Aujourd'hui une excuse qui a parfois été invoquée dans les commentaires de mes articles sur l'impossibilité de complètement connaître l'escrime historique. "De toutes façons on ne peut pas savoir comment ils faisaient exactement à l'époque" la suite sous-entendue est donc qu'on peut faire ce qu'on veut vu qu'on ne sait pas ce qui est vraiment historique ou pas. Donc faire des voltes à l'épée longue suivies d'attaques directe aux jambes avant d'enchaîner sur un "huit" (ou une "croix") en tenant son épée comme une hache de bûcheron, faire d'immenses coups de taille à la rapière etc.
Hé bien attaquons-nous ici à cette excuse un peu facile. Parce que d'abord nous avons quand même un certain nombre de moyens de savoir à quoi ressemblait l'escrime de telle ou telle époque, mais nous avons même aussi les moyens de l'apprendre relativement facilement (du moins la connaissance est assez accessible, après il faut bosser les techniques).
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Couverture de La noble science des joueurs d'épée, traduction française du traité d'A. Paurenfeindt (1538) |
Connaître l'escrime historique
L'Histoire étudie le passé à partir de divers types de sources et l'Histoire de l'escrime ou, plus généralement du combat armé suit les mêmes règles. C'est finalement un objet historique comme un autre, comme l'histoire de l'architecture, de la politique, des techniques industrielles etc. C'est un sujet qui a beaucoup été délaissé par les historiens professionnels même si il avait déjà été étudié par quelques pionniers dés les XIXe et XXe siècles. Le développement d'internet à la fin des années 1990 a permis un bien meilleur accès aux traités, une bien meilleure diffusion des transcriptions, des traductions et des études sur l'histoire du combat à travers les âges. C'est ainsi que sont nés les Arts Martiaux Historiques Européens (AMHE), entraînant bientôt la création d'associations et la diffusion à un plus grand public.
On n'étudie pas sans sources et pour l'histoire de l'escrime ou des arts martiaux en général on a trois types de façons d'accéder à la connaissance :
Les traités d'escrime : le plus ancien connu ne remonte pas avant la fin du XIIIe ou le début du XIVe siècle. C'est évidemment la source la plus précise même si ils ne sont pas toujours très clairs pour de nombreuses raisons (codes d'écriture différents, pédagogie pas encore très au point, contraintes techniques etc.). Ils décrivent des catalogues de techniques, parfois aussi des approches du combat plus "tactiques". Notons que, même très clairs, ils ne nous donnent l'escrime que dans certains contextes parfois proto-sportifs et dans les classes sociales assez riches pour se les procurer. On n'a donc pas toute l'escrime mais c'est déjà pas mal et c'est le mieux qu'on puisse espérer.
Les sources secondaires : il s'agit ici d'abord des sources iconographiques (peintures, gravures, dessins, miniatures, bas-reliefs etc.) et littéraires (sagas vikings, romans de chevalerie, récits, sources judiciaires etc.). Ces sources sont précieuses quand on est à des époques où il n'existe pas de traités. Et même à celles-ci elles peuvent compléter, confirmer ou infirmer certaines hypothèses et restent des sources très utiles. Elles sont aussi plus difficiles à manier parce qu'il y a généralement des codes à connaître pour lire une image par exemple (mais ces codes ont été étudiés et ont connus). Elles sont néanmoins de précieuses alliées dans notre recherche de connaissance.
L'archéologie du geste : ici on expérimente le geste, tout comme un archéologue peut expérimenter la fonte du bronze ou la taille de silex. On teste, on regarde ce qui fonctionne ou pas avec les armes d'époque en fonction de principes martiaux et biomécaniques universels mais aussi en cohérence avec le contexte d'emploi. C'est le complément indispensable des deux autres et l'on peut ainsi faire des va-et-vient entre les différentes sources.
Après il faut aussi confronter les sources entre elles et confronter les travaux des différents chercheurs. Et ainsi, avec les années d'étude cumulées des différents chercheurs on peut s'approcher plus ou moins près de ce que c'était que le combat armé à telle ou telle époque, dans tel ou tel contexte. Évidemment, comme toute connaissance, elle peut être soumise à remise en question, à des révisions, parfois radicales. Mais on sait qu'il s'agit d'une connaissance construite sérieusement, pas d'une hypothèse farfelue posée comme ça.
Notre choix ensuite, en tant qu'escrimeurs, c'est de la reconstituer, d'en présenter une hypothèse plausible dans l'état des connaissances actuelles. On dépasse un peu le cadre historique puisque l'Historien ne s'arrête qu'à des certitudes, mais nous, nous voulons montrer, il faut donc se risquer à intégrer aussi les hypothèses plausibles pour avoir une escrime complète. Donc oui, on peut parfois "inventer" des trucs, mais seulement si c'est cohérent avec tout ce que l'on connait déjà.
Apprendre et reproduire l'escrime historique
L'étape suivante est d'assimiler cette connaissance. Je vais ici très vite redire ce que j'ai déjà développé dans un précédent article, et aussi dans celui-ci, allez donc les lire si vous voulez la version longue.
Donc pour vous renseigner vous avez évidemment l'option idéale : vous plonger dans les traités, lire ceux qui les ont étudiés, travaillent dessus, échanger avec ces personnes etc. C'est le plus long mais évidemment le meilleur, le plus proche, le plus complet. L'autre option est beaucoup plus facile : regardez les vidéos et reproduisez, ou inscrivez-vous dans un club d'AMHE et apprenez avec un instructeur. Vous ne serez peut-être pas au sommet de la connaissance de telle ou telle tradition ou maître d'armes mais globalement vous apprendrez des choses correctes et pourrez facilement jouer avec elles pour créer des combats chorégraphiés.
L'étape suivante est de sécuriser certaines techniques : remplacer les pointes au visage par des pointes à la poitrine, sécuriser les clefs, les projections, les coups. Là c'est du pur boulot d'escrimeur de spectacle. Il est en général assez facile et ne doit pas être un véritable obstacle pour quelqu'un d'un peu initié.
La dernière étape est de construire votre combat, de façon cohérente, en sélectionnant les bonnes techniques. Les bonnes techniques sont celles que vous aimez, qui s'insèrent bien dans la thématique de vos personnages, de votre scénario, du moment où elles arrivent dans le combat, mais aussi les techniques qui impressionneront vos spectateurs, qui rendront le mieux sur scène.
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Ainsi, si l'escrime historique ne peut être absolument connue dans ses moindres détails on a vu qu'il y avait tout de même des moyens d'en avoir une bonne idée. Et ensuite des ressources pour l'assimiler. On peut ainsi construire un combat respectueux de ce que l'on savait de l'escrime de l'époque mais aussi intéressant et spectaculaire. Donc cessez de vous cacher derrière la fausse excuse que cela ne servirait à rien d'étudier une escrime qu'on ne pourra jamais connaître exactement !