lundi 28 octobre 2024

Les excuses : "On ne peut pas savoir comment ils faisaient exactement à l'époque"

Aujourd'hui une excuse qui a parfois été invoquée dans les commentaires de mes articles sur l'impossibilité de complètement connaître l'escrime historique. "De toutes façons on ne peut pas savoir comment ils faisaient exactement à l'époque" la suite sous-entendue est donc qu'on peut faire ce qu'on veut vu qu'on ne sait pas ce qui est vraiment historique ou pas. Donc faire des voltes à l'épée longue suivies d'attaques directe aux jambes avant d'enchaîner sur un "huit" (ou une "croix") en tenant son épée comme une hache de bûcheron, faire d'immenses coups de taille à la rapière  etc.

Hé bien attaquons-nous ici à cette excuse un peu facile. Parce que d'abord nous avons quand même un certain nombre de moyens de savoir à quoi ressemblait l'escrime de telle ou telle époque, mais nous avons même aussi les moyens de l'apprendre relativement facilement (du moins la connaissance est assez accessible, après il faut bosser les techniques).

Couverture de La noble science des joueurs d'épée,
traduction française du traité d'A. Paurenfeindt (1538)

Connaître l'escrime historique

L'Histoire étudie le passé à partir de divers types de sources et l'Histoire de l'escrime ou, plus généralement du combat armé suit les mêmes règles. C'est finalement un objet historique comme un autre, comme l'histoire de l'architecture, de la politique, des techniques industrielles etc. C'est un sujet qui a beaucoup été délaissé par les historiens professionnels même si il avait déjà été étudié par quelques pionniers dés les XIXe et XXe siècles. Le développement d'internet à la fin des années 1990 a permis un bien meilleur accès aux traités, une bien meilleure diffusion des transcriptions, des traductions et des études sur l'histoire du combat à travers les âges. C'est ainsi que sont nés les Arts Martiaux Historiques Européens (AMHE), entraînant bientôt la création d'associations et la diffusion à un plus grand public.

On n'étudie pas sans sources et pour l'histoire de l'escrime ou des arts martiaux en général on a trois types de façons d'accéder à la connaissance :

Les traités d'escrime : le plus ancien connu ne remonte pas avant la fin du XIIIe ou le début du XIVe siècle. C'est évidemment la source la plus précise même si ils ne sont pas toujours très clairs pour de nombreuses raisons (codes d'écriture différents, pédagogie pas encore très au point, contraintes techniques etc.). Ils décrivent des catalogues de techniques, parfois aussi des approches du combat plus "tactiques". Notons que, même très clairs, ils ne nous donnent l'escrime que dans certains contextes parfois proto-sportifs et dans les classes sociales assez riches pour se les procurer. On n'a donc pas toute l'escrime mais c'est déjà pas mal et c'est le mieux qu'on puisse espérer.

Les sources secondaires : il s'agit ici d'abord des sources iconographiques (peintures, gravures, dessins, miniatures, bas-reliefs etc.) et littéraires (sagas vikings, romans de chevalerie, récits, sources judiciaires etc.). Ces sources sont précieuses quand on est à des époques où il n'existe pas de traités. Et même à celles-ci elles peuvent compléter, confirmer ou infirmer certaines hypothèses et restent des sources très utiles. Elles sont aussi plus difficiles à manier parce qu'il y a généralement des codes à connaître pour lire une image par exemple (mais ces codes ont été étudiés et ont connus). Elles sont néanmoins de précieuses alliées dans notre recherche de connaissance.

L'archéologie du geste : ici on expérimente le geste, tout comme un archéologue peut expérimenter la fonte du bronze ou la taille de silex. On teste, on regarde ce qui fonctionne ou pas avec les armes d'époque en fonction de principes martiaux et biomécaniques universels mais aussi en cohérence avec le contexte d'emploi. C'est le complément indispensable des deux autres et l'on peut ainsi faire des va-et-vient entre les différentes sources.

Après il faut aussi confronter les sources entre elles et confronter les travaux des différents chercheurs. Et ainsi, avec les années d'étude cumulées des différents chercheurs on peut s'approcher plus ou moins près de ce que c'était que le combat armé à telle ou telle époque, dans tel ou tel contexte. Évidemment, comme toute connaissance, elle peut être soumise à remise en question, à des révisions, parfois radicales. Mais on sait qu'il s'agit d'une connaissance construite sérieusement, pas d'une hypothèse farfelue posée comme ça.

Notre choix ensuite, en tant qu'escrimeurs, c'est de la reconstituer, d'en présenter une hypothèse plausible dans l'état des connaissances actuelles. On dépasse un peu le cadre historique puisque l'Historien ne s'arrête qu'à des certitudes, mais nous, nous voulons montrer, il faut donc se risquer à intégrer aussi les hypothèses plausibles pour avoir une escrime complète. Donc oui, on peut parfois "inventer" des trucs, mais seulement si c'est cohérent avec tout ce que l'on connait déjà.


Oui, il y a même des gens comme ACTA qui font des recherches sur les combats de gladiateurs !

Apprendre et reproduire l'escrime historique

L'étape suivante est d'assimiler cette connaissance. Je vais ici très vite redire ce que j'ai déjà développé dans un précédent article, et aussi dans celui-ci, allez donc les lire si vous voulez la version longue.

Donc pour vous renseigner vous avez évidemment l'option idéale : vous plonger dans les traités, lire ceux qui les ont étudiés, travaillent dessus, échanger avec ces personnes etc. C'est le plus long mais évidemment le meilleur, le plus proche, le plus complet. L'autre option est beaucoup plus facile : regardez les vidéos et reproduisez, ou inscrivez-vous dans un club d'AMHE et apprenez avec un instructeur. Vous ne serez peut-être pas au sommet de la connaissance de telle ou telle tradition ou maître d'armes mais globalement vous apprendrez des choses correctes et pourrez facilement jouer avec elles pour créer des combats chorégraphiés.

L'étape suivante est de sécuriser certaines techniques : remplacer les pointes au visage par des pointes à la poitrine, sécuriser les clefs, les projections, les coups. Là c'est du pur boulot d'escrimeur de spectacle. Il est en général assez facile et ne doit pas être un véritable obstacle pour quelqu'un d'un peu initié.

La dernière étape est de construire votre combat, de façon cohérente, en sélectionnant les bonnes techniques. Les bonnes techniques sont celles que vous aimez, qui s'insèrent bien dans la thématique de vos personnages, de votre scénario, du moment où elles arrivent dans le combat, mais aussi les techniques qui impressionneront vos spectateurs, qui rendront le mieux sur scène.

 

Ici les gens de l'AMHE du Maine vous présentent une vidéo très didactique sur le combat à la dague selon le Codex Wallerstein

***

Ainsi, si l'escrime historique ne peut être absolument connue dans ses moindres détails on a vu qu'il y avait tout de même des moyens d'en avoir une bonne idée. Et ensuite des ressources pour l'assimiler. On peut ainsi construire un combat respectueux de ce que l'on savait de l'escrime de l'époque mais aussi intéressant et spectaculaire. Donc cessez de vous cacher derrière la fausse excuse que cela ne servirait à rien d'étudier une escrime qu'on ne pourra jamais connaître exactement !

lundi 21 octobre 2024

Les excuses : "Ce n'est pas important que ça soit historique de toutes façons"

C'est désormais le tour de se pencher sur une excuse classique : pourquoi faire de l'escrime historique ? Quel intérêt ? Cela n'est pas vraiment important.

Alors, oui, il n'y a pas forcément de prétention historique dans l'escrime de spectacle ou l'escrime artistique. On est là pour faire du spectacle avec des épées. Mais bon, je ne sais pas pour vous mais moi si je fais ça c'est aussi pour me battre "comme les chevaliers" ou "comme les Mousquetaires", donc ça me chagrine que ça ne soit pas trop ça. Mais au-delà de ça j'ai quelques arguments un peu plus étayés : le respect du commanditaire et du public mais aussi, tout simplement, le respect des armes que l'on manie.

"Histo ? Et pour quoi faire ???" Evil Dead III de Sam Raimi - 1994
(parfois le baron m'influence inconsciemment dans mes choix d'illustrations)

Le problème des spectacles dans des lieux historiques

Je commencerai par une première remarque : une bonne partie de vos spectacles se dérouleront dans des lieux historiques, souvent de châteaux d'ailleurs. Vous y représenterez des personnages historiques ou, au moins, des types de personnages ayant existé, vous parlerez d'Histoire donc. Un certain effort de costume vous sera demandé même si vous ne faites pas de reconstitution historique et que votre spécialité c'est l'escrime. Alors justement, votre spécialité c'est l'escrime, donc pourquoi présenter une escrime voire des armes totalement fausses historiquement ? Pourquoi faire n'importe quoi en matière d'historicité alors qu'on vous embauche pour jouer des chevaliers ou des mousquetaires ? N'est-ce pas un certain manque de respect envers l'organisateur de l'événement et même envers le public ? Vous trompez le public en lui présentant une fausse escrime alors qu'il n'a pas toujours les moyens de l'identifier comme telle.

Personnellement cela me pose un vrai problème en matière de déontologie et d'honnêteté. Du même genre que quand un guide vous présente un garde-manger de donjon avec des évents (pour aérer la nourriture stockée) comme une oubliette où ces gens arriérés du Moyen-Âge qui adoraient la torture jetaient leurs ennemis pour les oublier à jamais (coucou le château de Gand et son audioguide écrit par un "historien" tout droit sorti du XIXe siècle !). On trompe les gens, on trompe l'organisateur et on se moque d'eux, le pire étant les groupes qui prétendent expliquer que "oui les chevaliers se battaient comme ça avant".

 

Les Bretteurs de Saint-Jean (Blaise Laporte et Alexis Norindr) au château de Chamerolles en 2023 avec des rapières à lames plates et une recherche d'historicité du combat

Le problème de la logique de l'arme

Au-delà de ça les armes historiques sont faites pour être maniées d'une certaine manière et les manier n'importe comment conduit à faire n'importe quoi. C'était d'ailleurs l'objet du tout premier article de ce blog (il y a plus 6 ans déjà). Si l'on a abouti aux techniques présentées dans les traités ce n'est pas par hasard, c'est le fruit de décennies de maniement, de recherches, d'expérimentation. Alors évidemment, certaines choses sont possibles et ne sont pas dans certains traités, parce que la seule logique de l'arme ne suffit pas à affirmer qu'une technique était historiquement employée. Mais au minimum les techniques présentées fonctionnent avec l'arme qui leur est associée. Elles doivent être votre base pour la comprendre. Autrement ça ne fonctionnera pas, j'ai beaucoup évoqué le problème de la gestion du poids de votre arme : vous ne pouvez, mécaniquement, pas tout faire avec une arme et si vous essayez vous serez d'une lenteur pachydermique. Chaque arme a sa logique, même si il y a des passerelles, et c'est à vous de vous y adapter.

Alors il y a bien sûr la solution d'armes irréalistes comme les cannes légères et les rapières à lame triangulaire frappant de taille mais il faudra une suspension de l'incrédulité plus forte de la part du public pour y croire. Vous pouvez aussi tricher en employant des armes en duralumium plus légères. Pourquoi pas, mais aussi pourquoi ? Réfléchissez au moins aux raisons profondes qui vous font faire ces choix.

 


Bon, je vous remets cette ancienne vidéo, parce que voilà quoi !

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Voici donc pour cette excuse. J'insiste sur la tromperie dont nous sommes souvent complices avec notre escrime irréaliste. Nous avons de la chance que les professionnels du Patrimoine connaissent aussi mal l'escrime historique sinon nous aurions vraiment du mal à obtenir des prestations et à être crédibles.

lundi 14 octobre 2024

Créer vite : petite fiche méthodologique

Bonjour à tous

Ici le Baron de Sigognac pour vous desservir. 

Lors de précédents articles j'avais pu aborder certains principes que je dégageais pour créer rapidement et surtout éviter le syndrome de la page blanche. Je vous propose aujourd'hui ce court article pour résumer ma pensée dans quelque chose de digeste
Pour cela je me garderai d'expliquer mes prises de positions.
  
Pourquoi ? me diriez vous à juste titre. Hé bien parce que …

Abracadabra "C'est mon approche pédagogique" ! Voilà ! J'ai dit le mot magique, obtenu mon totem d'immunité ! Alors maintenant disparaissez vils faquins et critiques billevesées.

Hum hum ! Dites vous juste que mes affirmations reposent sur des notions que j'ai déjà pu aborder ou qui le seront dans le futur. 

I) Créer un enchainement de cinq offensives simples. 


Pour ce faire sélectionnons des cibles possibles, du moins plus que d'autres, selon la logique de l'arme utilisée.

A) La sélection des cibles. 


Quelques exemples

Epée longue :

Remarque : Les flèches donnent les trajectoires. C'est pas parfait, mais j'ai fait avec les outils que j'avais. 


Hé Oui !  Pas de jambes et je propose de cibler à la place le flanc et le ventre comme sur un enlevé ou un moulinet inversé.






Cible par défaut aka j'ai pas d'idée : épaule non armée si même latéralité, épaule armée si latéralité inversée

Rapière lame plate :


On est sur du classique. Ho si vous vous le demandiez, il s'appelle Robert.



Cible par défaut : tête ou estoc

Epée de cour


Le cercle montre un jeu d'estoc plus varié. Il se prénomme Jean-Eude au fait.  



Cible par défaut : estoc au dessus du nombril

Question courante : est ce un problème si j'ai vraiment pas d'idée et que je sélectionne cinq fois la cible par défaut ?

Réponse : non. 

Répartissons maintenant

B) Répartition des cibles


En soi vous avez le choix, mais en l'absence d'idée je vous conseillerai de ne jamais dépasser 2 offensives pour le même escrimeur. Au delà, prévoyez de justifier ça scéniquement ou techniquement.

Soit des répartitions : 1-1-1-1-1 ; 1-1-2-1 ; 1-1-1-2 ; 1-2-2 ; 1-2-1-1...

Note :  chaque "-" symbolise un changement d'attaquant. 

C) Tester en déplacement linéaire. 


Vous pouvez travailler de pied ferme au début, mais l'objectif est dans un premier temps de tester l'enchainement en déplacement  linéaire soit en avant et en arrière. 

Devant la diversité proposée (marche, fente, passe, changement de garde etc...), la logique de l'arme va nous aider à prioriser certains déplacement vis à vis d'autre sans pour autant les exclure. 

Epée longue : changements de garde

Rapière lame plate : passes 

Epée de cour : marche et retraite

Une fois cela suffisamment répété et maitrisé, il nous reste à enrichir tout ceci

II ) Enrichir notre enchainement


Plusieurs possibilités s'offrent à nous. En premier, les attaques composées. 

A) Transformer deux offensives simples en attaque composée


Si vous avez respecté les étapes précédentes vous pouvez décider d'effectuer cette transformation chaque fois que la répartition des cibles affiche au moins 2.

Exemple : 2-1-2 vous permet deux transformations : 1-1-1-2 une seule.  

A vous de décider.  Il en est de même pour la prochaine étape avec les actions aux fers


Enrichir d'accord, mais peut être pas jusque là. Si  ? Verdadera Destreza selon Francisco Lorenz Rada



B) Intégrer des actions aux fers


Je fais volontairement un mix entre les préparations aux fers, les attaques aux fers, les prises de fer...

Certaines sont plus logiques avec une arme qu'avec une autre. D'autres semblent se retrouver tout le temps. Voici une proposition, naturellement fausse, mais que je pense utile pour vous aider à décider : 

Epée longue : pression, battement, opposition et liement principalement,

Rapière lame plate : un peu comme l'épée longue, mais avec plus de possibilité pour des croisés et froissement

Epée de cour : Ce que vous voulez. Notez qu'un enveloppement passerait très bien pour démarquer davantage cette arme des autres. 

C) Intégrer des déplacements latéraux, diagonaux et des esquives.


L'usage d'attaques composées et d'actions aux fers, impose souvent ces types de déplacement, mais c'est toujours intéressant de prendre le temps de se poser et les travailler ensuite. De plus, des déplacements linéaires peuvent demeurer par défaut et il convient désormais de les conserver ou les changer pour d'autres plus latéraux. 

De même vous pouvez convertir certaines de vos parades simples restantes en esquive. 


Là encore, à vous de décider. Attention ! Sans vous stresser puisque tout peut être changé.

III) Changez et répétez jusqu'à être satisfait. 


A ce stade vous pourriez avoir en effet  une certaine idée de ce que vous désirez créer. Que ce soit à travers les personnages, une histoire, des techniques qui vous seraient venues …


La pratique aide à penser. 


Or, toutes vos décisions ne collent pas forcément avec ces nouvelles idées. Qu'à cela ne tienne, changez. Revenez même en arrière si d'un point de vue technique vous devez vous réajustez sur une cible, une technique ou un déplacement...

Ensuite, si vous êtes satisfait, répétez ce processus avec cinq nouvelles cibles, puis cinq autres, encore et encore jusqu'à avoir une chorégraphie qui vous plait. 

Le plus dur ce n'est pas de créer, s'entrainer ou de proposer, mais bien de se lancer et cette méthode, parmi tant d'autres n'a qu'un seule but : vous y aider. 


C'était le Baron de Sigognac pour vous desservir.

A la prochaine.