air), riposte en estoc (parade de quarte, pointe vers l'adversaire) ou riposte en taille (parade de prime). Évidemment ça va dans l'autre sens : si vous attaquez par exemple en taille vers votre côté armé vous aurez du mal à faire une parade de quinte sur une riposte à la tête. La quinte inversée voire une interception de la lame pour la frapper en quarte (avec ou non un liement) seront mieux indiquées. Bref, l'idée c'est de suivre la biomécanique ou de réfléchir à ce que vous faites avant si vous voulez arriver à un coup précis (parce que vous l'aimez bien, que vous avez prévu de finir comme ça ou pour toute autre raison scénaristique).

Je dois avouer que je construis plutôt mes combats avec la première méthode : je pare et je vois ce que martialement je pourrais faire après pour mettre en danger l'autre, ou quel coup sympa je pourrais placer, si il n'y a rien de bien ou qu'on l'a déjà fait 2 ou 3 fois, alors j'essaie avec une autre parade. Bon, avec l'expérience et la lecture de traités on a plein d'idées et ça va vite mais au début on teste et voilà. Malgré tout la seconde méthode est tout aussi valable et je l'utilise au moins quand je veux placer une enchaînement précis (souvent un truc cool vu dans un traité). Notons que, prévoir les cibles à l'avance est une méthode intéressante si vous n'avez pas un énorme bagage de techniques, donc si vous être débutant ou n'avez que quelques années d'escrime et n'avez pas vu des dizaines de techniques. Cela vous oblige à réfléchir comment amener un coup depuis une position de parade ou comment faire pour justifier un enchaînement d'attaques. C'est donc très formateur.

Manuel théorique et pratique d’escrime (Fleuret, Épée, Sabre) par Émile André (1908)
 

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Voilà donc pour ce court article. Je me répète, j'ai vraiment l'impression d'énoncer des évidences et c'est probablement ce que font, au moins instinctivement, la plupart des escrimeurs et des escrimeuses artistiques. Pourtant, comme cela n'est jamais dit, je pense que cela n'est pas forcément clair dans la tête de tout le monde. Beaucoup de gens, même quelques années d'expérience, ne semblent pas bien connaître ce qu'on peut enchaîner après telle ou telle parade ou après tel ou tel coup. Donc pensez-y, testez, soyez fluides, ça sera plus joli.