vendredi 19 février 2021

La rapière, une arme que vous croyez connaître

Aujourd’hui nous allons parler d’une arme que quasiment tous les escrimeurs artistiques ont manipulé, une des armes les plus pratiquée dans les AMHE internationaux. Il y a quelque temps, le capitaine m’a demandé d’écrire un article sur la rapière, l’objet et ses évolutions. Je vous propose une synthèse de plusieurs travaux sur ce sujet afin de découvrir et d’effleurer les différentes subtilités à propos de cette arme. Comme je l’explique par la suite, le but de cet article est avant tout de prendre du recul sur ces objets.

Rapières de la collection privée GOTI, exposées dans le cadre de l'évènement HEMA MINSK 2019.


Un sujet vaste et complexe

On pourrait penser que la rapière, un type d’épée emblématique et symbolique du genre Cape et Épée, fait objet d’une documentation riche et maîtrisée. Ce n’est pas vraiment le cas.

 Pour écrire cet article, je me suis confronté à deux problèmes majeurs dans mes recherches :
1.  Premièrement, les travaux et articles correctement documentés sur ce sujet sont peu nombreux. Cela a laissé la part belle à des contenus approximatifs et peu fiables, voir erronés.
2.  Deuxièmement, le sujet est tellement vaste qu’il est compliqué à synthétiser. Pour donner l’ampleur de ce sujet, l’un des ouvrages le plus complet sur les épées des XVIe et XVIIe siècles, écrit par A.V.B. NORMAN (on en reparlera), fait environ 450 pages (et il pourrait encore être étoffé).

Je vous invite donc à lire les ouvrages et pages internet que je vais citer dans cet article.

    Une définition moderne ?


Aujourd’hui, que ça soit dans l’escrime artistique, les AMHE ou autres, il est assez commun d’utiliser le mot rapière afin de désigner l’épée du XVIIe siècle. Il n’est pas rare de lire ou d’entendre des présentations simplistes du type « la rapière est l’arme des mousquetaires », « c’est une épée de duel » etc.

En général, quand l’on cherche à caractériser ce qu’est une rapière, le résultat est un peu vague (voir peu qualitatif) car derrière ce terme, nous qualifions des objets très différents et aux caractéristiques très diverses. La rapière montre clairement les limites de nos classifications modernes. Poser une définition qui tient compte de ces nuances est donc compliqué.

Voici une définition que je trouve intéressante. Elle émane d’un article consacré à la Rapière, publié sur le site Lit&res et rédigé par Laetitia Sansonetti de l’université Paris Ouest. J’apporterais quelques éléments (ici entre parenthèses ou rayé) :

« Longue épée principalement d’estoc (et également de taille dans certaines traditions martiales) à la lame affinée et à la garde travaillée, la rapière apparaît à la fin du quinzième siècle, se répand durant le seizième avant de perdre en popularité pour disparaître presque totalement vers la fin du dix-septième (voir le début du XVIIIe dans certains pays), remplacée par des épées plus courtes. Il s’agit d’un objet cosmopolite qui circule d’un pays à l’autre en Europe au gré des réputations des forges et des orfèvres, mais aussi en fonction de l’évolution des pratiques d’escrime civile, art qui se développe au cours de la même période. Résultat de progrès techniques (…), la rapière revêt une fonction esthétique et symbolique qui prend le pas sur la fonction guerrière. Personnalisable par la gravure de la garde ou de la lame, mais aussi d’autres techniques comme le travail au burin, l’émaillage ou le damasquinage, elle est destinée à être exhibée en signe de statut social. Utilisée seule ou associée à des armes défensives comme la cape, la dague ou le poignard (on peut ajouter la bocle ou encore la rodela), elle partage avec l’épée des valeurs symboliques, mais possède également des traits propres, liés à ses particularités physiques, à ses origines et à son emploi. »

J’ajouterai, que comme pour beaucoup d’autres types d’épées, il y a plusieurs usages à la rapière :
   -   Combat civil : duel et self défense.
   -   Combat Militaire. Bien que secondaire, l’arme était bien présente sur les champs de bataille.
   -    Les pratiques ludiques : avec des lames émoussées.

https://www.youtube.com/watch?v=9MloYsf7XII

Voici l’effet d’une frappe de taille avec une rapière sur des tatamis. Cela donne une idée de l’effet d’une simple entaille au visage.


Rapière, Raspiere, Rapier, Rappyer, Râpe, …

Que ça soit concernant l’origine de la « rapière », ou sur ce qu’induisait l’usage de ce mot à l’époque, se pencher sur l’étymologie du mot peut nous donner des pistes de réflexion.

Premièrement, il est important de constater que les contemporains (et notamment les auteurs d’ouvrages sur l’escrime) du XVIe siècle et du XVIIe siècle utilisent peu le mot rapière. Dans les livres d’armes, et plus globalement dans les sources (primaires comme secondaires), les auteurs se contentant d’utiliser le mot épée (espada, swords ou spada selon la langue). Contrairement à nous, ils n’avaient pas besoin de différencier leurs épées.

Quand un auteur ancien utilise le terme rapière, cela peut induire (ou non) l’un des aspects suivants :

-  Un besoin de différencier la rapière du type d’épée qu’ils considèrent comme standard.

- Donner une connotation, parfois péjorative.

 



Représentation de la rapière dans l’ouvrage de Joachim Meyer.


Ainsi, Joachim Meyer utilise le terme Rapier pour désigner une épée à une main assez simple (avec seul anneau). Pour l’auteur strasbourgeois, la rapière est une arme venue de l’étranger. Toujours dans les contrées du Saint Empire Germanique, Paulus Hector Mair utilise également le terme Rapier, et le traduitsait en latin par « épée espagnole pratiquée à la manière des Italiens ».

Les maîtres anglais George Silver et Joseph Swetnam font partie des quelques auteurs du XVIIe siècle à différencier nettement rapière et épée. La longueur est le principal aspect qui différencie les deux objets : la lame de la rapière est plus longue que celle de l’épée (ou l’épée est plus courte que la rapière ?!), et l’épée semble avoir également une lame plus large. Silver n’apprécie pas la rapière qu’il trouvait trop longue pour le combat, que ça soit en duel ou sur le champ de bataille.

Nota : la rapière est bien présente sur les champs de bataille. Ce témoignage de Silver peut être complété par des sources iconographiques.

Comme dit ci-dessus, l’usage du mot rapière peut également servir à induire certaines choses. Dans ses mémoires, Brantôme explicite clairement la dimension « ancienne » attribuée à la rapière en disant qu’il usera de « ce mot du temps passé ». Plus tardivement, il est possible de citer deux définitions induisant clairement des aspects négatifs à ce mot :

-    Dictionnaire universel de Furetière (1690) : « espée longue, vieille & de peu de prix, telle que celles dont l’on arme d’ordinaire les soldats. […] Ce mot est bas. »

-    Dictionnaire de l’Académie Française (1694) : « RAPIERE. s. f. Vieille & meschante espée. Il traisnoit une longue rapiere aprés luy. Il y avoit deux ou trois rapieres penduës au ratelier. On s’en sert aussi en dérision pour signifier une espée en general. C’est un traisneur de rapiere. Il a quitté le Palais, & a pris la rapiere. Il a mis la rapiere à son costé. »

Des auteurs associent la rapière aux maîtres d’armes étrangers, et ce n’est pas forcément pour en dire du bien. George Silvers (encore lui) abonde dans ce sens, critiquant l’usage de la rapière, et les formes d’escrime qui y sont associées : elles sont pratiquées par les Italiens, les Français et les Espagnols. Ils préfèrent à la rapière, une épée « courte », qu’il dit traditionnelle en Angleterre.

D’ailleurs, l’une des premières occurrences écrites du terme rapière est anglaise : dans un texte datant de 1503-1504, écrit sous la forme Rappyer. Cela nous conduit aux nombreuses pistes étymologiques sur ce mot aux origines incertaines. Voici quelques-unes des hypothèses récurrentes (il y en a peut-être d’autres) :

-          Hypothèses sur une origine espagnole :

o   Soit dérivé d’espada ropera, ce qui peut se traduire par épée de robe ou d’habits. Ce serait donc l’épée que l’on portait avec une tenue civile. La première occurrence de ce terme date du XVe siècle, dans un texte de 1468, et la seconde de 1503.

o   Soit dérivé du mot raspar, signifiant racler, rayer ou encore gratter.

-          Hypothèses sur une origine française :

o   Le mot serait dérivé de la râpe, car la poignée de cette épée ressemblerait à une râpe.

o   Le terme pourrait être dérivé du grec rapizein , qui signifie frapper.

o   Le terme pourrait être dérivé du mots rapir (et rappir en allemand), qui signifie ravir ou enlever et venant du latin rapere ("saisir, emporter par la force"). Cette base s'est également transmis à l'anglais..

o   En France le mot apparaît la première fois en 1474 sous la forme « espee rapiere », (donc très proche de la forme espada ropera citée précédemment).

-            Hypothèse sur un dérivé de l'anglais, lié au mot rap  :       

o  Au début du 14e siècle, rappe désigne « un coup rapide et léger ; un coup retentissant». Ce terme pourrait être d'origine scandinave, qu'il soit emprunté ou natif, à l'instar du danois rap ou du suédois rapp, signifiant également « coup léger ». Dans tous les cas, il semble avoir une origine imitative, semblable à celle de mots comme slap ou clap.

o  Au milieu du 14e siècle, on trouve rappen, qui signifie «frapper, heurter, donner un coup». Ce verbe vient de rap (nom). On peut aussi le retrouver sous les formes Rapped et rapping. 

a       Hypothèse sur une origine purement germanique :

o   Dérivé plus précisément d‘un mot d’argot ayant pour sens l’action de râper ou de frapper.


Epée à un seul tranchant et conservée au Met Museum, datant d’environ 1490.

Il est compliqué d’avoir une certitude absolue quant à l’origine de ce mot. Néanmoins, dans The Rapier and Small sword, A.V.B. Norman mets en avant la première hypothèse en s’appuyant sur un ouvrage de 1532 (ou 1533), écrit par Giles Duwes, « An introductorie for to lerne, to rede, to pronounce, and to speake Frenche trewly » définissant « la rapiere » comme étant « the sapnish sword ». Cette définition fait résonance à ladite « épée espagnole pratiquée à la manière des italiens » de PH MAIR.

Un autre terme, utilisé par l’italien Giacomo di Grassi est Striscia, qui renverrait à l’aspect effilé de l’arme, ou au terme général Spada (épée en italien).

Un autre nom (si ce n’est une autre arme) qu’il faut évoquer, est l’épée de côté (sapda de lato pour les Italiens, sidesword en anglais). Le mot est utilisé de nos jours pour identifier des épées de la fin du XVIe siècle, alors qu’il y a peu d’occurrences anciennes du terme. Angelo Viggiani l’utilise pour désigner le type d’épée que l’on porte au côté, avec un sens générique. Finalement, c’est surtout une expression usuelle moderne, la différence entre une épée de côté et une rapière étant relativement subjective. 


Représentations de l’épée dans l’ouvrage d’Achille Marozzo.



La rapière dans les sources martiales

Les livres d’armes des XVIe et XVIIe siècles sont nombreux, et la majorité traite uniquement de l’épée / rapière (je vous invite à lire l’article du capitaine sur la diversité des armes du XVIIe siècle). La tendance actuelle est de classifier par « traditions » et/ou « origines » : escrimes italiennes, escrime commune ibérique, Verdadera Destreza, traités Français, traités Germaniques, traités Anglais, etc.

La majorité de ces ouvrages sont des imprimés, et une plus faible quantité sont des manuscrits. L’imprimerie, ainsi que l’amélioration des méthodes de rédaction des ouvrages didactiques, rendent leurs lectures relativement abordables (si on compare à des ouvrages plus anciens). Néanmoins certains ouvrages comme le MS No.376 - Brief Instructions upon my Paradoxes of Defence- restent opaques pour nous, lecteurs modernes. L’absence d’iconographies détaillées, parfois associée à des textes lacunaires, peut générer des incertitudes sur la nature de l’épée à utiliser. Par exemple, c’est le cas du MS PBA 58 : son auteur, Domingo Luis Godinho, ne décrit pas les épées qu’il faut utiliser.

Dans la pratique AMHEsque de la rapière, deux styles d’escrimes se distinguent particulièrement en raison du grand nombre de manuels disponibles : 

-    L’escrime italienne du début XVIIe, et les formes qui en découlent. En grande partie, les techniques reposent sur le jeu long, mettant l’accent sur les feintes et les cavations. Cette escrime nécessite une lame plutôt longue, et une bonne répartition de la masse.

-      La Verdadera Destreza, un système d’escrime défensif, dont l’un des principaux ressorts est le contrôle de l’espace et de l’arme adverse. Le jeu est plus court qu’en escrime italienne, et laisse une part importante aux techniques de liages (travail au fer) ainsi qu’aux coups de taille. Pas besoin d’une lame excessivement longue et une répartition de la masse sur l’avant permet d’avoir un liage fort.

Ce sont deux descriptions à l’emporte-pièce, mais cela montre des approches différentes de l’escrime, nécessitant chacune des armes aux caractéristiques spécifiques.


Les mesures et proportions dans les textes historiques


D’un texte à l’autre, il y a différents degrés de précision. Il n’est pas rare que les auteurs s’appuient sur des raisonnements pseudo-scientifiques de leur époque. L’un des raisonnements le plus commun est de proportionner l’arme par rapport à des parties du corps humain.

Capo Ferro, maître d’armes du début XVIIe siècle ayant écrit un ouvrage appartenant à la tradition italienne, donne trois indications :

-          l’épée doit être deux fois plus longue que le bras.

-          l’épée fait la longueur d’un pas double (pour faire simple : une fente).

-          l’épée arrive à hauteur de l’aisselle de l’escrimeur.

Sa rapière est donc relativement longue, 130cm environ pour un homme d’1m75. Il semble qu’Alfieri, une cinquantaine d’années plus tard, ai des considérations similaires.

D’autres auteurs donnent des cotes précises, comme Swetnam, qui indique qu’une lame de rapière doit faire 4 pieds de long (envions 1m20).

Girard Thibault d’Anvers, dans on Académie de l’épée, donne une proportion plus petite que celle de Capo Ferro. Il fait partie des auteurs les plus précis dans sa façon de dimensionner l’épée. La lame doit avoir une longueur pointe–quillons qui correspondent au rayon du cercle qu’il utilise pour enseigner son système (le cercle est lui-même proportionné à l’escrimeur), ou une longueur équivalente à la hauteur pied-nombril de l’escrimeur. Les quillons sont dimensionnés selon la ligne pédale, ce qui équivaut à la longueur du pied sans les orteils, et ainsi de suite.


Représentation de l’épée dans l’Académie de L’Epée, de Girard Thibault d’Anvers (1628/1630), avec un style de garde plutôt ancien pour cette époque. Au centre, se trouve le cercle proportionné à l’escrimeur et qui se trace grâce à l’épée.

Les auteurs de la Verdadera Destreza (l’escrime géométrique espagnole), donnent également des proportions. Ainsi des auteurs tel que Don Luis Pacheco de Narvaez ou encore Rada se conforme à l’ordonnance royale de Philip II, datant de 1564 et réglementant la longueur des lames à 5/4 de Vara, soit un peu moins de 1m05. Ils s’appuient aussi sur ce qu’ils considéraient comme la proportion « naturelle » d’un humain (hauteur de 1m67). Les quillons doivent faire 1/6éme du corps (28cm). Pour la longueur de la poignée, il est indiqué que le pommeau doit arriver un peu après la pulpe de la main (ce qui permet de ne pas encombrer les mouvements de poignée), ce qui donne une poignée assez courte. Pour eux, la logique visant à proportionner l’épée au corps humain « naturelle » s’applique également à la dague, cette dernières devant mesurer la moitié de la longueur de l’épée (56cm). A noter que les boucliers (boucles / rodela) font la même proportion que la dague. 


Représentation de rapières dans le livre Metodo de ensenanza de maestros en la ciencia filosofica de la verdadera destreza matematica de la armas, Diaz de Viedma, 1639.


Pacheco à une opinion tranchée sur l’importance de ces proportions (ainsi que sur ceux qui ne les respecteraient pas). Il explique que les personnes utilisant des épées plus longues sont des couards, méprisables, diminuant la valeur de leur nom sur 5 générations, que cela rend la personne détestable et efféminée, etc ( et là je vous ai donné la version synthétique de son texte). L’épée destinée à la Destreza se distingue également par la dimension et la forme des quillons : ils sont droits et longs, afin de se protéger et de verrouiller la lame adverse.

Comme dit ci-dessus, le roi Philippe II d’Espagne a légiféré sur la longueur des épées. Le but était de limiter la violence des combats entre civile, que ça soit des duels ou des rixes. Les conséquences mortelles de ces pratiques impactent la démographie de la noblesse, et vont à l’encontre de la morale religieuse de l’époque. La réglementation de la longueur des rapières se retrouve également dans d’autres pays comme le Portugal, où plusieurs édits ont été promulgués. L’un des premiers imposait une longueur de 5 palmes de vara, soit environ 110 cm, le second augmente la longueur (110 cm à partir de la croix) afin de ne pas désavantager les escrimeurs portugais face aux étranges. Un autre aspect intéressant des textes portugais, est la présence d’une interdiction de vente et de production de lames plus longues.


Rapière portugaise de la fin du XVIIe siècle, voire du début du XVIIIe siècle.

George Silver apporte un autre argument en faveur d’épée plus courte : l’épée est moins encombrante, donc mieux adaptée aux champs de batailles (contrairement à la rapière plus encombrante et pourtant présente sur les théâtres militaires).

Ces textes législatifs sur les dimensions des rapières montrent que la tendance était à l’allongement des lames et le besoin de limiter les effets des duels. L’efficacité de ces règles s’est avérée limitée, car elles n’ont pas empêché les escrimeurs de s’équiper d’armes de plus en plus longues, influencée notamment pas les modes des autres nations. De plus, l’impact sur la violence des combats n’est pas mesurable : la plupart des duels non organisés (ou rixe) se sont soldés, au mieux par des blessures légères, au pire par plusieurs morts.


Représentations des rapières


La représentation des armes nécessite du savoir-faire. Les techniques de tracés ainsi que de reproduction d’images ne permettent pas d’obtenir des représentations toujours fidèles. Dans son ouvrage sur l’escrime, Viedma (auteurs de la Verdadera Destreza) écrit sur la difficulté de trouver des graveurs ayant les compétences suffisantes, et à des tarifs accessibles. Ainsi, dans les livres d’armes, il n’est pas rare d’avoir des représentations simplifiées des épées, voir des représentations schématiques ou fantasmées.


Représentation d’épées dans le manuscrit Verzeichnis etlicher Stücke des Fechtens im Rapier (MS Germ.Fol.1476), attribué A.M. von Biberstein, et produit après 1593.


En revanche, à partir du XVIe siècle, certains tableaux et portraits ont un véritable intérêt pour nous :

-          Les tableaux sont parfois plus détaillés que les gravures.

-          On arrive facilement à trouver leurs années de production.

-          Ils peuvent représenter des armes existantes et disponibles dans les musées ou collections.

Tous ces points sont intéressants pour la classification des épées à travers les âges, mais également pour nous donner des pistes de réflexion la symbolique des armes ainsi que leurs places dans la société de l’époque.


Le duc de Pastrana par Juan Carreño de Miranda (1614–1685). Date: 1679. Ce portrait représentant Gregorio de Silva et Mendoza (1649-1693), Duc de Pastrana et IX, Duc de l'Infantado.


Voici deux exemples :

Ci-dessus : ce tableau est l’une des premières représentations d’une rapière à tazza, et pas ente les mains du premier venu. En recoupant avec d’autres tableaux, on se rend compte que les gardes à tazza se sont utilisées principalement durant la seconde moitié du XVIIe siècle. Ce type de garde, très répandu dans l'escrime de spectacle et des AMHE, est sujet à quelques erreurs : l’hypothèse d’une origine espagnole reste à valider, le terme tazza /taza, (que je n’ai vu dans aucun documents historiques) peut aussi bien venir de l’italien que l’espagnol. Sa forte présence en Espagne peut s’expliquer par le fait que les espagnole ont conservé la rapière comme armes traditionnelles jusqu’au XVIIIe siècle, contrairement aux escrimeurs d’autres pays. Les premières gardes de ce type apparaissent vers le milieu du XVIIe.

Ci-dessous : cet extrait offre un détail d’une garde utilisée dans les années 1620, en Hollande, par un officier d’ascendance noble. On peut également voir le fourreau, et notamment la bouterolle (possiblement en laiton) à sa pointe.


Détaille du « Schutters van het vendel van kapitein Abraham Boom en luitenant Oetgens van Waveren », 1623. Adriaen van Nieulandt (1586/87-1658). 


Mesures, orignaux et reproductions

Une autre façon de caractériser les rapières de façon factuelle est de mesurer les originaux qui nous sont parvenus. Comparer les mesures obtenues avec celles des reproductions nous permet également de prendre du recul sur nos pratiques de l’escrime.

Pour cela, je me basse sur deux articles. Le premier le travail, de Guillaume VAUTHIER, intitulé Étude De Rapières Historiques De La Fin Du XVIe Et Du Début XVIIe siècles, contient une analyse de données et des mesures provenant d’un échantillon de 111 épées du fin XVIe au début XVIIe siècle. Le second est un article écrit par Florian FORTNER, A comparison of late 16th to early 17th century rapiers with modern reproductions, dans lequel est comparé des reproductions et des originaux (plutôt adaptés aux escrimes italiennes). Pour la suite de l'article, l’étude de G.VAUTHIER est nommée Etude 1 et celle de F. FORTNER est nommée Etude 2.

Nota : il faut prendre du recul vis-à-vis de certaines hypothèses avancées sur la première étude (par exemple sur les armes et l’escrime espagnole).

Plusieurs points ressortent de ces analyses, et nous aident à mieux caractériser les rapières de cette période :

-          Longueurs :

o   Etude 1 : La longueur totale varie de 95 à 130 cm. Des artefacts plus longs (140cm environ) sont identifiés, mais ils font figure d’exception dans cette étude.

o   Deux fourchettes de longueurs de lame ressortent : 100 à 105 cm et 110 à 115cm. La fourchette 105 à 110cm est également importante, mais à moindre niveau que les deux autres.

o   Etude 2 : La comparaison de la longueur totale des épées montre que les rapières d'origines peuvent être plus longues, jusqu’à une longueur de 1400mm. Les répliques ne dépassent pas 1300 mm de longueur.

-          Masse :

o   Etude 1 : La masse varie de 900g à 1,7kg. La majorité des échantillons (65% à 70%°) font entre 1,1kg et 1,4kg.

o   Etude 2 : Les originaux ont un poids de 1130g à 1630g. Les répliques sont plus légères avec 990g à 1330g.

o   Il n’y pas de relation masse / longueur. Des épées de 1m25 peuvent aussi bien peser 900g que 1,5kg.

-          Largeur de lame :

o   Etude 1 : L’épaisseur des lames à la base est importante (environ 8 mm) et s’affine brutalement sur les 10 / 15 premiers centimètre, puis s’affine progressivement jusqu’à atteindre environ 2mm sur les derniers centimètres de la lame.

o   Etude 2 : les rapières historiques ont une épaisseur au ricasso d'au moins 8,3 mm et la rapière moderne la plus épaisse est de 6,2mm.

-          Autres mesures :

o   Etude 1 : Le centre de gravité se situe dans un intervalle allant de 9 à 17cm (de la poignée).

o   Etude 2 : Le POB (point de balance) des pièces historiques se situe entre 95mm et 140mm des quillons. Le POB de la A1318 est à 155mm, mais la forme de sa lame est très différente d'autres rapières historiques. Certaines répliques sont similaires, d’autres plus proche de la garde.

-          Longueurs des poignées :

o    Etude 1 : La longueur de la poignée (plus le pommeau) est généralement d’une quinzaine de centimètres.

o   Les longueurs des poignées sont de 77mm à 84mm. En comparaison, les longueurs des répliques sont plus importantes, avec une longueur pouvant atteindre 93mm.


Voici une comparaison entre les standards des deux études et quelques simulateurs destinés à des pratiques modernes :

Comparaison des dimensions entre les données des études et les mesures faites sur des reproductions m’appartenant. Pour les 2 études, les côtes données ici sont des moyennes, et entre parenthèses se trouvent les fourchettes côtes mini / maxi.   *Rapière Destreza de Ferrum Armory ; *Rapière Italienne de Danelli.


Les caractéristiques des simulateurs modernes sont peu comparables aux « standards » de l’époque (en tous cas sur la période de transition XVIe / XVIIe siècle), les usages ainsi que les savoir-faire ne sont plus les mêmes depuis 4 siècles. La rapière d’EA a des écarts importants. En escrime de spectacles, il n’est pas rare d’utiliser des rapières fines, légères, avec des lames triangulaires et courtes. Ces simulateurs répondent à des besoins spécifiques et n’ont pas grand-chose à voir avec les artefacts présents dans les musées.

Au-delà de ces deux articles, si on regarde les caractéristiques sur une période plus large, les masses varient, et tendent à diminuer sur la seconde moitié du XVIIe siècle. Globalement, depuis le XVIe siècle la longueur des lames augmente (d’où les limitations réglementaires dans certains pays), puis vers le milieu du siècle, la longueur se stabilise (voire même commence à diminuer). Dans beaucoup de pays européens, des épées de transitions (à mi-chemin entre rapière et épée de cour) apparaissent, alors que dans d’autres, comme l’Espagne, les rapières perdurent au moins jusqu’au début du XVIIIe siècle.

Pour conclure sur les caractéristiques des rapières, je vous invite à lire les excellents articles d’Ensis Sub Caleo, qui propose entre autres des contenus sur la dynamique physique des armes ou encore sur la représentation graphique de la distribution de masse dans une épée.


Classification des modèles historiques

 

Afin d’identifier et de caractériser des types d’armes, il est commun de faire appel à des outils de classifications, tels que la classification de E.OAKESHOTT. Ces classifications sont utiles, mais il ne faut pas oublier qu’elles répondent à des besoins modernes qui ne font pas sens à l’époque.

Comme évoqué au début de cet article, l’ouvrage Rapier and Small-Sword, 1460-1820 de l’historien A.V.B. Norman est sûrement l’une des classifications les plus complète en ce qui concerne la classification des épées du XVIe au XVIIe siècles. L’auteur propose un catalogue riche (plus d’une centaine de types de pièces) et détaillé.

C’est sur cette base que je vais vous présenter et essayer de caractériser quelques pièces de musée, mais avant : comment fonctionne cette classification ?


Le système de classification :

Il est compliqué de caractériser l’ensemble d’une épée / rapière (du pommeau à la pointe), car les assemblages sont cosmopolites. Il n’est pas rare que les lames viennent d’une région de l’Europe et les gardes d’une autre. Les fourbisseurs peuvent ainsi produire des épées ayant des caractéristiques très diverses, en bénéficiant des savoir-faire et avantages qu’offrent différentes manufactures.

Cependant, il est possible de classifier les différentes parties d’une l’épée, puis d’identifier les assemblages les plus communs. Par exemple, Norman observe que le pommeau type 33 (il donne des numéros à chacun des modèles identifiés) est généralement assemblés avec des gardes de types 100 à 103. C’est cela qui rend la classification A.V.B. Norman particulièrement intéressante.

Un aspect qui n’entre pas dans la classification, mais que A.V.B. Norman prend le temps de développer et de décrire, ce sont les décorations : l’épée, de plus en plus présente sur les tenues civiles, est une composante importante de l'habillement masculin. A partir du XVIe siècle, les épées s’embellissent par différents procédés. Certaines gardes sont de véritables œuvres d’arts, et des démonstrations des savoir-faire de l’époque : émaillage, sertissage, gravure, dorure, damasquinage, etc.


Regardons les différentes pièces qui composent une rapière


Le triptyque est intéressant, car il représente différentes parties d’une garde : la structure en croix (pas d’âne et quillons), la garde extérieure et la garde intérieure.

Les lames :


Il en existe de toutes les formes (lenticulaire, hexagonale, triangle, etc), de toutes les longueurs, avec parfois une ou des saignés destinées à alléger l’arme et/ou à renforcer sa structure. Les lames à section triangulaire, que l’on trouve sur des rapières tardives (généralement de la seconde moitié du XVIIe siècle), étaient plus longues et plus larges que celles utilisées en escrime artistique.


La lame de cette rapière est très particulière : la pièce à la base de la lame coulisse le long de la lame pour faire passer l’épée en configuration épée à deux mains ou épée longue.

Pour l’entraînement et les pratiques ludiques, les lames avaient des tranchants rabotés et des pointes boutonnées. Dans les livres d’armes ibériques, l’épée sécurisée est généralement qualifiée de noire, par opposition à l’épée affûtée, dite blanche.


Exemple d’une rapière d’entraînement, conservé au musée de l’armée à Paris. La pointe est boutonnée et les tranchants sont rabotés. Elle mesure 125cm, et elle a une garde typique du début du XVIIe siècle.


Les poignées :

Beaucoup de rapières qui nous sont parvenues ont des poignées dégradées. Généralement la fusée en bois (travaillé ou non) est recouverte d’un filigrane métallique, ou d’un matériau souple tel que du cuir ou du tissu. Sur certaines armes, il y a des barrettes décoratives en métal ou matériaux précieux (de l’ivoire par exemple). Les poignées avec filigranes métalliques étaient probablement très rependues pour des raisons esthétiques et pratiques. Certes un grip en filigrane métallique « arrache » la main (ou le gant), mais offre une meilleure tenue, ce qui est appréciable quand l’on combat pour sa vie.

 
Les poignées filigranées ont généralement à leurs extrémités des Têtes de Turc (entrelacs de fil métallique).


Le pommeau :

Il en existe de toutes les formes et de toutes les masses, selon les besoins. Ils peuvent être en deux parties : le pommeau, et le bouton (partie qui vient bloquer l’assemblage). Ils sont assemblés par martelage / rivetage, ou par vissage (il semblerait que cette méthode existait déjà à l’époque). Norman a identifié 93 formes différentes, et ne prend pas en compte certaines variantes (par exemple, les types 32 peuvent être circulaires, ou au contraire avoir plusieurs faces planes).


La garde : là, ça devint compliqué !

Il en existe un grand nombre de formes différentes, auquel on a attribué, parfois à tort, une origine géographique. A.V.B Norman s’est contenté de les identifier par des numéros et de caractériser de façon globale chacun de ces types en se basant sur différentes collections ainsi que des sources iconographiques.

Beaucoup de types de garde se sont côtoyés. Au début du XVIe, il y a peu de fioritures : une croix (un écusson avec des quillons de part et d’autre) et parfois quelques bouts d’anneaux ou un pas d’âne. Dans la seconde moitié du XVIe les entrelacs et les anneaux de métal se font de plus en plus nombreux, puis des petites coquilles sont parfois ajoutées. C’est après le 1er quart du XVIIe siècle que les gardes avec des coquilles intégrales apparaissent, et notamment en Espagne avec les épées dites à conchas (coquille / coquillage), puis vers le milieu du XVIIe siècle les gardes à coquilles hémisphériques (Tazza). Les avantages de ces gardes à coquilles sont multiples : la structure est résistante tout en conférant une bonne protection (la coquille crée un cône de protection à la manière d’un bocle) sans pour autant augmenter la masse de l’arme.


La garde intérieure :    

 

Souvent, les gardes ne sont pas symétriques de part et d’autre des quillons, c’est pourquoi A.V.B Norman sépare la classification en deux : une classification globale et une classification des parties intérieures des gardes. Il a identifié environ 39 types de gardes intérieures.


Quelques exemples de pièces historiques :


Garde type 39 (des liens avec les modèles 16 et 41 également). Ce type de garde est daté entre la fin du XVe siècle et le début du XVIIe siècle.


Garde type 43, contre garde type 9 ou 10, Pommeau type 25, datation A.V.B : 1550 à 1630. Sûrement l’un des types de garde ayant la plus longue période d’utilisation. Ici la garde et le pommeau sont particulièrement travaillés. Il y existe beaucoup de variantes de cette forme : pommeau rond, quillons droits ou cintrés, anneau de pouce, etc.


Garde mixte entre le type 52 et le type 57 avec quillons cintrés. Contre garde type 31, 35 ou 36. Datation de la collection 1580. Datation A.V.B : 1550 à 1640. Epée allemande avec une lame de Tolède.


Garde de type 58, pommeau type 32. Datation A.V.B : 1560 à 1635. Ce fragment de garde est conservé aux Rijksmuseum, et daterait d’environ 1596.


De gauche à droite : Garde type 57 et pommeau type 32. Datation A.V.B : 1585 /1640 - Garde type 80 et pommeau type 14. Datation A.V.B : 1630/1650 - Garde mixte type 54 / type 55 et pommeau type 28, Datation A.V.B : 1620-1640.


Garde type 66, pommeau type 32. Datation A.V.B : 1620 / 1640 (plus ou moins 5 ans).
Ces gardes arborent des plaques ajourées sont dites à la Pappenheimer. Ce nom viendrait de Gottfried Heinrich, comte de Pappenheim, officier pendant la guerre de Trente Ans, qui a encouragé l’utilisation de ce type de garde. A.V.B Norman n’utilise pas ce nom, sûrement, car il y existe plusieurs types de gardes ayant des plaques de renforts similaires.


Garde type 55, pommeau type 16. Cette épée appartenait à Gustave II Adolphe, roi de Suède, mort sur le champ de bataille de Lutzen en 1632. Epée produite en Allemagne entre 1625 et 1630, pèse 1kg410g, et à une longueur de 115,6 cm (dont 92,9 cm de lame).


Garde type 83, pommeau type 60, première moitié XVIIe. Garde dite à conchas (coquille ou coquillages). Ce type de garde semble originaire d’Espagne, ou en tout cas, la quasi-totalité de ce type artefact sont originaires de la péninsule ibérique. Ce type de garde est un exemple de l’influence entre matériel et type d’escrime : pour la pratique de la Verdadera Destreza, avoir une épée à quillons droits et longs est important.


Garde type 103, pommeau type 66, vers 1660/1670.


Garde de type 88, datation A.V.B : 1635 / 1650. Datation Royale Armouries : 1630/1670. Pommeau du type 55, datation A.V.B : 1500 /1580. Il est intéressant de noter l’important décalage entre la datation du pommeau et celle de la garde. Cet écart peut venir d’un remontage / réutilisation de pièces, ou un choix purement esthétique, rappelant une mode plus ancienne.


Garde mixte de type 91 et de type 102, absente de la classification. Les deux types datent de la seconde moitié / fin du XVIIe. Cette pièce, datée d’environ 1700, est un assemblage espagnol avec une lame allemande (Solingen). Longueur totale : 107,5cm et 91cm.Le pommeau semble être proche du type 66.


Garde mixte de type 95 et type 104, pommeau type 66. Datation H V B : seconde moitié XVIIe siècle. Datation de la collection : 1700.

  

Quelques mots pour conclure

Comme vous l’avez compris, il est compliqué de définir ce qu’est une rapière. Ces armes ont existé pendant deux siècles, utilisées à travers l’Europe aussi bien pour des pratiques récréatives que pour les affaires sérieuses, ainsi qu’à la guerre. Ses caractéristiques ont changé aux grès des besoins ainsi que des savoir-faire techniques.

De nos jours, le mot est utilisé par convention, et avec un sens quelque peu différent de ceux des XVIe et XVIIe siècles. Nous utilisons des simulateurs d’armes souvent bien éloignés des armes utilisées historiquement. Dans nos interprétations des escrimes historiques, cet aspect matériel est fondamental. Nos simulateurs sont adaptés à nos pratiques modernes, comme les escrimeurs de ces époques adaptaient leurs armes à leurs besoins.

L’étude des livres d’armes, des pratiques martiales ainsi des matériels d’époque, nous permet d’affiner nos connaissances sur les subtilités qui caractérisent ces armes. À cette fin, il est de plus en plus commun d’utiliser une multitude termes afin de mieux différencier les épées cette vaste période : proto rapière, rapière de transition, sidesword / épée de côté, etc. Que ça soit en EA ou dans les AHME, dès que nous abordons les caractéristiques historiques de ces armes, il faut être conscient des subtilités qui se cachent derrière. Les classifications, bien qu’utiles, restent des outils avec des limites.


Enfin, si vous avez des éléments complémentaires, je suis preneur. N’hésitez pas à laisser un commentaire sous l’article, en citant la source ou l’article de référence.


Quelques liens : 

vendredi 12 février 2021

La leçon d'escrime mise en scène

Le nouveau règlement des championnats du Monde d'escrime artistique comprend désormais une épreuve, qui a surpris tout le monde et qui s'intitule "leçon d'escrime". Elle est surprenante dans le sens qu'il s'agit de la mise en scène d'une leçon d'escrime sportive au fleuret, à l'épée ou au sabre, du moins c'est l'aspect technique qui est noté. Je n'émettrai pas ici de jugement sur cette nouveauté (même si je suis un peu sceptique avouons-le) car ce n'est pas de cela que nous allons parler ici. Une analyse de cette nouvelle règlementation et de ses conséquences est en cours et le Baron planche actuellement dessus, cela sera l'objet d'un prochain article. 

Leçon d'escrime donnée par Silvio Forel à Arya Stark dans la première saison de Game of Thrones (2011)
Mais en attendant cette nouveauté m'a fait repensé à toutes ces scènes de leçon d'escrime que l'on voit dans les films ou les pièces de théâtre et c'était donc l'occasion de parler de la mise en scène d'une leçon d'escrime sur une scène ou un plateau. C'est en effet une situation d'escrime que l'on rencontre dans de nombreux films de qualités diverses et dans quelques pièces de théâtre dont Le bourgeois gentilhomme de Molière n'est pas la moins célèbre. Et comme nous ne sommes pas à une épreuve de leçon aux championnats de Monde on ne se privera pas de parler du scénario, des personnages, bref, de tout ce qui fait l'escrime de scène !

 

Le Bourgeois Gentilhomme nous présente une leçon d'escrime comique. Ici la version du téléfilm de Pierre Badel réalisé en 1968 pour l'ORTF (la leçon est à 27:44)

Un maître, un élève, des archétypes

Parlons d'abord des personnages : il y a forcément un Maître, presque toujours nommé "Maître d'armes" et un élève et souvent leurs caractères et attitudes sont nous dirons quelque peu... convenues !

Le Maître est presque toujours très talentueux et exigeant envers ses élèves, quand il n'est pas complètement caractériel ! Il rabroue facilement son élève, proteste que ce n'est pas ainsi que l'on fait et que celui-ci ne sait rien. Quelle que soit la durée de la leçon, que ce soit quelques minutes dans un film ou un pièce (ou durant plusieurs épisodes de série ou presque toute la durée d'un film il y a presque toujours un moment où il s'emporte contre son élève pour blesser celui-ci dans son orgueil et le faire réagir.

Notons toutefois des variations dans le style des Maîtres d'Armes. Le classique est caractériel et cabotineur, directement issu du Bourgeois Gentilhomme qui a probablement inspiré cet archétype. Un archérype en fait assez proche de celui du Matamore de la Comedia dell'Arte. Ici le Maître d'Armes est clairement imbu de lui-même, sûr de lui et autoritaire. D'autres variantes peuvent le présenter comme plus fantasque et moins autoritaire comme Silvio Forel dans la série Game of Thrones. On peut également en voir, plus rarement, de plus calmes comme dans l'excellent film The Fencer. L'exemple le plus original est peut-être la Maître d'Armes glamour et sexy incarnée par Madonna dans le James Bond Meurs un autre jour, même si elle ne donne pas de leçon...

La Maître d'Armes Verity jouée par Madonna dans le James Bond Meurs un autre jour (2002)

Une chose semble certaine cependant : la compétence du Maître. Même dans un registre comique je n'ai pas souvenir d'en avoir vu de présentés comme incompétents, une chose semble certaine : il connaît son escrime. De même sa pédagogie, même si elle peut sembler étrange (dans un registre hors de l'escrime mention spéciale à M. Miyagi dans le film Karate Kid), finit toujours par fonctionner. À la fin de la leçon ou des leçons si il s'agit d'une série ou d'un film, l'élève a progressé et devient doué. Ce n'est cependant pas toujours vrai dans un registre comique où la nullité en tout de l'élève peut être le ressort comique de la pièce ou du film et où, du coup, il n'arrivera à rien. Ajoutons également que le Maître d'Armes est souvent plus qu'un simple professeur d'escrime, dans beaucoup d’œuvres il est également un mentor auquel l'élève se réfère. Il lui dispense un enseignement moral ou est l'adulte de confiance en dehors des parents auquel on peut se confier. Il va facilement jouer, pour les personnages masculins, le même rôle que la nurse pour les riches héritières.

Leçon d'escrime dans la pièce Cendrillon, aux origines du syndrome du cucendron écrite et mise en scène par Medhi Héraut Zérigui (Compagnie du Prélude 2016).
L'élève est mis en échec par le Maître qui lui démontre son talent mais on voit aussi qu'il est un tiers de confiance.

L'élève justement est, quant à lui, en position d'apprentissage (sinon il ne serait pas élève me direz-vous). Un point commun : il s'agit presque toujours d'un jeune et le plus souvent d'un enfant ou d'un adolescent. Les adultes qui prennent des leçons d'escrime semblent une anomalie et appartiennent en général au registre comique (Molière là encore mais aussi la série Kaamelot). C'est assez logique puisque la jeunesse est l'époque de l'apprentissage et que beaucoup arrêtaient de pratiquer régulièrement l'escrime une fois leur éducation achevée (pour reprendre en hâte des leçons avant un duel). De par sa jeunesse l'élève est donc aussi plus ou moins ignorant. Il peut être totalement novice ou déjà entraîné. En ce cas il doit franchir un palier supplémentaire mais ne le sait pas encore et le Maître devra le lui faire comprendre. Cela se termine souvent par l'élève qui dépasse le Maître.

Il arrive souvent que la leçon d'escrime intervienne en début d'histoire avec un héros tout juste adulte qui alors fait jeu égal ou bat son Maître d'Armes avec, en sous-titre l'idée que ce dernier n'a plus rien à lui apprendre. Ce genre de scène permet de poser le héros comme un combattant bien entraîné et doué, et si ensuite le grand méchant tue le Maître d'Armes cela posera aussi celui-ci comme un adversaire redoutable. Ainsi l'élève définit son niveau par rapport au Maître d'Armes, il est soit moins fort soit plus fort (ou aussi fort) que ce dernier ce qui donne donc le message au spectateur.

Quant au caractère de l'élève il peut varier : être très appliqué ou au contraire rebelle ou rétif à la méthode du Maître. Très souvent, dans des univers sexistes (et le nôtre l'est encore très largement), les jeunes filles sont souvent volontaires et opiniâtres, opiniâtreté qui finit par convaincre le Maître de revenir sur son refus de les entraîner. Dans tous les cas il devra évoluer un peu, l'enseignement des armes se doublant le plus souvent d'un perfectionnement moral et d'une progression vers l'âge adulte. C'est parfois encore plus fort quand l'élève est l'enfant du Maître qui finit par accepter ou recueillir l'héritage familial.

La leçon d'escrime dans Le Cygne (1956), avec une élève appliquée et gracieuse, ici la leçon d'escrime sert surtout à poser les personnages et la relation qui se noue entre eux.

Des armes mouchetées et un déroulement prévisible

Tout d'abord, je ferai remarquer que ce scénario de la leçon d'escrime est en général le seul à utiliser le plus souvent (mais pas toujours) des armes d'entraînement. Sortez vos fleurets mouchetés, vos Fechtschwerten ainsi que vos épées, dussacks et dagues en bois ! Le public doit savoir que l'on est là dans un cadre courtois, un apprentissage où, en principe, nul ne doit risquer d'être blessé. Si beaucoup de films montrent des combats "amicaux" avec de vraies épées (ce qui est, dans la réalité, une chose stupide), il est extrêmement rare qu'une scène d'apprentissage de l'escrime ne se fasse pas avec des armes neutralisées voire avec des protections supplémentaires. Ces armes ont l'avantages scénaristique de pouvoir "aller à la touche" plusieurs fois de suite dans le combat puisque se faire toucher est perçu comme sans danger par le spectateur. En vérité faites quand même attention dans le cadre d'un combat chorégraphié car même en bois ou mouchetées elles peuvent faire mal !

Gladiateurs à l'entraînement avec des armes en bois dans la série Spartacus (2010-2013)

J'en ai déjà largement dit sur le déroulement des scènes de leçon d'escrime en présentant les personnages. Le plus souvent l'élève arrive, croyant savoir ou ne sachant pas et il échoue. Le Maître fait alors souvent une démonstration pour montrer que c'est facile (pour lui) puis il parvient, par divers procédés astucieux à faire comprendre à l'élève ce qu'il faut faire, avec parfois des échecs de la part de celui-ci quand, enfin, à force de persévérance et de talent du Maître, il finit par y arriver. On retrouve très souvent une scène de découragement où l'élève veut abandonner. Il peut alors être remotivé par le Maître mais aussi, quand le Maître est présenté comme très sévère et très exigeant, par d'autres personnages comme ses camarades d'apprentissage mais aussi un parent, un mentor ou la personne qu'il ou elle aime.

 
Le Masque de Zorro de Martin Campbell (1998) caricature un peu les astuces du Maître d'armes : grand cercle inspiré de la Verderada Destreza, entraînement athlétique etc.
 
 
Enfin il faut dire un mot de la leçon de groupe. On a souvent deux cas de figures : soit un Maître d'armes entraîne un groupe de jeunes à l'épée, soit un guerrier expérimenté forme à la hâte des paysans ou tout autre groupe de non-combattants en vue d'une bataille prochaine. La première n'est qu'une variante de ce que l'on vient de dire avec plus de possibilité. Ainsi les élèves peuvent échouer chacun leur tour et essayer les uns après les autres pour réussir. On peut également le faire s'affronter les uns les autres pour dégager le plus fort qui prendra ensuite une leçon d'humilité avec le Maître car il a encore beaucoup à apprendre. Ils peuvent évidemment se soutenir les uns les autres ou être au contraire en rivalité... Vous pouvez reprendre tout ce que je viens de dire et le développer avec plusieurs personnages aux caractères différents. Pour ce qui est de l'entraînement des paysans c'est souvent assez sommaire avec toujours la scène de l'échec et de l'explication astucieuse ou encore celle du découragement. Ce genre de scène s'inscrira en général dans une œuvre plus longue.
 
 
L'entraînement des jeunes recrues de la Garde de Nuit dans la série Game of Thrones (2011)

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J'espère avoir ci relevé les éléments clefs qui pourront voue permettre de monter sur une scène (ou un plateau) ce type de représentation d'escrime très particulière qu'est une leçon d'escrime. La leçon d'escrime s'inscrit souvent dans une histoire plus large, soit une histoire d'apprentissage, soit elle est là pour poser un personnage : un ou une aristocrate qui reçoit son éducation, un jeune héros qui veut progresser etc. Elle est souvent l'occasion d'éléments comiques ou du moins légers en s'amusant des erreurs de l'élève ou du caractère fantasque du Maître d'Armes. Prise isolément il faut qu'elle réussisse à raconter quand même une histoire tout en respectant un certain de nombre de codes convenus auquel s'attend le public (même si on peut toujours le surprendre en enfreignant une ou deux règles mais pas plus). Le choix du comique n'est donc vraiment pas à négliger, sinon il faudra réussir à faire progresser l'élève sur une scènette de quelques minutes ce qui n'est pas gagné. Rajouter des personnages peut probablement faciliter les choses mais tout cela sera à voir par vous ! À vos fleurets donc !

 
Nous terminerons sur cette bande-annonce du film The Fencer (2015) est l'une de ces récits centrés autour de l'apprentissage. L'originalité est peut-être qu'il prend le point de vue du Maître d'Armes et non des élèves.